The Project Gutenberg eBook of La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

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Title: La région du Tchad et du Ouadaï; études ethnographiques, dialecte Toubou, Tome 1 (de 2)

Author: Henri Carbou


Release date: March 17, 2026 [eBook #78226]

Language: French

Original publication: Paris: Ernest Leroux, 1912

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78226

Credits: Galo Flordelis (This file was produced from images generously made available by the Library of Congress)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RÉGION DU TCHAD ET DU OUADAÏ; ÉTUDES ETHNOGRAPHIQUES, DIALECTE TOUBOU, TOME 1 (DE 2) ***

Table des matièresTome second

PUBLICATIONS DE LA FACULTÉ DES LETTRES D’ALGER
BULLETIN DE CORRESPONDANCE AFRICAINE


Tome XLVII


LA RÉGION
DU TCHAD ET DU OUADAÏ


ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, 4, RUE GARNIER.



LA RÉGION
DU
TCHAD ET DU OUADAÏ

PAR

Henri CARBOU
ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES


TOME PREMIER


Études ethnographiques.
Dialecte toubou

[Décoration]

PARIS
ERNEST LEROUX, ÉDITEUR
28, RUE BONAPARTE, VIe.


1912


[I]AVANT-PROPOS


Le travail que nous présentons aujourd’hui à ceux qu’intéressent les choses de l’Afrique Centrale était terminé vers le milieu de 1909 et aurait évidemment dû paraître plus tôt. Mais la nécessité de demander l’autorisation ministérielle pour publier l’ouvrage a fait perdre beaucoup de temps, et notre départ d’urgence pour la Côte d’Ivoire était ordonné, avant que le manuscrit fût de retour du Ministère. Par la suite, les événements qui se sont déroulés au Ouadaï nous ont fait subordonner à notre rentrée en France la publication de ce travail, afin de pouvoir remanier et compléter les parties qui n’étaient plus à jour.

Le titre peut paraître ambitieux, et nous avouerons volontiers qu’il est certaines populations du Baguirmi et des bords du Chari dont nous ne parlerons pas. Nous avons surtout voulu indiquer, d’une façon générale, quel était le pays dont traitait notre série d’études. On peut constater, au surplus, que la liste des ouvrages déjà parus nous rendait quelque peu difficile le choix d’un titre approprié.

Ce travail a pour objet de compléter, dans une certaine mesure, les renseignements donnés par les divers voyageurs sur quelques-unes des populations habitant la région du Tchad et du Ouadaï. Nous citerons souvent la relation de voyage de Nachtigal, soit pour ajouter quelques éléments nouveaux à ce qui a déjà été rapporté par l’explorateur, soit même pour rectifier quelques-unes de ses hypothèses. Sans doute, ainsi que nous l’a dit M. René Basset, « Nachtigal n’est pas un guide toujours sûr » ; il faut reconnaître néanmoins que le Sahara und Sudan est un ouvrage généralement si complet et si précis, en ce qui concerne la majeure partie de l’Afrique Centrale, qu’il restera toujours, avec celui de Barth, le bréviaire de ceux qui s’adonneront à l’étude de ce pays.

Nous avons rédigé une petite étude de la langue toubou (dialecte des Dazagada), qui est surtout un vocabulaire et un recueil[II] des phrases les plus usuelles. Ce dialecte se parle dans le nord du Ouadaï, au Borkou, au Baḥr el Ghazal, au Kanem et à l’ouest du lac. Il diffère quelque peu du teda, qui est la langue du Tibesti et de certaines régions à l’ouest de ce massif. Cette étude, qui intéressera peut-être ceux qui seront appelés à circuler dans ces pays plus ou moins désertiques, pourra être rapprochée de celle que Barth, Reinisch et Gaudefroy-Demombynes ont faite du teda.

Le manuscrit primitif contenait une étude du dialecte arabe du Tchad, qui est l’idiome commun à tous les indigènes, mais cette partie a été détachée et publiée à part (Geuthner, éditeur). Nous avons supprimé également les cartes qui permettaient de connaître en détail les régions dont nous serons amené à parler : les lecteurs trouveront les renseignements nécessaires à la clarté du texte sur les feuilles I et II (la feuille V et le croquis du Ouadaï doivent paraître sous peu) de la Carte générale de l’Afrique équatoriale française, au 1.000.000e (Librairie Challamel). Nous avons cependant laissé un croquis d’ensemble de l’Afrique Centrale, qui pourra être de quelque utilité.

Somme toute, malgré les lacunes qu’il présente et les erreurs qui doivent s’y être glissées, nous croyons que ce livre intéressera ceux qui s’occupent d’études africaines et qu’il pourra être de quelque utilité à ceux qui seront appelés à servir dans la région du Tchad. Et c’est pourquoi nous ne regrettons pas la peine qu’il nous a coûtée.

Nous ne saurions terminer sans exprimer ici notre vive reconnaissance à M. René Basset, doyen de la Faculté des Lettres d’Alger dont la brochure sur les pays du Tchad nous a donné la première idée de ce travail et qui nous a fourni tous les renseignements utiles pour mener cette série d’études à bonne fin ; il a bien voulu, en outre, revoir notre manuscrit et nous indiquer les modifications à y apporter.

H. CARBOU,
ADMINISTRATEUR ADJOINT DES COLONIES.

Perpignan, octobre 1911.



[1]PREMIÈRE PARTIE


LES POPULATIONS DU KANEM


I

LES KANEMBOU


HISTORIQUE DU KANEM

Il importe tout d’abord de dire quelle est l’origine du mot kanembou. D’après Kœlle[1], le monosyllabe ma et son pluriel bou servent à indiquer dans la langue du Kanem et du Bornou, une idée de possession, de relation ou d’origine.

kam bornou-ma, un homme du Bornou, un Bornouan ;
bornou-bou, les Bornouans ;
kam kanem-ma, un homme du Kanem ;
kanem-bou, les Kanembou.

[2]Mais cette règle souffre des exceptions. Barth fait remarquer « qu’il n’a jamais entendu le mot bornou-bou et que ma est fréquemment uni à un mot indiquant le pluriel »[2].

Nous signalerons également en fait que les Kanembou désignent un homme de leur tribu sous le nom de kanembô. Pour eux, le mot est un singulier et non un pluriel.

ouô kanembô, je suis Kanembou.

Pour désigner plusieurs habitants du Kanem, ils disent ianembô :

endi ianembô, nous sommes Kanembou.

Ce pluriel, peu fréquent d’ailleurs, se fait par analogie avec celui de kam, un homme.

Mais, en kanembou, les terminaisons a, oa, oua, sont généralement l’indice du pluriel.

Comme on le voit, kanem-bou et tou-bou sont ici deux singuliers.

Remarquons enfin que le mot tou-ma n’est pas employé pour désigner un habitant du Tou[4], qu’une partie des indigènes habitant les îles du Tchad porte le nom de boudou-ma[5][3] (qui est ici un pluriel) et que le mot correspondant boudou-bou n’est pas usité.

Ainsi donc, la règle donnée par Kœlle, est loin d’être toujours appliquée. Cependant la terminaison bou est quelquefois employée, au Kanem, pour désigner certaines fractions des Kanembou ou des Ḥaddâd. Citons, entre autres noms :

Mais on dit aussi, par exemple :

On peut croire, il est vrai, que la terminaison ou des noms de nombreuses fractions kanembou n’est autre que le mot bou dont le b n’est pas ou est à peine articulé. C’est ainsi que les mots intchalbou et rekdôbou sont presque prononcés intchâlou et rekdôou[6].

Les exceptions à la règle de Kœlle sont peut-être dues à l’influence du toubou. Dans cette dernière langue, on dit :

aou keunoumé, un homme du Kanem ;

et parfois aussi :

et parfois aussi :

keunoumbâ,  id.   id. 

[4]Que le mot kanembou soit un singulier ou un pluriel, il indique évidemment le fait d’habiter le Kanem.

Kanem est une corruption de keunoum ou konoum. On a expliqué ce dernier mot au moyen du terme toubou eunoum ou onoum, qui veut dire « sud », et de la lettre k qui sert à former le substantif. Mais les Kanembou se servent du même mot pour désigner le sud et c’est surtout dans leur langue que le k sert à former le substantif. Il serait donc plus juste de dire que keunoum ou konoum est un mot d’origine kanembou.

Les Kanembou, nombreux au Kanem et au Dagana, forment une population négroïde qui suivit autrefois le mouvement vers le sud dirigé par des Arabes mélangés à des Toubou. Ces différentes peuplades occupèrent le Kanem, où avaient séjourné avant elles les Pouls[7], et fondèrent un puissant royaume dont les Kanembou constituaient l’élément le plus nombreux.

Ce que nous savons de l’histoire de ce royaume nous a été appris par l’explorateur allemand Barth. Au cours de son magnifique voyage d’exploration en Afrique, Barth put se procurer « un abrégé, sec et stérile » d’une chronique générale renfermant toute l’histoire du Bornou et il put, en outre, prendre copie d’un document important, qui est le récit assez détaillé des douze premières années du règne d’Idris Amsami (de 1571 à 1582). Cette dernière chronique avait été écrite par le secrétaire d’État du sultan Idris, l’imâm Aḥmed. Barth recueillit encore quelques renseignements — moins importants, il est vrai — dans les relations des écrivains arabes et des voyageurs modernes, et il put alors rédiger son Coup d’œil historique sur le Bornou.

Barth, rapporte, dans sa relation, que le fondateur du royaume du Kanem est un nommé Sêf, réputé fils du roi Dzou Yezen, le dernier des Ḥimyarites du Yémen[8]. La chronique[5] dit que Sêf émigra au Kanem et installa sa capitale à Ndjimi, dont on trouve actuellement les ruines sur le chemin qui conduit de Mao à Iagoubri. Les Boulala, qui se réclament également de Sêf, appellent ce dernier Moḥammed Sêf Allah, Moḥammed Yémen et aussi Moḥammed el Kebir el Birnaoui — el Birnaoui, parce qu’il construisit la ville fortifiée (ou birni) de Ndjimi —.

« Sa personne et son règne — dit Barth — sont encore en partie ensevelis dans les ténèbres du passé. Il est vraisemblable qu’il arriva au Kanem du pays du Borkou et qu’il descendait de la tribu libyenne des Bardoa, qui passe pour une subdivision des Berbères du désert. »

Nachtigal semble accepter l’origine himyarique de la dynastie de Moḥammed Sêf Allah. Voici d’ailleurs ce qu’il écrit à propos de ce prince. « La chronique du Bornou fait remonter la dynastie actuelle à Sêf, qui doit être un fils du dernier Ḥimyarite Dzou Yezen et est d’ailleurs désigné, dans ma généalogie du Bornou, sous le nom de Sêf ben Hasan de la Mekke... Bien que la chronique d’Aḥmed, sur laquelle se fonde l’autorité de Barth, dise expressément que ce Sêf émigra à Ndjimi, au Kanem, et qu’il y fonda un royaume, l’assertion ne paraît acceptable que sous toutes réserves. Il se peut qu’aux temps du Prophète, alors que les peuplades arabes étaient engagées dans des luttes violentes, des restes de la monarchie himyaritique aient été poussés en Afrique, qu’ils soient venus au pays des Bardoa (l’oasis de Koufra ou le Tou), que là ils aient grandi en puissance et en considération et se soient peu à peu avancés jusqu’au sud du désert ; mais cela a dû demander plusieurs siècles et le cycle entier de l’exode n’a pu être fourni par Sêf lui-même... La tradition populaire a seulement gardé le souvenir de quelques-uns des ancêtres qui furent glorieux, et, pour ne pas avoir de solution de continuité entre les rois du Kanem connus et le fondateur[6] de la dynastie, Sêf de la Mekke, on donna tout simplement à l’un ou à l’autre des premiers seigneurs un chiffre inadmissible d’années de règne. »

M. René Basset a rectifié l’erreur que nous commettions en rattachant, après Barth et Nachtigal, la dynastie du Bornou au roi himyarite Seif ben dzou Yezen (سيف بن ذو يزن). D’après lui, cette tradition n’a aucune espèce de valeur. Nous nous permettons d’ailleurs de reproduire les explications qu’il nous donna à ce sujet. « Ce fut, antérieurement à l’hégire, au commencement du VIIe siècle de notre ère que Seif, fils de Dzou Yezen, un Ḥimyarite du Yémen, chassa de ce pays avec l’aide des Persans — après avoir inutilement sollicité celle de l’empereur grec — les Éthiopiens chrétiens qui l’avaient occupé (sous Aryah, Abrahah et ses fils), à la suite de la persécution dirigée contre les chrétiens et en particulier ceux de Nedjrân par le roi juif Dzou Noouâs. Jamais les Ḥimyarites n’allèrent à la Mekke. Seif fut assassiné dans le Yémen par des Éthiopiens qu’il avait tolérés. La fondation du Bornou est aussi fabuleuse que celle de Paris par Pâris fils de Priam, de Lisbonne (Olyssipo) par Ulysse, etc. Les suppositions de Barth et de Nachtigal sont inexactes et proviennent de leur ignorance de l’histoire musulmane. Nous savons par le détail ce qui se passa au commencement du VIIe siècle, à l’apparition de l’islam. Aucune tribu n’émigra au Soudan, dont l’Arabie était séparée par l’Égypte, province byzantine, la Nubie, royaume chrétien, l’Éthiopie ou Abyssinie, empire chrétien. Nous savons comment finit l’empire himyarique avant Dzou Chenâtir, prédécesseur de Dzou Noouâs..... C’est un chroniqueur moderne qui a rattaché de toutes pièces la dynastie du Bornou à celle de Seif dzou Yezen, dont nous connaissons l’histoire. Je suppose qu’un demi-lettré trouvant le nom de Sêf Allah (سيف الله : l’épée de Dieu) voulut, pour lui donner plus d’éclat, la rattacher à l’ancien Seif ben Dzou Yezen de Ḥimyar[9]. »

[7]Les Kanembou, les Boulala et les Toubou parlent tous de l’origine arabe de la dynastie de Moḥammed Sêf Allah. Ce prince, selon eux, serait venu du Yémen. On peut croire, en tout cas, que c’est bien lui qui a fondé Ndjimi : la tradition le rapporte et le surnom de El Birnaoui, donné à celui qui fut le premier roi du Kanem, semble le confirmer.

Dans la généalogie des sultans boulalas[10], parmi les noms qui sont portés avant Moḥammed Sêf Allah nous relevons ceux-ci : Tobba’ el aououel el Yémen, Malek, Hares, Ismaïla et enfin Amer, le prédécesseur de Sêf Allah et celui qui, d’après la tradition, serait venu au Borkou. Nous avions cru que ces noms étaient ceux des princes qui avaient successivement eu le commandement des Arabes émigrés du Yémen : nous supposions que Tobba’ el aououel avait quitté le premier l’Arabie et que Sêf Allah avait terminé ce long mouvement de migration vers l’ouest en bâtissant Ndjimi et en fondant le royaume du Kanem. — C’était une erreur, et M. René Basset n’eut aucune peine à nous le prouver. Voici d’ailleurs ce qu’il nous disait au sujet de Tobba’ et aououel. « Nous connaissons sa légende et son histoire. Du reste Tobba’ n’est pas un nom propre : c’est le titre que portait le souverain du Yémen (l’empereur) par rapport aux qail (rois), aux dzou ذو (seigneurs féodaux) — sans parler de l’état ecclésiastique (Nedjrân) gouverné par son évêque et de villes libres, colonies grecques, comme Ampelusia, etc. L’empire du Yémen ressemblait à l’empire germanique au moyen âge et sans doute aussi à l’empire parthe. Les noms que vous citez ont été jetés pêle-mêle par les chroniqueurs dont je vous parle. » Le savant doyen de la Faculté des Lettres d’Alger terminait en disant que tout ce récit était invraisemblable, qu’il fallait le donner comme de la légende pure et de la légende de ṭaleb.

[8]M. René Basset ne croit pas à l’origine arabe des sultans du Bornou : cette hypothèse, selon lui, est radicalement fausse. Il ajoute toutefois, un peu plus loin : « Que des Arabes — se disant chérifs — se soient mélangés aux Toubous et aux Kanouris, c’est fort possible : cela s’est passé chez les Berbères. Mais ce n’étaient point des Ḥimyarites. Ceux-ci avaient une langue, une civilisation différentes de celles des Arabes ».

Léon l’Africain avait rapporté que le royaume du Bornou « était gouverné par un puissant seigneur qui était de l’origine des Bardoa, peuple de Libye. » Léon divisait les Numides en cinq fractions et rangeait parmi elles les Targa (Touareg) et les Bardoa. Ces Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva, Birdeva) habitaient à l’est des Lemta, voisins des Targa. Leur pays désertique s’étendait au nord jusqu’au Fezzan et au Barka, à l’est jusqu’à Aoudjilah, et au sud jusqu’au Bornou. « Il y a grande sécheresse — écrit Léon — et ne se trouve personne qui se puisse promettre sûreté à le traverser, sinon les peuples de Guademis (Ghdamès), lesquels sont fort alliés et grandement amis des habitants de ce désert, et se fournissent de vivres et d’autres choses à Fezzan pour le pouvoir passer[11]. »

Comme ce pays des Bardoa n’est autre que le pays habité actuellement par les Toubou, on crut pendant longtemps que les Toubou étaient des Berbères[12]. Plus tard, Barth montra que la langue des Toubou et celle des Kanouri avaient de nombreux points communs et conclut à la très proche parenté de ces deux peuplades.

Maqrizi et Léon l’Africain considéraient les Bardoa comme des Berbères et ce dernier disait expressément que les rois du[9] Bornou étaient de la souche libyenne des Bardoa. Cependant la langue kanouri et la langue toubou ne renferment que très peu d’éléments berbères. Aussi, pour concilier ce fait avec les assertions des auteurs arabes, Barth admit l’origine berbère de la dynastie de Sêf et supposa qu’au temps des deux écrivains arabes une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du désert libyque et était venue s’installer au pays des Toubou. Il crut, d’ailleurs, pouvoir démontrer que les faits venaient confirmer l’origine berbère assignée à la dynastie du Bornou. « C’est ainsi — dit-il — que les Haoussa appellent encore aujourd’hui tout Kanouri Ba Berbétché et la nation elle-même Berbéré[13]. Plus loin, les chroniques disent positivement qu’avant le temps de Selmaa, fils de Bikorou, (vers 1194 de notre ère), les rois du Bornou avaient, comme les Arabes, le teint rougeâtre et que Selmaa fut le premier roi nègre (sillim, ou plutôt tsillim, signifie « noir », en kanouri). C’est aux Berbères ou, pour parler d’une façon plus générale, à une subdivision de la race syro-libyenne que semble remonter la coutume de ces princes, citée par Ibn Batouta au sujet d’Idris son contemporain, de se couvrir le visage et de ne laisser jamais voir leur bouche. D’après Maqrizi, cette habitude de se voiler la face était commune à toute la tribu, et l’exemple actuel des femmes manga confirme évidemment cette assertion. La même origine doit être assignée à l’usage, aboli seulement depuis peu, d’élever chaque nouveau roi au-dessus de la foule, porté sur un bouclier ; il en est encore de même de l’institution toute aristocratique qui a subsisté jusqu’à la dernière révolution, et qui consistait en un conseil de douze chefs ou nobles, sans l’agrément duquel le roi ne pouvait entreprendre rien d’important.

« A la vérité, l’on pourrait invoquer contre cette origine berbère le fait que la langue kanouri semble ne pas renfermer[10] d’éléments berbères, ce qui est réel, à peu d’exceptions près. Pour combattre cette objection, il me suffira de citer l’exemple, bien plus récent, des Boulala[14]. »

Nachtigal, qui avait visité le Tibesti, contesta les allégations de Barth. « J’incline à penser, pour ma part — dit-il — que la soi-disant tribu berbère des Bardoa n’était autre qu’une tribu teda établie sur la pente orientale du Tarso, dans l’enneri Bardaï, et qui, plus tard, a rayonné de là vers les oasis de Koufarah, dont nous savons que, jusqu’à notre siècle, les occupants ont été des Teda. Si Léon l’Africain et bien d’autres ont donné aux habitants de la contrée en question ce nom de Berbères, c’est sans doute par l’unique raison que ceux-ci ne ressemblent ni à des Arabes, ni à des nègres, mais présentent le type toubou-touareg, que les auteurs dont je parle ne connaissaient pas suffisamment pour pouvoir le distinguer nettement de ce type berbère qui leur était beaucoup plus familier[15]. »

Les nombreux indigènes du Kanem et du Bornou qui forment la fraction Maguemi se considèrent comme les descendants des princes qui régnèrent au Kanem d’abord, au Bornou ensuite, princes que la tradition dit être d’origine arabe.

D’autre part, Nachtigal vient de nous montrer que les Bardoa étaient très probablement des Toubou.

Ainsi donc, nous voyons assigner aux rois du Kanem et du Bornou deux origines différentes : arabe et toubou. On pourrait peut-être concilier les deux opinions. Nous allons[11] essayer de le faire et, pour cela, nous montrerons les liens de parenté existant entre certaines fractions toubou et le groupe indigène auquel appartenait l’ancienne famille royale du Kanem.

Nous voyons des Toubou, les Kreda par exemple, nous dire que leurs ancêtres ont suivi la marche vers le Kanem dirigée par un prince originaire de l’Arabie. En route, une partie de la population à laquelle appartenaient ces Kreda se serait fixée dans le pays de Lougoum, près du baḥr appelé Fôdi tinnémou[16]. Le reste aurait continué jusqu’au Kanem avec le prince arabe qui est désigné sous le nom de Maï Denâ[17]. Les Kreda considèrent ce chef comme étant leur ancêtre.

D’autre part, nous savons que les Nguedjem sont d’origine boulala et qu’ils descendent, par conséquent, d’une branche cadette de l’ancienne famille royale du Kanem. Ces Nguedjem, qui ont la même origine que les Maguemi, se réclament de Keï[18], du même ancêtre que certains Toubou (trois des fractions kreda).

Nous dirons, de plus, que les Maguemi du Kanem se considèrent comme parents des Kreda Kodera. Et enfin nous terminerons en citant une chanson de ces mêmes Kodera.

[12]Ce Kanembou de la chanson se réclame de Maï Denâ et il dit :

leskoï abbatango, mon père est noir-gris (azreq)

Il ne pense donc point à une origine arabe. D’autre part, il se défend d’être comme les Kanembou. De tout ce que nous venons de dire, il résulte donc que les descendants des premiers rois du Kanem, ces Maguemi — que Nachtigal nous montre au Bornou comme se disant d’origine arabe — nous paraissent, au Kanem, être d’origine toubou. Il n’y aurait rien d’étonnant, d’ailleurs, à ce que, à l’origine, les Arabes se soient mélangés plus particulièrement à une certaine fraction toubou. Cette fraction aurait été considérée par la suite comme celle d’où sortaient tous les sultans, et les Maguemi du Kanem auraient même oublié que les premiers princes étaient d’origine arabe.

Ce fait expliquerait alors l’origine bardoa donnée aux rois du Bornou par Léon l’Africain. Cela expliquerait également que les mères des sultans du Kanem aient presque toutes été des femmes toubou. — Notons d’ailleurs, en passant, que cet usage aurait été analogue à celui qui forçait autrefois les sultans du Ouadaï, également d’origine arabe, à prendre femme dans une des cinq tribus ouadaïennes considérées comme nobles. — Cela expliquerait encore pourquoi on retrouve l’influence des Toubou dans la constitution aristocratique du Kanem et dans l’usage du mot toubou maïna[20] pour désigner les premiers princes. Cela expliquerait enfin pourquoi l’influence des Toubou se faisait sentir jusque dans les détails, comme dans cet usage des rois du Kanem — signalé par Ibn Batouta — de se voiler le visage à l’aide d’un litham.

Nachtigal croit que les Kanembou ont été les premiers occupants du Kanem et qu’ils y étaient déjà installés à l’arrivée de Sêf. Il semble cependant que des Kanembou ont suivi le mouvement dirigé par des princes arabes, et auquel,[13] comme nous le savons, participaient également des Toubou (Bardoa, Tomaghera, Koyam).

Aouché zokô lologué, le Kanembou partit en faisant le bruit du vent (ils partirent nombreux).

Il semble, de plus, qu’il n’y ait eu qu’un seul mouvement d’émigration des Kanembou vers le Kanem. La tradition montre, en effet, qu’il y a eu plusieurs déplacements successifs de cette espèce pour les Toubou, mais elle ne parle que d’un seul mouvement vers le sud pour les Kanembou.

On ne sait rien de précis sur la nature de ce mouvement d’émigration conduit par des princes arabes. Il est probable qu’il est descendu du Tibesti vers le Sud. Nous avons vu, en effet, que Toubou est un mot kanembou qui veut dire « habitant du Tou, du Tibesti », et nous savons également que les Bardoa venus avec Sêf Allah étaient originaires du Tibesti.

La différence entre Kanembou et Toubou, qui ont entre eux d’étroites relations de parenté, devait être déjà bien marquée à cette époque.

Il est également probable que les Kanembou étaient installés du côté du Borkou et qu’ils formaient la peuplade la plus méridionale. La tradition dit que les Kanembou sont venus du Nord, d’un pays qu’ils appellent Yayambal. De plus, le mot Kanem signifie « pays du sud » et — comme dit Élisée Reclus — « si les habitants ont ainsi appelé ce pays, la cause en est évidemment à la mémoire qu’ils conservaient d’une contrée plus septentrionale ayant été antérieurement leur patrie ». Nous voyons encore que Nachtigal signale, au Bornou, la tribu kanouri des Koubouri, dont une fraction porte le nom de Borkoubou (Borkoubouâ signifie : gens du Borkou). Et enfin la tradition nous dit que Amer, le prédécesseur de Sêf, était venu au Borkou.

On pourrait donc conclure en disant que le mouvement d’émigration s’est fait par le Tibesti et le Borkou, que certains Toubou (Bardoa, Tomaghera[21], Koyam) ont suivi le mouvement[14] dès le Tibesti, et que les Kanembou, installés plus au sud, du côté du Borkou, se sont joints plus tard au même mouvement[22].

Quoi qu’il en soit de ces explications, il est certain que les Kanembou ont été de beaucoup les plus nombreux dans le royaume de Sêf. Et, comme cela aura lieu plus tard pour les Boulala, la langue du plus grand nombre a prévalu contre celle (arabe ou toubou) des maîtres du pays. Ces émigrés non kanembou se sont d’ailleurs fondus peu à peu dans la masse de la population. Nous voyons, en effet, à la fin du XIIe siècle, le roi Tsilim ben Bikorou prendre une femme kanembou, alors que jusqu’à lui les femmes des rois étaient toutes des femmes toubou. Comme nous le montrerons pour le Ouadaï, quand un pareil fait se produit, c’est que les différences initiales existant entre les diverses populations se sont considérablement atténuées.

Les Maguemi du Kanem se disent d’origine royale mais se croient Kanembou. Les Toumâgueri de Dibinentchi, qui sont d’origine toubou, se croient également Kanembou. Nous avons d’ailleurs déjà vu des Toubou dire :

Aouché Maï Denâ dalé dogô : Je suis Kanembou, mais fils du fils de Maï Denâ.

[15]Tout cela semble donc indiquer que les Kanembou, étant les plus nombreux, avaient absorbé les autres éléments et que la population bigarrée, constituée par les premiers habitants du royaume du Kanem, a dû devenir assez rapidement homogène.

A l’origine, le royaume du Kanem comprend : des éléments d’origine arabe — peu nombreux et qui se sont, d’ailleurs, alliés aux Toubou — des Toubou et des Kanembou[23].

Les rois du pays sont les descendants de ces émigrants arabes, auxquels s’adjoignirent successivement certains Toubou et les Kanembou. La dynastie du roi Sêf Allah (Sêfiya ou Séfouâ) garda assez longtemps son teint clair, et c’est le prince Tsilim ben Bekrou, dont la mère appartenait à la tribu kanembou des Dibbiri, qui est expressément mentionné comme le premier prince à la peau foncée.

Les Kanembou formaient la majorité de la population du pays. Ils semblent, dès l’origine, avoir eu les caractères qu’ils présentent encore de nos jours et s’être attachés à la glèbe, formant ainsi la base de la population soumise et laborieuse.

Les Toubou étaient moins nombreux, et c’est ce qui explique pourquoi les descendants de ces indigènes ont perdu leur personnalité et n’ont plus gardé qu’un vague souvenir de leur origine.

Le grand mouvement d’essor du jeune royaume eut lieu à la suite de l’établissement de l’islam au Kanem, établissement dû au roi Oumê, au XIe ou au XIIe siècle[24]. Le fils d’Oumê, Dounama, étendit son influence jusqu’à l’Égypte[25]. Les successeurs de Dounama continuèrent son œuvre et le premier roi nègre, Tsilim ben Bikorou (1194-1220), fut l’un des princes les plus[16] puissants de la Nigritie[26]. A la même époque, les Beni Ḥafs, qui régnaient à Tunis, étaient à l’apogée de leur splendeur et ils semblent avoir consolidé, par leur amitié, l’influence des rois du Kanem dans le désert[27].

Le second Dounama (1221-1259) entreprit une guerre de sept ans contre les Toubou. La chronique de Barth signale, en effet, vers cette époque, l’arrivée de Teda, population nomade et indisciplinée, qui entra bientôt en lutte avec le gouvernement régulier du Kanem. Dounama soumit, au Nord, les Toubou et le Fezzan et conduisit, au Sud, les premières expéditions contre le Bornou actuel. L’extension du royaume devint énorme et la chronique rapporte que les domaines de Dounama s’étendaient depuis le Nil jusqu’au delà du Niger (rivière Baramouassa)[28].

« La guerre contre les Toubou — dit Barth — fut cependant, pour Dibbalami, l’origine de la décadence de son royaume. Les Kanouri disaient, au figuré, qu’il avait brisé le mounni ou talisman du Bornou, et que tous les grands du royaume s’étaient élancés à l’envi pour s’emparer du trésor qui s’en était échappé. Ceci semble être une allusion aux désordres intérieurs survenus à l’instigation des divers fils du roi, dont la puissance s’était accrue par la direction des expéditions militaires que ce dernier leur avait confiée. Peut-être ce talisman signifiait-il les rapports étroits d’amitié et de parenté qui existaient entre les Teda ou Toubou et les Kanouri et que détruisit, selon toute apparence, la guerre de sept années en question. Bref, après la mort de Dounama, les guerres civiles, les régicides et les changements de dynastie se succédèrent sans interruption. »

[17]La remarque de Barth, au sujet des relations existant entre les Toubou et le royaume du Kanem, concorde avec ce que nous avons déjà dit à ce sujet. Il est probable d’ailleurs que c’est là la véritable explication de la perte du mounni, car nous verrons plus loin qu’une fraction d’origine royale, celle des Boulala, s’appuya sur les Toubou pour combattre et vaincre les princes régnant au Kanem.

« Le règne de Dounama fut suivi d’une période néfaste de deux siècles environ, durant laquelle le royaume, désagrégé à l’intérieur par de fréquentes compétitions, ne cessa d’être en butte aux attaques du dehors. Les premiers princes de cette période continuèrent contre les peuplades au sud de la rivière Yôou, les Sô[29] en particulier, les entreprises guerrières de Dounama ».

[18]Il semble qu’une scission se soit produite dans la famille royale, après le règne d’Ibrahim ben Dounama (1288-1304)[30]. Tandis que la branche aînée restait à Ndjimi et continuait à régner au Kanem, deux branches cadettes se seraient détachées pour aller s’installer du côté de l’embouchure du Chari et des îles Karga, dans la région où se trouvent les trois rochers appelés Ḥadjar el Lamis (ou Ḥadjer Tious).

Les Boulala racontent qu’ils quittèrent le Kanem sous la conduite d’ʿAli Gatel Magabirna, et la généalogie de leurs sultans porte Ibrahim ben Dounama comme ayant eu un fils du nom d’ʿAli : on peut donc croire que ʿAli Gatel Magabirna est le fils du sultan du Kanem Ibrahim ben Dounama. Il est fort probable, d’ailleurs, que le fractionnement en deux tribus de ces émigrés du Kanem n’a eu lieu que plus tard. La tradition rapporte que deux frères en eurent le commandement ; les gens de l’aîné prirent le nom de Babalia[31] et ceux du plus jeune le nom de Boulala ou Bilala[32]. Les Boulala se mélangèrent, dans les pays qu’ils habitaient, à six fractions de la tribu arabe des Hémat. Plus tard, ils attaquèrent le Kanem et il semble que pour vaincre la branche aînée, Boulala et Toubou aient réuni leurs efforts. En tout cas, la lutte devint ardente vers la fin du XIVe siècle.

« Affaibli par les luttes que lui livraient un ou plusieurs de ses fils, le sultan Daoud[33] (1377-1386) fut assailli par le prince boulala ʿAbd el Djelil, chassé de sa capitale Ndjimie et[19] tué dans un combat (1385-1386)[34]. Son fils ʿOthman remporta ensuite quelques succès, reprit Ndjimie, mais périt à son tour, à ce que l’on dit, dans sa propre capitale (1390)[35]. A ce dernier succéda un autre ʿOthman, fils d’Idris, qui partagea, deux années plus tard, le sort de son oncle et de son cousin[36] ; quelques mois après, Abou Bekr Liyâtou, fils de Daoud, fut à son tour massacré par les Boulala[37]. Enfin, ʿOmar, également fils d’Idris, épuisé par ses infatigables ennemis, leur abandonna entièrement le Kanem sur le conseil des docteurs (1394-1398) et transféra sa résidence dans le Kagha, district d’une étendue de 40 à 50 milles, situé dans le Bornou, entre Oudjé et Goudjeba[38].

« Non contents d’avoir arraché le Kanem aux mains de leurs rivaux, les Boulala poursuivirent ceux-ci dans leur retraite. Forcée de se réfugier dans des contrées à moitié insoumises, derrière des marécages qui étaient précisément le berceau des Sô ennemis, réduite à n’avoir d’autre résidence qu’un camp aux stations incertaines et toujours menacées, la dynastie du Bornou semblait être à deux doigts de sa perte. Pendant soixante-dix ans elle traîna ainsi un sort misérable, lorsque surgit le grand roi ʿAli, fils de Dounama (1472-1505), célèbre au Bornou sous le nom de Maï ʿAli Ghadjideni ; ce prince, qui ouvrit au royaume une seconde ère de prospérité, peut être considéré comme le nouveau fondateur du royaume du Bornou proprement dit[39]. »

Ces habitants du Kanem, qui se réfugièrent au Bornou, se mélangèrent aux habitants primitifs du pays, eurent des enfants des captives que leur procuraient les hasards de leurs[20] guerres, et c’est ainsi que se forma la population kanouri, ou kanôri, qui conserva l’usage de la langue kanembou.

Ce nom de kanouri est expliqué de différentes façons. Les uns disent qu’il se compose du mot arabe nour (lumière) et de la lettre k, qui sert à former le substantif. Kanouri voudrait donc dire « les gens de la lumière », et ce nom aurait été donné aux habitants du Bornou parce qu’ils furent les propagateurs de l’Islam dans le pays.

Les autres disent que Kanouri est une corruption de Kanâri, « les gens du feu ». Ce nom viendrait de ce que les Pouls, musulmans fanatiques, considèrent les habitants du Bornou comme voués, par suite de leurs péchés, à toutes les flammes de l’enfer.

Enfin Nachtigal croit que ce mot n’est qu’une corruption de Kanemri, nom qui aurait été donné primitivement aux habitants du Bornou, à cause de leur origine[40].

Voyons maintenant quelle est l’origine du mot Bornou.

Les Arabes disent que ce nom vient de berr Nouḥ, la terre de Noé. Le pays aurait été ainsi appelé soit parce qu’on croyait que l’arche de Noé avait atterri au Ḥadjer Tious[41], soit — comme nous l’avons entendu dire — parce que les princes chassés du Kanem se disaient originaires du pays de Noé (nâs men berr nouḥ)[42].

Selon nous, la véritable origine du mot est toute autre. Nous allons citer tout d’abord quelques noms de populations — avec les deux genres et le pluriel — pour bien montrer de quelle manière ces mots sont formés par les Arabes.

[21]Boulalaï, Boulali un Boulala ; Boulalîyé[43], une Boulala ;
Kecherdaï, Kecherdawîyé,
Kirdaï, Kirdaoui, Kirdawîyé,
Ouadaoui, Ouadaouaï, Ouadaîyé,
Toubaï, Toubaîyé,
Kanemi, Kanemaï, Kanembaï, Kanembaîyé,
Bernaï, Bornaï, Birnaouîyé,

Or, les généalogies boulala donnent à Sêf, le sultan qui fonda le birni (résidence, capitale) de Ndjimi, le nom de Moḥammed Sêf Allah et aussi de Moḥammed el Kebir el Birnaoui. Nous verrons plus loin que lorsque, chassés par les Boulala, les rois du Kanem vinrent s’installer au Bornou, ils y fondèrent une nouvelle capitale, dont le nom arabe est Gasr (Qaṣr) Eggomo et que les Kanembou appellent Birni Gassaro. Un habitant du Birni Gassaro a donc dû être appelé Birnaoui, Birnaï, et c’est en somme le même mot qui est employé actuellement pour désigner un habitant du Bornou, un Bornouan (Bernaoui, Bernaï, Bornaï)[44]. Remarquons, d’ailleurs,[22] que Birnaouîyé, une Bornouane, est bien le féminin du mot Birnaoui, Birnaï. Les habitants du Birni Gassaro étaient surtout des Kanembou (sing. Kanembaï) et des Toubou (sing. Toubaï). Il serait donc compréhensible que, par analogie, le mot Bernaï, Bornaï ait fait au pluriel Bôrnou. Ce nom de Bôrnou fut plus tard étendu à l’ensemble de la population kanouri et le pays fut appelé « terâb hana Bornou, dar hana Bornou, makân hana Bornou ». De même qu’aujourd’hui l’on dit couramment

au lieu de :

au lieu de :

de même a-t-on dû dire alors

Le mot Bornou a donc servi à désigner le pays aussi bien que les habitants[45].

[23]Telle est, croyons-nous, l’explication à donner du mot Bornou.

Une ère de relèvement s’ouvrit pour le Bornou à l’avènement d’ʿAli ben Dounama (1472-1505), dont le règne complète la dernière période du XVe siècle. Ce prince rétablit l’ordre dans son royaume et fonda la ville fortifiée de Gasr Eggomo (Birni Gassaro), à trois journées de marche à l’ouest de l’emplacement de la future Kouka. ʿAli chercha à répandre au dehors l’influence du Bornou et ses succès lui valurent le surnom de El Ghâzi (الغازي : le guerrier, le conquérant). Il reprit la lutte pour la conquête du Kanem, où régnaient toujours les Boulala[46].

« Idris, surnommé Katakarmâbi[47] (1504-1526), le digne fils et successeur d’ʿAli, accomplit ce que réclamaient impérieusement le repos et la prospérité du Bornou, c’est-à-dire l’humiliation et la défaite des Boulala. Peu après son avènement au trône, il marcha sur le Kanem, à la tête d’une armée considérable, battit le prince Dounama, et rentra triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent vingt-deux ans après que le roi Daoud en eût été chassé pour être massacré ensuite.[24] Depuis cette époque, et jusqu’au commencement du dernier siècle, le Kanem est resté une province du Bornou, mais n’est jamais redevenu le siège du gouvernement ; et les rois qui succédèrent à Idris durent encore y faire plusieurs expéditions militaires pour s’assurer définitivement sa bonne et paisible possession. Idris Katakarmâbi, à peine la conquête terminée, dut déjà revenir sur ses pas pour battre à son tour le frère de son ennemi vaincu[48]. »

Les successeurs d’ʿAli continuèrent sa politique et ʿAbdallah ben Dounama (1564-1570) réussit à soumettre les Boulala d’une façon qui semblait à peu près définitive[49].

Le royaume du Bornou atteignit l’apogée de sa puissance avec Idris ben ʿAli, surnommé Amsâmi ou Alaôma (1571-1603)[50].

Idris battit les Sô et, du côté de l’Ouest, s’avança jusqu’à Kano et Zinder. « Après l’humiliation des Kanaoua[51], vint celle des Touareg (Imôchagh) ou Berbères, qui vivaient dans le nord-ouest du royaume. Idris brisa, en trois expéditions militaires, toute la force de ces diverses tribus, ainsi que celle des Berbères d’Aïr, et il s’attacha à consolider l’indépendance des Teda ou Toubou, dont le territoire était pour lui d’une haute importance, comme moyen de rapports entre le Bornou et les contrées du littoral méditerranéen. Il est à remarquer que, dans cette occasion, il fit un long séjour à Bilma, le grand centre d’exportation du commerce du sel.

« Cinq expéditions dans le Kanem marquent encore cette première période. En montant sur le trône, Idris Alaôma avait conclu un traité de paix avec le prince des Boulala ʿAbdallah qui, malgré ses défaites réitérées, avait conservé une position tributaire presque indépendante. Il est certainement remarquable, au point de vue de la civilisation de ce pays, que les conditions de ce traité fussent rédigées en[25] double expédition, selon les formes diplomatiques, pour la garantie réciproque des parties contractantes.

« Après la mort d’ʿAbdallah, son fils Moḥammed ne tarda pas à être détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et s’affranchit de la dépendance du Bornou. La lutte qui s’ensuivit, fut en général, favorable à Idris, quoiqu’il semble que son armée ait éprouvé des pertes considérables. Ces pertes tenaient aux difficultés matérielles de la campagne et aussi à ce qu’il fallait combattre un ennemi très mobile, qui s’échappait constamment sans laisser de prise, pour se montrer de nouveau au moment où l’on s’y attendait le moins. Idris réussit enfin à soumettre tout le pays (y compris le Fitri qui semble avoir, depuis lors, perdu son indépendance) et à replacer Moḥammed sur le trône ; mais à peine était-il reparti qu’il dut revenir au Kanem pour prêter assistance à son protégé[52]. » La guerre contre les Boulala avait été surtout conduite par le vizir Idris ben Haroun, dont parlent encore les Kanembou.

Comme on le voit, la lutte fut continuelle entre les Bornouans et les Boulala, tant que ces derniers restèrent au Kanem. La souveraineté du Bornou semble, à ce moment-là, s’être étendue d’une façon plus particulière aux districts de Fouli, Kologo, Nguigmi — c’est-à-dire à la région du Kanem avoisinant les bords du lac —. Le reste du pays (Mâo, Ngouri, Dibinentchi, Mondo) restait occupé par les Boulala.

Après la mort d’Idris Amsâmi, la puissance du Bornou ne cessa de décliner. Le Kanem, en particulier, échappa de nouveau aux princes de Birni Gassaro et les Boulala y redevinrent les maîtres. La tradition rapporte, en effet, que les Boulala régnaient au Kanem lorsque les Toundjour, venus du Ouadaï, arrivèrent dans la région de Mondo, vers le milieu du XVIIe siècle. Une lutte acharnée s’engagea entre les Toundjour et les Boulala et ceux-ci, vaincus, durent quitter[26] le pays. Ils allèrent alors s’installer à l’est du Baḥr el Ghazal, dans la région de Massoa, qu’ils quitteront plus tard pour aller conquérir le Fitri.

Les Toundjour, victorieux, régnèrent dès lors au Kanem et leur chef siégea à Mao. L’influence de cette tribu s’étendait d’ailleurs sur d’autres populations que celles du Kanem, car tous les Arabes qui nomadisaient dans les régions du Sud-Est (Dagana, Oulad Mehâreb, Oulad Serrâr, etc.) payaient un tribut régulier au sultan des Toundjour.

Le Bornou intervint plus tard, afin de reprendre son ancienne influence au nord du lac. Un esclave haoussa chargé d’un commandement militaire, Dalafno[53], longea la rive ouest du Tchad et vint attaquer les Toundjour. Il les vainquit et leur imposa un tribut, au nom du sultan du Bornou.

Les Toundjour avaient été refoulés dans la région de Mondo : Dalafno et ses gens s’installèrent à leur place, à Mao[54], et se fixèrent définitivement dans le pays. A ce moment-là, une différence très sensible existait déjà depuis longtemps entre les habitants du Kanem et les descendants de ceux qui avaient autrefois émigré au Bornou — entre les Ianembô[55] et les Kanôréa —. C’est pourquoi les nouveaux venus furent appelés Bôrnou, ou encore, d’une façon plus particulière, Dalatoua[56], en souvenir du chef qui les amena au Kanem. Le chef[27] des Dalatoua était l’alifa de Mao, qui commandait au Kanem et apportait chaque année à Birni Gassaro l’impôt qui devait être payé au sultan du Bornou.

Les princes sans énergie qui succédèrent pendant deux siècles à Idris Amsâmi laissèrent péricliter la force et la puissance de leur royaume. Les Pouls, ces musulmans fanatiques, détruisirent les anciens domaines des Haoussa et, en 1808, attaquèrent les troupes du Bornou près de Gasr Eggomo. L’armée du sultan fut battue. « Celui-ci eut à peine le temps de se sauver par la porte orientale avec tout son encombrant attirail de cour, tandis que, sans pompe ni cérémonial, les Fellata victorieux entraient dans la ville par le côté opposé. » Ce sultan, Aḥmed ben ʿAli, prince sans aucune volonté, était incapable de mener vigoureusement la lutte entre les Pouls.

Le Bornou fut sauvé par un faqih kanembou, Moḥammed el Amin[57], homme extrêmement énergique et adroit. Ce dernier fit appel à ses compatriotes et à plusieurs cheïkhs considérables des Arabes-Choa : Mallem Terab et El Gôni Dris (des Hassaouna), et Brahim Abdallahi (des Oulad Hemed). Les Bornouans reprirent courage et se groupèrent autour du faqih, qui vit s’accroître de jour en jour le nombre de ses partisans. Il put ainsi lutter avec avantage contre les Pouls et il réussit à les refouler dans la partie occidentale du royaume. Le sultan appela alors El Amin à sa cour et lui confia le commandement de l’armée bornouane. Grâce aux succès remportés[28] par le faqih, Aḥmed put rentrer dans sa capitale, où il mourut en 1810[58].

Dounama (1810-1817), son fils et successeur, essaya de lutter tout seul contre les Pouls ; mais il fut chassé du Birni Gassaro et, réduit à errer dans son propre royaume, il dut faire appel au faqih. Celui-ci prit alors le titre de cheïkh. A la suite d’intrigues menées contre lui par le sultan et sa cour, le faqih déposa Dounama et le fit emprisonner : son oncle paternel, Moḥammed Nguéléroma, lui succéda. Celui-ci fut bientôt déposé à son tour et Dounama redevint sultan : il trouva la mort dans la guerre contre le Baguirmi, en 1817[59].

Il fut remplacé, pour la forme, par son frère Ibrahim (ou Ibram), qui fut mis à mort en 1846, par ordre du cheïkh ʿOmar, fils et successeur de Moḥammed el Amin[60]. ʿAli, fils d’Ibrahim, essaya de lutter avec l’aide du Ouadaï contre le vrai maître du Bornou, ʿOmar, et périt dans un combat, quelque temps après son avènement[61]. Ainsi finit la lignée des Sêfiya.

A cette dynastie succéda celle des Kanemiin, dont le cheïkh Moḥammed el Amin el Kanemi avait été le fondateur. Celle-ci fut chassée du Bornou, en 1893, par l’aventurier Rabaḥ, qui succomba à son tour, le 22 avril 1900, à la bataille de Koussouri[62].

[29]A l’heure actuelle, Beker Guerbeï, petit-fils du cheïkh ʿOmar, est le sultan du Bornou anglais, et ʿOmar Sanda un autre petit-fils d’ʿOmar, règne sur le Bornou allemand.

Le cheïkh El Amin avait fait bâtir une nouvelle capitale sur les bords du lac Tchad : elle reçut le nom de Kouka[63]. L’ancien faqih eut bientôt à combattre le sultan du Baguirmi, qui s’était affranchi de la suzeraineté du Bornou et avait marqué son hostilité à l’usurpateur bornouan. Le cheïkh fit appel au sultan du Ouadaï, ʿAbd el Kerim Saboun, afin de pouvoir réduire le vassal rebelle. Saboun pilla Massnia, la capitale du Baguirmi, mais, après y avoir installé un nouveau sultan, il retourna au Ouadaï. Le prince intronisé fut d’ailleurs bientôt remplacé par son frère Bourgoumanda qui, devenu vassal du Ouadaï, se déclara l’ennemi du Bornou. Les Bornouans furent battus à Ngala[64], en 1817, et cette défaite coûta la vie au sultan Dounama. Le cheïkh conclut alors une autre alliance avec les Fezzanais. ʿAbd el Djelil et ses Oulad Sliman vinrent pour la première fois dans ces régions et, en compagnie des Bornouans, ravagèrent le nord du Baguirmi (1818). Cette guerre se termina par une victoire du cheïkh à Ngala, en 1824[65].

Moḥammed el Amin, obligé de défendre le Bornou contre de multiples ennemis, n’avait pas pu intervenir efficacement au Kanem, que les sultans du Ouadaï réclamaient comme une ex-possession des Boulala : ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815), avait déjà occupé les districts du sud-est et son œuvre fut plus tard complétée par Moḥammed Chérif. L’influence[30] du Bornou ne se faisant presque plus sentir au Kanem, ce pays était troublé par des luttes continuelles. Les Dalatoua et les Toundjour se battaient pour avoir la prépondérance dans le pays, et cette rivalité coûta la vie à plusieurs chefs et à un grand nombre de guerriers. Le fougbou Djeber, mandé à Kouka par le sultan du Bornou, ne revint plus au Kanem. Les Toundjour dirent alors que leur chef avait été assassiné ou empoisonné, tandis que les Bornouans affirmèrent qu’il était simplement mort de maladie. La mort de Djeber ne changea rien, d’ailleurs, et la lutte continua entre les deux tribus ennemies.

Les Dalatoua avaient toujours été soutenus par les Bornouans. Aussi les Toundjour firent-ils un bon accueil aux Ouadaïens, lorsque ceux-ci vinrent pour la première fois au Kanem. Toundjour et Ouadaïens oublièrent leurs anciennes luttes pour se rappeler seulement que le fondateur de la dynastie ouadaïenne, ʿAbd el Kerim ben Djamé, avait épousé une femme toundjour, Aché.

Les habitants du Kanem s’étaient réfugiés dans les îles du Tchad, à l’arrivée des Ouadaïens. Ceux-ci reconnurent les Toundjour comme les maîtres de la région, qui fut dès lors placée sous la suzeraineté du Ouadaï : les autres populations devaient payer un tribut au fougbou de Mondo. Cela ne dura pas longtemps : le chef ʿAli oueld Tchad fit appel aux Bornouans et les Dalatoua recouvrèrent leur ancienne prépondérance au Kanem. Cette situation fut d’ailleurs acceptée par le Ouadaï, et le chef de Mao changea son titre d’alifa pour celui d’aguid[66]. Ces aguids allaient se faire reconnaître à Abéché et donnaient eux-mêmes l’investiture, le turban de commandement (kademoul)[67], aux chefs kanembou et ḥaddad.

[31]Le cheïkh Moḥammed el Kanemi mourut en 1835 et son fils ʿOmar lui succéda. Pendant que celui-ci se débattait au Bornou au milieu des difficultés que lui suscitaient les partisans de la dynastie légitime et voyait son royaume ravagé par le sultan du Ouadaï Moḥammed Chérif (1846), un événement important se produisait au nord du Tchad : l’arrivée des Oulâd Slimân[68]. Ces Arabes vinrent s’installer au Kanem et ce nouvel élément augmenta encore l’anarchie dans laquelle vivait ce malheureux pays.

Les Oulâd Slimân avaient combattu contre les Turcs pour la possession du Fezzân, mais leur chef ʿAbd el Djelil avait été battu et tué à El Baghla (1842). Sur le conseil donné par le cheïkh avant de mourir, les Oulâd Slimân émigrèrent vers le Sud, vers les riches contrées qu’ils avaient appris à connaître lorsque, alliés du Bornou, ils faisaient la guerre au Baguirmi. Sous la conduite de Moḥammed, fils aîné d’ʿAbd el Djelil, ils allèrent d’abord au Borkou, puis ils descendirent vers le Manga et le Léloua (ou Liloa).

L’arrivée de ces nomades bouleversa l’équilibre traditionnel du Kanem. Ils devinrent les maîtres de la région, grâce à leur habitude de la guerre et, surtout, à la supériorité de leur armement. Ils n’avaient guère à combattre, en effet, que des populations armées de lances et de sagaies, dont ils eurent facilement raison. Ils pressurèrent les peuplades vaincues, pour lesquelles ils se montraient d’autant plus durs que leur mépris était profond pour ces gens noirs (nâs zourq), qu’ils traitaient de kerâda[69] (infidèles).

[32]Les Oulâd Slimân allèrent razzier partout et rayonnèrent du Kanem dans toutes les directions. Enhardis par leurs succès, ils eurent le tort de s’attaquer aux troupeaux des Touareg, dont les chameaux servaient à faire le commerce du sel de Bilma.

Les Oulâd Slimân enlevèrent des milliers de têtes de bétail dans les environs de Kawar. Mal leur en prit, car, en 1850, les Kel Oui rassemblèrent dans le pays d’Azbin tous les hommes valides de leurs diverses tribus : leurs 7.000 guerriers montés surprirent les Arabes à Medeli, près de Bir Alali, et en firent un effroyable carnage. Quelques cavaliers seulement purent échapper. La tribu semblait ne plus devoir se relever d’un coup aussi terrible et Barth, qui visita le Kanem à quelque temps de là (1855), parle de sa « complète décadence ».

ʿOmar crut qu’il pourrait tirer un grand parti de ces nomades turbulents et que ceux-ci le défendraient au Kanem contre les empiétements du Ouadaï. Il prit sous sa protection les débris de la tribu et pourvut les Oulâd Slimân d’armes et de chevaux, en leur donnant la surveillance des frontières bornouanes du côté du Ouadaï.

Les Arabes se refirent vite. Ils s’allièrent à Barka Hallouf, le chef des Gadoa[70], et ils furent dès lors les maîtres du Kanem. Ils recommencèrent leurs pillages et, s’ils combattaient d’une façon générale les aguids el baḥr[71] du Ouadaï, ils ne se gênaient guère pour razzier les sujets du cheïkh ʿOmar, leur[33] protecteur. Vers 1861, ils soutinrent par les armes les prétentions au trône du Ouadaï d’un rival du roi ʿAli. En 1871, au moment où Nachtigal visitait le Kanem, les Oulâd Slimân étaient redevenus ce qu’ils étaient avant leur écrasement par les Touareg. Ils pillaient au Kanem, au Dagana, et s’avançaient jusqu’au Chari, dans le dar Kaddada. Cependant, au Kanem même, ils furent toujours tenus en respect par les Ḥaddâd de la région de Ngouri et Dibinentchi. Ils ne purent jamais rien contre les flèches empoisonnées de ces derniers, avec lesquels ils évitaient d’ailleurs de se mesurer. Du côté de l’Est, ils exécutèrent des razzias chez les Kreda, les Kecherda et tous les nomades du nord du Ouadaï : Oulâd Rachid, Maḥâmid et autres. Ils s’avancèrent même jusqu’au Darfour. Ils allaient également piller plus au nord, au Borkou et chez les Bideyat.

En somme, à ce moment-là, le Kanem était un bizarre assemblage de populations qui se battaient constamment entre elles. Les Dalatoua de Mao étaient toujours les ennemis des Toundjour. Les Kanembou et Ḥaddâd de Dibinentchi luttaient contre les Kanembou et Ḥaddâd de Ngouri. Les habitants du Kanem et les Kreda, faisant usage de mauvais procédés, échangeaient les coups de main et les razzias. Les Oulâd Slimân pillaient tout le monde. Les Ouadaïens faisaient de temps en temps leur apparition dans le pays et prélevaient les impôts en pratiquant la manière forte : les aguids el baḥr, avec leurs troupes grossies par des auxiliaires (Kreda, Oulâd Hemed et habitants du Kanem), se battaient parfois contre les Oulâd Slimân et leurs alliés Ouassili (Megâreba, Ourfalla, Bedour, etc.) ou Gourân (Gadoa, Komassalla, Dogorda). Cette situation dura jusqu’au moment de notre arrivée dans le pays. Le sultan du Ouadaï avait vainement essayé de s’attacher les Oulâd Slimân, qu’il ne pouvait atteindre facilement et qui pillaient constamment ses sujets de l’Ouest. Après ʿAli, sous le règne du pusillanime Yousouf, l’influence des Oulâd Slimân devint prépondérante au Kanem.

Les Kouri et les Boudouma avaient toujours été à l’abri[34] dans leurs îles du Tchad. Ils se battaient entre eux et ils pillaient leurs voisins. Un certain nombre de fractions kanembou (Ngalên, Korio, etc.) s’étaient réfugiées dans les îles du lac et y menaient le même genre de vie que les Kouri et les Boudouma. D’autres Kanembou et des Ḥaddâd partirent à la recherche d’un pays moins troublé que le Kanem et allèrent s’installer au Dagana.

La puissance des Oulâd Slimân allait en grandissant. En 1872, la lutte éclata entre eux et leur ancien allié Barka Hallouf, qui fut battu et tué : une razzia complète des Gadoa et de leurs alliés s’ensuivit. Plus tard, les prétentions des Arabes se tournèrent vers la région de Mao. Nous avons déjà dit que les alifas (ou aguids) des Dalatoua allaient à Abéché recevoir l’investiture et que les chefs kanembou et ḥaddâd venaient prendre le kademoul à Mao. Les Oulâd Slimân destituèrent l’alifa Meta et le remplacèrent par l’alifa Hadji. Le sultan Yousouf accepta le changement et il rendit même aux Oulâd Slimân 200 chameaux qui leur avaient été pris par l’aguid el baḥr Oualdi Chaïb.

Sauf la région de Ngouri et Dibinentchi, peuplée de Ḥaddâd, et le district occupé par les Toundjour (Mondo), où les Ouadaïens venaient assez fréquemment, le reste du Kanem appartenait aux Oulâd Slimân. Ceux-ci razziaient les malheureux habitants de ce pays, déposaient les chefs et rendaient la justice selon leur fantaisie. Les captifs qu’ils faisaient — et, pour les Oulâd Slimân, aucune distinction ne pouvait exister entre les Kerâda — étaient en grande partie vendus à Kawar.

La région de Mondo elle-même ne fut pas épargnée par les Arabes. Vers 1883, ceux-ci réclamèrent un tribut au fougbou ʿOthman, qui refusa, alléguant qu’il payait déjà l’impôt aux Ouadaïens. Mais ces derniers étaient loin et, d’ailleurs, Yousouf n’était pas capable de faire respecter les droits du Ouadaï au Kanem. Les Oulâd Slimân et l’alifa Hadji — celui-ci très heureux de marcher contre l’ennemi séculaire — saccagèrent la région de Mondo, massacrant et réduisant en esclavage les malheureux Toundjour. Le fougbou ʿOthman et deux[35] de ses parents (El Amin et Abou Keren) furent emmenés à Mao et assommés à coups de massue par les esclaves, à côté des fosses où leurs corps devaient être ensevelis.

Mais le chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, fut assassiné et, après lui, des dissensions intestines brisèrent l’unité de la tribu. Les Miaïssa et Djebaïr, avec Cheref eddin, se battirent contre les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa et Medjaberé de Rhèt. Les populations du Kanem prirent part à la lutte. L’alifa Djerab, de Mao, et les Gadoa étaient avec Cheref eddin ; les Dogorda, les gens de Mondo et de Ngouri avec Rhèt. Les Khouân soutenaient ce dernier. Pendant ce temps-là, les Ouadaïens avaient eux aussi leurs querelles intérieures et ne pouvaient pas intervenir au Kanem.

C’est dans cet état d’anarchie que la mission Joalland-Meynier, contre laquelle les gens de Ngouri essayèrent inutilement une faible résistance, trouva le Kanem à la fin de 1899. Au début de 1900, eut lieu le passage de la mission Foureau-Lamy. Les Snoussis entrèrent alors en scène. Moḥammed el Barrani, délégué de Moḥammed el Mahdi, fils de Senoussi, fonda en 1900 la zaouia de Bir Alali. El Barrani, indépendamment de ses Khouân, avait avec lui des Touareg[72] de l’Aïr et du Damerghou et les Ouassili de Rhèt.

A la fin de 1901, eut lieu le premier combat de Bir Alali, qui coûta la vie au capitaine Millot. Le 18 janvier 1902, le commandant Tétart enleva la zaouia[73]. Les Senoussis se retirèrent alors au Borkou. Le Kanem fut occupé et le groupe Djebaïr-Miaïssa, des Oulâd Slimân, fit sa soumission. Le cheïkh Aḥmed, qui avait remplacé son frère Rhèt, tué devant Bir Alali, rejoignit les Khouân avec le reste de la tribu.

Pendant tout le reste de l’année 1902, nous eûmes encore à repousser des attaques dirigées contre le Kanem : les Arabes[36] dissidents secondaient les lieutenants du Mahdi. Il y eut une série de combats autour de Bir Alali, et le chef Abou Aguila se fit tuer avec tous ses Khouân sous les murs du nouveau poste, dont la garnison était commandée par le capitaine Fouque et le lieutenant Poupard.

Il y eut ensuite des opérations de police contre les pillards arabes et toubous affiliés aux Senoussis : les indigènes dissidents furent malmenés par le lieutenant Mangin, qui commandait le peloton de méharistes du Kanem, et le cheïkh Aḥmed fit sa soumission au lieutenant-colonel Gouraud, en janvier 1905.

L’hostilité des Senoussis n’a pas désarmé depuis et nous aurons l’occasion de parler, à propos de cette secte, des pointes qui ont été poussées au Borkou et dans l’Ennedi par les troupes du Kanem.

LA POPULATION KANEMBOU[74]

Il est facile de voir, d’après ce qui précède, que les mélanges doivent avoir été fréquents entre les diverses peuplades du Kanem. De plus, les indigènes n’ont gardé la plupart du temps qu’un souvenir assez confus de leur origine. Il serait donc difficile d’établir des démarcations absolues entre les diverses populations.

C’est ainsi qu’on trouve des Nguedjem chez les Kanembou et les Boulala, des Maguemi chez les Kanembou et les Bornouans ; qu’on voit des Maguemi et des Kreda, des Kreda et des Nguedjem, des Nguedjem et des Boulala, des Boulala et[37] des Ḥaddâd prétendre avoir la même origine. Il est encore plus difficile d’établir les différences qui existent entre les diverses parties de chaque population. Les divisions adoptées par les indigènes ne sont pas nécessairement logiques et parfois les événements ont amené le groupement sous un même nom de fractions d’origine différente. Ainsi les Goudjirou, considérés actuellement comme une tribu kanembou, sont en réalité d’origine kouka. Le fait n’est d’ailleurs pas particulier au Kanem et nous aurons encore l’occasion de le signaler.

Les Kanembou comprennent plusieurs familles, qui se subdivisent généralement elles-mêmes en un certain nombre de fractions[75]. Ces fractions, très nombreuses d’ailleurs, n’impliquent pas de caractère particulier. C’est simplement le nom d’un chef ou d’un personnage important, un nouvel emplacement ou même un changement dans la vie ordinaire de la fraction qui a donné lieu à un nouveau nom.

Les Diâbou Assakéléa par exemple, sont ainsi appelés du nom d’Assakélé, la fille d’un ancien sultan boulala du Kanem. De même, une fraction des Kadjidi a pris le nom de Boudouma par suite de son voisinage avec les insulaires du Tchad. On remarquera également qu’il y a des Ngalên chez les Kadjidi et chez les Kankena. Ces deux fractions ngalên sont installées dans la région du lac, où elles élèvent de grands troupeaux de bœufs. De même que le plus beau taureau d’un troupeau — celui qui a généralement les plus grandes cornes et qui sert de guide — porte le nom de kabour, de même la plus belle vache porte le nom de ngalên[76]. Les indigènes du Tchad, vivant surtout du produit de leurs troupeaux, tiennent beaucoup à leurs bêtes laitières. Un beau kabour ne dépasse guère dix thalers (30 fr.), tandis qu’une[38] ngalên et son veau valent trente thalers (90 fr.). Une ngalên est donc la bête du troupeau qui a le plus de valeur. Le nom de Ngalên a été donné aux indigènes de ces deux fractions kanembou soit pour indiquer qu’ils étaient de grands éleveurs de bœufs, soit pour montrer qu’ils étaient aux autres indigènes ce que la vache ngalên est au reste du troupeau. C’est probablement tout ce qu’il faut retenir des explications données par les indigènes.

Quoi qu’il en soit de ces divisions, les Kanembou présentent à peu près tous les mêmes caractères. Ils sont généralement assez grands, bien constitués et ils ont le teint des négroïdes (azreq). On trouve bien chez eux des individus à la peau plus ou moins rougeâtre, mais cela tient à des alliances avec les Gourân ou même avec les Arabes. Quant au nom de iam kiamé (les hommes rouges), nous ne croyons pas qu’il ait jamais été donné aux Kanembou, dont le teint est généralement noir, de ce noir bronzé que l’on trouve si souvent dans la région du Tchad. En tous cas, nous n’avons pas pu trouver confirmation du fait que les Kanembou auraient été désignés sous ce titre.

La tradition, comme nous l’avons déjà dit, rapporte qu’ils vinrent du Nord et que, en compagnie d’Arabes et de Toubou, ils occupèrent le Kanem, au lieu et place des Pouls partis vers l’Ouest.

Les Kanembou qui s’installèrent plus tard au Bornou se mélangèrent à diverses populations, le type primitif s’altéra et devint celui des Kanôréa actuels du Bornou. La langue elle-même subit certaines modifications, et, actuellement, l’idiome du Bornou et celui du Kanem diffèrent quelque peu[77]. Les mœurs et les habitudes subirent des changements profonds. Un seul fait suffira à le montrer : alors que le métier[39] de teinturier, qui a jadis été la grande industrie de Kouka, est considéré au Bornou comme un métier normal, il est regardé au contraire chez les Kanembou comme un travail dégradant, qui doit être abandonné aux Ḥaddâd et aux captifs.

La langue kanembou et la langue toubou appartiennent à la même famille et il y a même entre elles de nombreux points communs[78]. Le fait semble donc indiquer une étroite parenté entre les deux populations. La tradition dit d’ailleurs que, avant la migration au Kanem, les Gourân et les Kanembou habitaient des pays voisins. Les Kanembou ont cependant le teint plus foncé que les Toubou ; ils n’ont pas, d’autre part, la maigreur et l’élasticité que ceux-ci doivent à leur vie nomade. La transition est formée entre les deux populations par ceux d’entre les Toubou qui sont sédentaires et qui vivent au milieu des Kanembou. Quoiqu’il soit facile parfois de reconnaître en eux des Toubou, on remarque cependant que leurs formes sont plus pleines et plus massives que celles de leurs frères nomades. Des mélanges fréquents se sont d’ailleurs effectués entre les tribus vivant côte à côte, et nous verrons des fractions kanembou se réclamer d’une origine toubou.

Les Kanembou ont généralement la tête rasée. Ils gardent parfois la barbe, mais pas la moustache. Comme beaucoup d’autres populations, ils ont sur le visage certaines cicatrices particulières. Les femmes kanembou arrangent leurs cheveux en petites tresses, tombant autour de la tête et encadrant le visage. Elles enduisent leurs cheveux de beurre et, au moyen de certaines graines (tèb, hélbé), elles arrivent à épaissir les tresses et à les rendre raides comme des bâtonnets. Cela ne tient pas au soleil, d’ailleurs. Le beurre et la sueur dégouttent alors sur les épaules et c’est pourquoi l’odeur répandue dans un marché, à l’heure de midi, ne réjouit guère l’Européen. Les femmes kanembou aiment beaucoup[40] l’ambre comme parure et, suivant leurs ressources, les morceaux d’ambre dont se composent leurs colliers sont plus ou moins gros.

Les Kanembou sont surtout agriculteurs. Leur grande préoccupation est la récolte du mil, qu’ils sèment au début de la saison des pluies (juin-juillet) et qu’ils coupent vers octobre ou novembre. Ils ont aussi d’assez nombreux troupeaux, auxquels ils tiennent beaucoup. Ce sont des gens relativement laborieux et très calmes. Avant notre arrivée dans le pays, ils formaient la population la moins turbulente et la moins pillarde.

Les Kanembou ont constitué de tous temps la majorité des mesâkin[79] du Kanem et ils ont vécu tour à tour sous la coupe des différents maîtres du pays (siyâd ed dâr) : Boulala, Toundjour, Dalatoua, Ouadaïens et Oulâd Slimân. Ils ont été pressurés et pillés sans merci pendant de longs siècles. Malgré cela, ils ont gardé le souvenir du rôle qu’ils jouèrent autrefois, sous les successeurs du roi Sêf. Ils se considèrent comme une population de race supérieure, qui compte parmi ses ancêtres des guerriers illustres. Cette idée leur fait garder des préjugés assez curieux sur les occupations auxquelles peut ou ne peut pas se livrer un Kanembou authentique. Et cela, ainsi que la différence d’armement, permet de les distinguer des Ḥaddâd, car il est impossible de différencier autrement les deux populations, attendu qu’elles ont le même physique et la même langue. C’est ainsi qu’un Kanembou considère comme indigne de lui de faire de la teinture, de tisser des gabag[80], de dépouiller de leur peau les bêtes égorgées, d’être armé de flèches, etc. Nous reviendrons d’ailleurs sur ce sujet à propos des Ḥaddâd.

[41]Les Kanembou sont d’assez bons musulmans. Ils observent régulièrement les pratiques de l’Islam : cinq prières par jour, jeûne du Ramadân, etc. Ils ne mangent pas de cochon. Ils ne mangent pas non plus cette espèce de grosse grenouille (ambourbeté), que mangent les Lisi[81] et les fétichistes et que les habitants du Kanem considèrent comme un animal impur. Ils ne boivent ni merissé[82] ni khall[83]. Ils ne prennent pas de tabac.

On ne trouve pas chez les Kanembou l’austérité et la rigidité des principes que l’on remarque chez certains Toubou, les Kreda par exemple. Leurs mœurs ne sont cependant pas relâchées comme celles de leurs frères du Bornou. Tout homme coupable d’adultère doit payer une amende au mari trompé, et tout séducteur d’une jeune fille est tenu d’épouser celle-ci. Les femmes kanembou ne courent pas les aventures galantes et ne s’adonnent pas ouvertement à la prostitution, ainsi que le font nombre de Bornouanes. Elles n’ont pas le caractère irascible des femmes toubou et ne gardent pas — comme on le dit de ces dernières — de couteau caché sous leur pagne.

Dans les tams-tams, les hommes sont armés de leurs sagaies et leur cercle tourne au petit pas de course autour des instruments. Puis, chacun d’eux se détache à son tour et se met à bondir frénétiquement sur place, en sautant alternativement sur l’un et l’autre pied et en élevant les jambes très haut. Il fait vibrer en même temps le bois de son arme[84]. Cet exercice est très fatigant. Aussi est-ce un signe de réelle vigueur que de pouvoir l’exécuter plus longtemps que les autres hommes. Généralement les chefs se piquent de donner de la[42] sorte une preuve de leur supériorité physique. Pendant ce temps, les femmes accompagnent le cercle des hommes en dansant : elles poussent leurs you-you et agitent devant les chefs de petites branches vertes[85].

Quand les femmes sont toutes seules, elles se mettent en cercle et, tout en frappant l’une contre l’autre leurs sandales de bois, elles agitent la tête et secouent leurs cheveux. Ce genre d’amusement est pratiqué par nombre d’autres populations, les Kotoko par exemple. Les Bornouanes, elles, tout en sautant et en se trémoussant, font se heurter leurs gros derrières ; ou bien elles balancent leurs bras le long du corps et font choquer les paumes des mains par derrière et par devant, et sautent par instants sur place en étendant les bras au-dessus de la tête et en claquant des mains.

Maguemi : Regdôbou, Intchalbou, Iabriou (pour Iagoubribou), Chilangourôou, Katria, Beredelôou, Berea, Diârou, Tdouga, Bouloua, Fôrebou, Maniya, Ngalma Doukko.

La tribu des Maguemi est très considérée au Kanem. Ce sont les descendants de ces émigrés du Nord, de souche arabe, qui, avec l’aide des Toubou et des Kanembou, fondèrent le royaume du Kanem d’abord, du Bornou ensuite. Les anciens rois appartenaient à cette famille. De là la considération dont jouissaient et jouissent encore les Maguemi. C’est ainsi que, au temps où les Toundjour et les Dalatoua commandaient au Kanem, un Maguemi ne devait pas être emprisonné : il ne pouvait être puni que d’une amende. Mais, plus tard, les[43] Ouadaïens et les Oulâd Slimân ne se soucièrent pas de toutes ces nuances.

Ce sont des Maguemi — dit la tradition — qui rétablirent la souveraineté du Bornou au Kanem et qui vainquirent les Boulala. Les Maguemi se sont mélangés aux Kanembou depuis de longs siècles et sont actuellement considérés comme une tribu kanembou. Eux-mêmes, tout en se rappelant que leur famille a autrefois donné des sultans au pays, se disent Kanembou. Nous avons déjà vu que les Maguemi du Kanem et certains Toubou (Kreda Kodera) prétendent être parents. Cette tribu kanembou doit être, en somme, le produit d’un mélange d’Arabes, de Toubou et de Kanembou.

De toutes les tribus kanembou, c’est celle des Maguemi qui renferme le plus d’indigènes au teint rougeâtre Les Bouloua sont remarquables à ce point de vue et, au premier abord, on les prendrait pour des Toundjour ou des Arabes. Il faut dire toutefois qu’ils habitent la région de Mondo et qu’ils se sont quelque peu mélangés aux Toundjour.

Les Maguemi sont dispersés un peu partout, au Kanem et au Dagana. Ils sont surtout nombreux du côté de Mondo. On en trouve encore à Iagoubri, où ils ont un fougbou. Une fraction des Maguemi, les Diârou, se trouve dans la région de Ndjikdada, où leur chef porte le nom de dima. Il y en a enfin quelques-uns le long du bord septentrional du lac.

Bâdé : Maraïa, Kourouyou, Tomassiou, Ouâtaou, Ngourotelaou, Talvarou, Aréguéa.

Dans la région de Ngouri.

Les habitants de Ngouri et ceux de Dibinentchi étaient autrefois en lutte continuelle. Voici, d’après les indigènes, les deux incidents qui amenèrent cette lutte :

Les Kreda étaient dans les meilleurs termes avec les habitants de Ngouri. Or, un jour, un Kreda qui allait vendre du bétail à Dibinentchi fut dépouillé par les habitants de ce village. Une femme de Dibinentchi, mariée à un homme de Ngouri, le quitta et retourna à Dibinentchi, où elle prit un[44] autre mari. Les habitants de Ngouri réclamèrent alors la dot versée par le premier mari, mais les habitants de Dibinentchi refusèrent de la verser. La lutte éclata et les Ḥaddâd de Ngouri et Dibinentchi durent y prendre part. Cette rivalité a pris fin lors de notre installation au Kanem.

Kankou : Gouriâou, Iagrâou, Kaléguéa, Ngaraou.

Dans la région de Ngouri et de Elkouli (Mondo).

Baribou. — Habitent la région de Bari.

Diabou : Assakéléa, Dalla, Djila.

Habitent la région de Ngouri et aussi celle de Douloumi (lac Tchad), où ils se sont mélangés aux Kankena Ngalên.

Nous avons déjà dit qu’Assakélé était la fille du sultan boulala Kalo, qui régna autrefois au Kanem. Les chansons kanembou rapportent que Kaléa djerma Meleï, captif du roi du Bornou chargé d’un commandement militaire, résolut d’aller chercher la belle Assakélé jusque « dans le feu » et d’en faire sa femme. Les guerriers bornouans, sous la conduite de ce chef, marchèrent sur le Kanem, où ils trouvèrent Ndéfé, fils de la sœur de Kalo, en train de couper des racines d’acacia-sayal, pour en faire des bois de sagaie. Le djerma, qui se vit refuser Assakélé, l’enleva de vive force et la guerre éclata entre lui et Kalo. Beaucoup de chansons kanembou retracent les péripéties de la lutte séculaire entre Bornouans et Boulala.

Les Diâbou seraient les descendants des Boulala qui habitaient autrefois la région de Métalla.

Kadjidi, Korio, Kankena. — Ces tribus se trouvent dans la région du lac et s’étendent depuis le Kanem jusqu’aux terres des Kouri et des Boudouma. Certaines fractions habitent le Tchad depuis longtemps, d’autres depuis une époque relativement récente.

La région du lac a toujours servi de refuge aux gens fuyant devant les incursions de leurs ennemis, Ouadaïens, Oulâd Slimân, etc. ; et c’est ainsi que certains Kanembou s’y sont[45] fixés à demeure et sont devenus en tous points semblables aux Kouri, leurs voisins. Comme ces derniers, ils possèdent actuellement de nombreux troupeaux de bœufs du Tchad, de grande taille et aux longues cornes.

Au temps où les eaux du lac remplissaient les baḥrs de leur région, ils se trouvaient dans des îles, tout comme les Boudouma encore actuellement. Par suite du mouvement de recul des eaux du Tchad, les baḥrs se sont vidés et ce n’est qu’après l’hivernage, au moment de la crue du lac, qu’ils se remplissent plus ou moins. Certains Kanembou sont même assez loin de l’eau libre du Tchad pour ne se retrouver dans des îles — comme cela avait lieu normalement il y a une dizaine d’années — que lors d’une crue exceptionnelle, comme celle de 1906.

Les Kanembou du Tchad et les Kouri parlent généralement les deux langues.

Kadjidi : Bôgara, Kougoua, Isa, Ngalên, Djôa, Medelaï, Boudouma.

Dans la région de Bol (canton de Abba) et quelques-uns dans la région de Michiléla (ancien canton de Salékanya). Nous avons déjà expliqué pourquoi deux fractions de cette tribu ont été appelées Ngalên et Boudouma.

Les Kadjidi seraient le produit d’un mélange de Kanembou avec les nombreux esclaves que les Maguemi possédaient autrefois au Kanem.

Korio : Kadja, Kiriou, Keliou, Dalla, Oualéa.

On trouve les Korio dans le canton de Kaboulou et chez les Kouri Kerawa. Ils habitent principalement la région de Kaïra. Ces Kanembou se sont fortement mélangés aux Kouri.

Kankena : Malloua, Kaguimma, Kadjiraou, Kaoua, Dallâna, Aoudoua, Maradoua, Seroua, Braïna, Dinâra, Ngalên, Solôo[86].

Les Kankena habitent, au Nord, la région de Mattégou et[46] de Kamba, au sud-est de Kouloa : ils exploitent des mares à natron.

Du côté du Sud, ils forment le canton du kachalla Taher, à côté des Kouri-Kerawa (chef Djibrin), et celui d’ʿAli Katchimi, dont le centre est Douloumi, au nord-est des Kouri-Kaléâ (chef Mousa ould Daouda).

Koubouri[87] : Borkoubouâ, Amsa, Limanoa, Djilloua.

A l’ouest de Mao et, du côté du lac, à Kiskawa, Kaléboa, Kologo et Diaga Kobirom.

Sougourti. — Du côté de Kologo.

Tchiroua. — Du côté de Bir Alali. Ils parlent le kanembou et le gourân et vivent à côté des Hawalla[88] (ou Famalla), population toubou mêlée d’éléments kanembou.

Leur chef porte le titre de fougbou.

Toumâgueri. — D’origine toubou. Ils habitent la région de Dibinentchi.

Fôdda. — Autour de Mondo et au Dagana. Les Fôdda seraient d’origine toubou et apparentés aux Ngalamiya. Leur nom signifie d’ailleurs, en toubou : habitants ou originaires du Baḥr el Ghazal (sing. Fôdidé).

Nguedjim : Mâda, Ngadja, Oullia, Magâ[89], Kaïlerou, Bogar-Kourâ, Kaloua, Kaléa, Alia.

Habitent la région de Dibinentchi. Leur chef porte le titre de galadima.

Au Kanem, on dit couramment que les Nguedjim sont les descendants des captifs que possédaient les Boulala, lorsque ceux-ci régnaient au Kanem. En kanembou, on dit d’un[47] Nguedjim : tambelaï kaléa koléa (fils de gros nombril[90], captif et mauvaise tête). Eux se prétendent les descendants des Nguedjem, c’est-à-dire de Boulala authentiques. Remarquons, en effet, que les Boulala du Fitri comprennent trois fractions et que l’une d’entre elles porte le nom de Nguedjem : Maglafia (probablement Mâga-Lafia[91]), Batoa, Nguidjemi.

Ces Nguedjim du Kanem semblent être les descendants de Boulala qui ne prirent pas part à l’exode de leur tribu vers le Baḥr el Ghazal et qui se mélangèrent peut-être à d’anciens captifs de Boulala restés avec eux. Quoi qu’il en soit, les Nguedjim se sont étroitement unis aux Kanembou, parlent le kanembou — qui est d’ailleurs la langue primitive des Boulala — et sont considérés comme Kanembou.

Goudjirou : A Goudjer (Mondo).

Les Goudjirou sont des Kouka qui, fuyant le Fitri au moment de la conquête du pays par les Boulala, vinrent se réfugier au Kanem. Ils sont considérés actuellement comme Kanembou et le nom qu’ils portent est celui de l’endroit où ils se sont installés. Ils ne parlent plus le tar lis et ne connaissent que le kanembou et le gourân. Ils se rappellent cependant leur origine et se disent Kouka : endi Kouka, tantâ Kouka (nous sommes des Kouka). La région qu’ils habitent au Kanem est célèbre par ses savonniers (balanites ægyptiaca) :

Remarque. — Nous venons de donner la classification généralement usitée au Kanem. Il est facile de se rendre[48] compte qu’elle n’a rien de rigoureux. Plusieurs fractions kanembou (Koufri, Keï, Déberi ou Débberi, Adjirou, etc.) ne sont d’ailleurs pas comprises dans cette nomenclature. Il est vrai qu’elles comptent parmi les moins importantes.

Nous verrons, plus loin, que la presque totalité des tribus ḥaddad porte le même nom qu’un certain nombre de fractions kanembou.


DALATOUA

Nous avons déjà vu que les Dalatoua sont les descendants des Bornouans venus au Kanem avec le chef Dalafno (ʿAbd Allah Afno). Ils se disent d’origine maguemi. Ils habitent la région de Mao. On les appelle Dalatoua et aussi Bôrnou. Ils sont commandés par un alifa (corruption de khalifa). L’alifa actuel est Ari, dit Mala, fils de Mousa (celui qui fit assassiner von Beurmann)[92].


[1]Grammar of the Bornu or the Kanuri language, p. 33.

[2]Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien : Einleitung, XLVI.

[3]Les Kanembou ont l’habitude d’articuler à peine certaines consonnes. C’est ainsi qu’ils prononcent presque tououâ.

[4]Tou est le nom que les Tedâ donnent au Tibesti.

[5]On raconte qu’un captif du Bornou, se rendant sur les bords du lac afin de ramasser de l’herbe (boudou) pour les chevaux, fut enlevé par un groupe d’habitants des îles. De là le nom de boudou-ma (les hommes de l’herbe) qui fut donné à ces derniers. Selon une autre version, l’insulaire du Tchad est appelé boudou-ma (l’homme aux herbes), parce qu’il vit au milieu des herbes du lac.

[6]Cette remarque peut s’appliquer aux noms des fractions des Maguemi habitant le Bornou : Oumêoua (gens d’Oumê), Tsilimoua (gens de Tsilîm), Birioua (gens de Biri), Dalaoua (gens de Dala). Ces noms semblent, en effet, devoir être : Oumêboua, Tsilimboua, etc. On pourrait alors conclure que le singulier est bou et le pluriel boua.

[7]Dans toute cette partie de l’Afrique, les Pouls sont appelés Foulata par les autres indigènes ; les Arabes leur donnent le nom de Fellahta.

[8]Cf. aussi Blau, Chronik der Sulṭâne von Bornu (Zeitschrift der deutschen Morgenländischen Gesellschaft. Leipzig, 1852), p. 309, qui lui donne une étymologie fantastique, étrangère au Yémen, et remontant jusqu’à Adam par Ismâʿîn (Ismaʿil) et Abraham.

[9]M. René Basset nous renvoie d’ailleurs aux historiens arabes Tabari, Ibn el Athir, Abou ’l Féda, Masʿoudi, etc., et à la Qasidah ḥimyarite de Nechouân.

[10]Nous verrons plus loin que les Boulala sont d’origine kanembou. Voir IIIe partie.

[11]Voyage de Léon l’Africain, traduction de Jean Temporal (1556), tome II.

[12]Blau (op. laud., note 2, p. 321) y voit des Arabes émigrés. Il rapproche leur nom des Barda’ah (بردعة) mentionnés par Maqrizi (Abhandlung über die in Aegypten eingewanderten arabischen Stämme, p. 11-51).

[13]Schön rapporte que l’idiome kanouri est désigné par les Haoussa sous le nom de baribari. Le même nom (baribari, béribéri) sert à désigner les habitants du Bornou et du Mounyo.

[14]Il est en effet exact que la population boulala ne parle plus sa langue d’origine, le kanembou, et que, après avoir conquis le Fitri, elle a adopté l’idiome des vaincus, le tar lis.

[15]On peut s’expliquer de la même manière les noms employés par les Haoussa.

« L’hypothèse de la dynastie berbère de Barth est inadmissible. Nous connaissons par Ibn Khaldoun et d’autres auteurs toutes les tribus berbères : aucune ne porte le nom de Bardoa. L’opinion de Nachtigal est la vraie ». (Note de M. René Basset.)

[16]En arabe, baḥr er rigeïg : le fleuve mince.

[17]En arabe, selṭan ed dounia : le maître du monde.

[18]La mère du troisième roi du Kanem, Dounama (ou Dougou), appartenait à la fraction toubou des Kiiê. La chronique d’Aḥmed donne à Ibrahim, fils de Sêf et père de Dounama, le titre de père du sultan. C’est pourquoi Dounama est parfois considéré comme le véritable fondateur de la dynastie du Kanem. D’après Nachtigal, c’est Dounama qui reçoit le premier le titre de maïna (prince), non décerné à ses devanciers.

[19]Voir plus loin la chanson.

[20]Maïna, noble, prince (de maï, sultan).

[21]Notons, en passant, que le mot toubou Tomaghera peut se décomposer de la façon suivante : Tou-magra, les maîtres, les seigneurs du Tou.

[22]Signalons à ce sujet que, d’après Barth, les Tedâ désignent les Kanouri sous le nom de Tougouba. Tou est le nom que les Tedâ donnent à leur pays. Nous verrons, plus loin, que ce nom a probablement été donné au Tibesti à cause de sa nature montagneuse. De plus, tougou désigne, chez les Toubou du sud, une grosse pierre qui sert à écraser le grain. Par analogie avec ce que nous avons dit pour Keunoumbé (pl. Keunoumbâ), le mot Tougoubé (pl. Tougoubâ) voudrait donc dire habitant du Tougou, habitant d’une région montagneuse.

Si ce nom s’applique aux Kanembou, que faut-il en conclure ? Il y a bien, au nord du Borkou, les contreforts des monts du Tibesti et le pays contient quelques petits reliefs de sable et de rocher. Mais n’est-on pas en droit de supposer que les Kanembou ont peut-être habité une partie du Tibesti, ou tout au moins la région avoisinant la partie sud du Tibesti ?...

[23]La chronique d’Aḥmed dit que le roi Sêf établit sa domination « sur les Berbères, les Toubou, les Kanembou et autres ». Cela laisse-t-il supposer que quelques Berbères, venus du Nord, ont suivi le mouvement d’émigration vers le Sud, ou bien ce nom de Berbères s’applique-t-il simplement à l’un des peuples qui furent annexés au royaume ?...

[24]Il est appelé Ḥamî حمى dans la Chronique du Bornou.

[25]Cf. Blau, op. laud., p. 309-310.

[26]Il est appelé Salmama (سلممه) fils de ʿAbdallah Bakrouh (عبد الله بكروه) dans la Chronique du Bornou (Blau, op. laud., p. 310-311).

[27]Il va sans dire que, en ce qui concerne l’historique du Kanem, nous faisons le plus large emploi des renseignements donnés par Barth, d’après ses deux chroniques.

[28]La Chronique du Bornou nomme Ghâiou ben Lafrad (غايو بن لفرد) le prince contre qui il fit la guerre (Blau, op. laud., p. 311).

[29]Les Sô n’existent plus en tant que peuplade. Ils étaient autrefois très puissants et habitaient, au sud du lac, la région comprise entre le Chari et la komadougou Ouôbé. Ils furent battus et dispersés par les sultans du Bornou.

La tradition indigène les représente comme de vrais géants : à Ngala, où se trouvent les tombeaux de 35 rois sô, on montre des vases gigantesques, des cruches et des plats, dont se servaient autrefois ces indigènes ; le Dr Decorse, au cours d’une excursion en pays sô, a ramassé « des débris de poteries énormes, comme on n’en fait plus dans le pays ».

Les légendes kanembou ont synthétisé la peuplade sô en la personne d’un énorme géant, païen et anthropophage, appelé Kirdi Sôou. Ce géant dévorait les Kanembou. Pour débarrasser ses états d’un pareil fléau, le sultan Liziramma envoya un de ses esclaves, le vaillant Dalafno, qui alla attendre Kirdi Sôou près de l’endroit où le géant avait son habitation. La femme de ce dernier était en train de préparer le repas avec deux djourabs de mil (420 kilos) : elle avait rempli d’eau cinq abreuvoirs de troupeaux (en kanouri : kélé) pour faire boire son mari. Celui-ci arriva avec quatre éléphants suspendus à un bâton qu’il portait sur son épaule gauche. Tout en marchant, il mangeait un cinquième éléphant qu’il tenait dans sa main droite. Dalafno tua le géant d’un coup de sagaie, qui traversa l’arbre derrière lequel s’était réfugié celui-ci. Dans la chevelure de Kirdi Sôou, où de petits oiseaux avaient fait leur nid, on trouva une grande quantité d’œufs — de quoi remplir deux djourabs ; il fallut quatre chameaux pour transporter la tête chez le sultan.

Les Keribina du Bornou sont considérés comme les descendants des anciens Sô, et on croit que les Kotoko se mélangèrent fortement à la peuplade aujourd’hui disparue. Cf. Barth, Reisen, t. II, p. 301.

[30]Voir Barth (II, 314), qui fait de Bêri ou Ibrahim, un seul personnage, fils de Dounama et de Zeineb de la race de Lekmámma, mais la Chronique du Bornou (Blau, op. laud., p. 311) fait de Bêr le fils de Dounama et de Zineb (fille de Lakmama et d’Ibrahîm le fils de Bêr, et de Kakoûdi).

[31]Le mot Babalia est probablement formé de baba Ali (notre père ʿAli), en souvenir d’ʿAli Gatel Magabirna.

[32]Le nom de Boulala, ou Bilala, vient de ce que l’un des premiers chefs de cette tribu s’appelait Boulal, ou Bilal.

[33]Frère et successeur d’Idris ben Nikâle (1353-1376).

[34]Cf. Blau (op. laud., p. 312-313), qui appelle Malik el Djalil le prince boulala qui le tua.

[35]Blau (op. laud., p. 313). Il mourut à Chêmih qui paraît être Ndjimie.

[36]Blau (op. laud., p. 313) : il fut tué dans une guerre contre les Boulala.

[37]Blau (op. laud., p. 313). Il aurait été tué à Sofyâri Ghazroua.

[38]Blau (op. laud., p. 313), il mourut à Mâghia.

[39]Blau (op. laud., p. 315). Il mourut à Ghasrakmou. Ce qui précède est résumé de Barth, Reisen, t. II, p. 306 et suiv.

[40](Sahara et Soudan), p. 525. Le suffixe ri sert, en kanouri, à indiquer une idée de relation, d’origine : maïri, meïri, royal ; mandarari, un habitant du Mandara ; toubori, un Toubou.

[41]Cf. Yver, article Bornū dans l’Encyclopédie de l’Islam, t. I, p. 778, col. 2 et les auteurs cités.

[42]Remarquons, d’ailleurs, que l’on pourrait expliquer d’une façon analogue le mot de Kanouri : les gens de Noé. Il est bien évident que l’étymologie de Kanouri par l’arabe nour ou nar et celle de Bornou par berr Nouḥ n’ont aucune valeur.

[43]Prononcer Boulalî-yé, Ouada-î-yé, etc.

[44]Signalons, en passant, l’opinion suivante : « L’origine du nom de Bornou, et de son dérivé Béraouni, pourrait bien se rattacher à l’ancienne dynastie berbère, car ces noms ont une grande affinité avec celui de Béranès, qui est la qualification nationale d’une des grandes divisions du peuple berber ; et les Berbers eux-mêmes donnent le nom de Béraounis aux Tibbous. » (Vivien de Saint-Martin, article Bornou).

Un habitant du Bornou est désigné par les Kanembou et les Bornouans sous les noms de Kanôri (pl. Kanôréa) et Bornouma (pl. Bornoubou — d’après Kœlle). L’origine arabe du mot Bornou ne semble pas faire de doute. C’est d’ailleurs l’opinion de Nachtigal. L’explorateur se sert aussi, à plusieurs reprises, du mot Beraouni, pl. Beraouna, qui a une tournure arabe et doit probablement être employé par des indigènes parlant cette langue. Nous n’avons cependant entendu employer par les Arabes que les noms cités plus haut (Bernaï, Bornaï). Ajoutons que, selon M. René Basset, c’est une erreur de rattacher le mot Bornou à Branes : il fait également remarquer que Bornou n’est pas le terme indigène.

Signalons enfin l’explication donnée par M. l’officier interprète Landeroin (Mission Tilho). « Plusieurs Bornouans nous ont donné l’étymologie suivante ; le mot Bornou viendrait de deux mots kénouris : Bouroum, étendue d’eau ; nouî, il est mort, il a disparu. Autrefois, ajoutent-ils, une grande partie du Bornou était recouverte par les eaux du Tchad. Celui-ci s’étant peu à peu desséché, l’eau ayant disparu, les indigènes dirent cette région : Bouroum nouî « l’eau a disparu », et par abréviation Bour nou, puis Bornou ».

[45]Ce que nous venons de dire pour les habitants du Birni Gassaro peut se répéter pour les habitants du Birni Ndjimi, et on comprend fort bien que le nom de Bornou, qui apparaît pour la première fois chez l’historien Ibn Saʿïd, ait pu servir à désigner une partie du Kanem.

M. René Basset est d’avis que l’étymologie du mot Bornou par birni est très vraisemblable.

[46]Barth (Reisen t. II, p. 321-325), croit que c’est sous le règne d’ʿAli ben Dounama, que Léon l’Africain visita le Soudan. Ce voyageur arabe, né à Grenade en 1483, visita le Soudan au début du XVIe siècle ; il fut pris par des corsaires chrétiens et amené à Rome en 1517. Il rapporte que le roi régnant alors au Bornou s’appelait Abran. Ce roi « rassembla toute son exercite pour se ruer sur le roi de Guangara (Wangara, à l’ouest du Bornou) ; et, ainsi qu’il marchait sur les frontières de ce royaume, il fut averti qu’Homar, seigneur de Gaoga, s’acheminait à la volte de Borno, qui fut cause de le faire changer de chemin et de volonté ».

Abran ou Ibran est une corruption du mot Ibrahim fréquemment employée par les Kanembou. Or, comme prince du nom de Ibrahim qui aurait régné vers cette époque-là au Bornou, nous ne voyons que Bîri (Ibrahim) ben Dounama (1455-1461), de la généalogie bornouane de Nachtigal (?). Celui-ci (Sahara et Soudan, p. 542), porte ʿAli ben Dounama comme ayant régné de 1465 à 1492, et Barth croit que ce prince régna de 1472 à 1505.

[47]Ou Amâmi.

[48]Barth, Reisen, II, p. 325-336 ; Blau, op. laud., p 315.

[49]Barth, Reisen, II, 331 ; Blau, op. laud., p. 316.

[50]Barth, Reisen, II, p. 341-345 ; Blau, op. laud., p, 316.

[51]Habitants du Kano.

[52]Barth, t. II, p. 341-343 ; Redhouse, History of Events during expeditions against the tribes of Bulala, p. 48-122.

[53]Ce mot est composé de Dala (pour Abdallah) et de Afno, qui est le nom donné au pays haoussa.

[54]Barth (Reisen, III, 451) fait toutefois observer qu’aucun chef puissant ne résida à Mao qui était cependant une ville florissante.

[55]Les Gourân désignent les Kanembou sous le nom de Aoussâ.

[56]Nachtigal, Sahara und Sûdan, t. II, p. 252-253. Les Toubou donnent aux Bornouans le nom de Agâ et aux Dalatoua celui de Kagâ. Nous ne pouvons pas expliquer ces deux noms d’une manière certaine. Cependant le mot toubou Agâ veut dire « dehors ». Peut-être a-t-on donné aux Kanori le nom de Aoussâ agâ (les Kanembou du dehors), pour les distinguer de ceux qui étaient restés au Kanem, et, par abréviation, a-t-on dit tout simplement Agâ. Le nom de Kagâ s’explique au moyen de k, ké (avec) et du mot Agâ : qui est avec les Agâ, qui a des relations ou des liens de parenté avec les Agâ. — Une étymologie différente se présente, d’autre part, à l’esprit. Nous savons que des Toubou ayant pour ancêtre Kiié, ou Keï, ou Kaï, s’étaient mélangés aux Kanembou et appartenaient à la famille royale. On les appelait Kagouâ (ou Kagâ ?) Les gens venus du Bornou avec Dalafno appartenaient-ils à cette tribu ? Peut-être aussi — mais c’est peu probable — y a-t-il une certaine relation entre ces deux noms et celui du premier district bornouan qu’occupèrent les princes du Kanem (Kagha).

[57]Il avait fait le pèlerinage de la Mekke et son nom complet était : El Ḥadj Moḥammed el Amin el Kanemi.

[58]Barth, Reisen, II, p. 348-351 ; Blau, op. laud., p. 317 ; Nachtigal, Sahara und Sûdan, t. II, p. 408-409 ; Denham, Voyages, t. II, p. 299-300 ; Von Oppenheim, Rabeh und das Tschadseegebiet, p. 183-184.

[59]Barth, Reisen, t. II, p. 351-356 ; Blau, op. laud., p. 317-318 ; Nachtigal, Sahara und Sûdan, II, 409 ; Denham, Voyages, t. II, p. 301-302 ; d’Escayrac de Lauture, Mémoire sur le Soudan, p. 67-69.

[60]D’Escayrac de Lauture, Mémoire sur le Soudan, p. 64 ; Barth, Reisen, t. II, p. 356-357 ; Denham, Voyages, t. II, p. 302 ; Nachtigal, Sahara und Sûdan, t. II, p. 410-411.

[61]Blau, op. laud., p. 318 ; Barth, Reisen, t. II, p. 361 ; Nachtigal, Sahara und Sûdan, t. II, p. 412.

[62]Cf. Fouraud, D’Alger au Congo par le Tchad, p. 806-812 ; Gentil, La chute de l’empire de Rabah, 126-132, 150-164, 211-225, 234-238 ; Decorse et Gaudefroy-Demombynes, Rabah et les Arabes du Chari, p. 1-16, p. 28-36 ; Von Oppenheim, Rabeh und das Tchadseegebiet, p. 113-117 ; Lippert, Râbaḥ, p. 246-250.

[63]Les indigènes l’appellent Koukaoua et Kikoa. Kouka est le nom que les Kanouri donnent à l’adansonia digitata ; Koukaoua, Kikoa signifient « la ville aux koukas ».

[64]Ngala était à la limite du Bornou et du Baguirmi.

[65]Barth, Reisen, II, 355-356 ; Denham, Voyages, t. II, p. 301 ; Nachtigal, Sahara und Sûdan, t. II, 409-410 ; D’Escayrac de Lauture, Mémoire sur le Soudan, p. 70-71.

[66]Le titre d’alifa resta cependant le plus généralement employé. A l’heure actuelle, le chef des Dalatoua du Mao est l’alifa Ari, dit Mala (fils de l’ancien alifa Moussa).

[67]Le mot kademoul est celui qu’emploient les Arabes Choa pour désigner le turban, insigne du commandement. Les Kanembou disent milma et les Toubou lodoun.

[68]Sur l’histoire des Oulad Slimân, cf. Barth, Reisen, III, p. 56-61 ; Nachtigal, Saharâ und Sûdân, t. II, p. 18-22.

[69]En kanembou, le mot kirdi veut dire « païen, infidèle, ennemi » ; en toubou, irdi, erdé, « ennemi ». Pour les Arabes-Choa, kirdi est un collectif et le singulier de ce mot est kirdaï, kirdaoui. Pour les Oulad Sliman, au contraire, kirdi est un singulier, et le pluriel de ce mot est kerâda. En Afrique centrale, le mot kirdi est très fréquemment employé pour désigner tous ceux qui ne sont pas musulmans, qu’ils soient fétichistes ou chrétiens. Telle est probablement aussi la signification du nom d’ensemble donné à certaines tribus païennes du Baḥr el Ghazal, signalées par Schweinfurth (Au Cœur de l’Afrique, tome II, page 303), qui forment le groupe des Krédis (leur vrai nom est Kreich). Au Ouadaï, les fétichistes du Sud sont appelés Djenakheré ; au Darfour, on emploie le mot Fertit. Signalons, au surplus, d’autres noms également usités : kafirin (infidèles), michrikin (polythéistes) et madjous (idolâtres). Les Chrétiens sont généralement appelés nesara. Tous ces noms sont arabes.

[70]Tribu toubou du Chitati.

[71]L’aguid el baḥr était le gouverneur ouadaïen de la région du Baḥr el Ghazal.

[72]Les Touaregs dissidents, restés avec les Khouân, appartiennent principalement aux fractions suivantes : Tamaggaden, Mazourak, Abandarhen, Keltemet et Haggaren.

[73]Ce combat coûta la vie au lieutenant Pradié. Le nom de cet officier fut donné au poste que l’on créa à Bir Alali (Fort Pradié).

[74]Les Arabes donnent aux Kanembou le nom de Hamedj. Nous n’avons pas pu obtenir une explication certaine de ce mot. Il nous a été dit que les Arabes désignaient le sel indigène, qui a une couleur gris sale, sous le nom de hamadj (synonymes : atron, tchourrourou). Ce nom s’applique surtout, d’ailleurs, aux mares d’eau natronée hamadj, el mé atron. Les Kanembou auraient été appelés Hamadj (ou Hamedj) à cause de leur teint azreq (noir gris).

[75]Nous ne nous occuperons que des Kanembou du Kanem. Nous laisserons de côté ceux qui passèrent au Bornou à des époques relativement récentes et qui sont encore considérés comme Kanembou.

[76]De nguela : bon, beau (en toubou, gâlé ; en tar lis, nguela).

[77]Cette différence entre les deux dialectes est très ancienne, car Léon l’Africain la signale : il dit qu’une certaine langue « est observée au royaume de Borno, qui suit de bien près celle dont on use en Gaoga ». Nous essaierons de démontrer plus loin, que le royaume de Gaoga semble s’identifier avec celui du Kanem.

[78]Voir, à ce sujet, Barth : Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien, tome I, Einleitung, LXXXIV.

[79]Meskin (pl. mesâkin) : pauvre, miséreux, malheureux ; sujet, vassal.

[80]Le gabaga (collectif gabag) est une bande de coton, de 6 à 8 centimètres de largeur en moyenne, qui sert de monnaie dans le pays. Suivant la largeur de la bande, on donne de 6 à 12 gabag pour un thaler. Les gabag les plus larges sont ceux de Moïto, les plus étroits ceux du Baguirmi.

[81]Les Baguirmiens appellent Lis ou Lisi l’ensemble des tribus suivantes : Boulala, Kouka et Médogo. Leur langue s’appelle tar lis.

[82]Bière de mil, boisson fermentée faite avec le mil.

[83]Boisson fermentée faite avec des dattes et certains ingrédients.

[84]Le bois des sagaies est généralement fait avec la racine d’un certain acacia (sayala). Ce bois est très souple, et, quand les indigènes lancent leur arme, on voit le manche se tordre littéralement dans l’air.

[85]Les Kouri exécutent le même tam-tam. Nous pûmes le voir à Douloumi, dans la région du lac, où nous avions eu à régler un différend entre deux chefs kouris, Mousa ould Daouda (des Kalé) et Djibrin (des Kerawa), dont les tribus sont divisées par une vieille rivalité. Les deux chefs et leurs hommes cherchèrent à montrer qu’ils étaient plus vigoureux et plus agiles que ceux de l’autre fraction. Mais Mousa ould Daouda vint se plaindre que Djibrin et ses Kerawa envoyaient, en dansant, du sable sur les Kalé, assis non loin de là. Et, pour éviter toute cause de dispute, le tam-tam dut prendre fin.

[86]Le centre des Kankena aurait été primitivement la région de Solo.

[87]Koubouri semble être une abréviation de la forme bornouane Borkoubou-ri.

[88]Appelés aussi nâs médelâ.

[89]Remarquons, en passant, que les Boulala du Fitri se donnent à eux-mêmes le nom de Maga, Magga, Maggué.

[90]Quand l’accouchement a été opéré d’une façon défectueuse l’enfant est affligé d’un nombril proéminent (hernie ombilicale). En arabe, on donne à cet enfant le nom de amm tamboul. On trouve très fréquemment ce genre de nombril chez les peuplades fétichistes du Sud, où se recrutaient autrefois la plupart des esclaves. Tambelaï veut dire « fils d’une femme, amm tamboul, fils d’une esclave ».

[91]Lafia est le nom de la mère du sultan boulala Kalo.

[92]Cf. la préface de Merx à l’édition du Vocabulary of the Tigré language de M. von Beurmann, p. 3-4 ; Vivien de S. Martin, Année géographique (1863), p. 90-92 ; Nachtigal, Sahara und Sûdân, t. II, p. 264-265.


[49]II

LES ḤADDAD NICHAB


Les Ḥaddâd nichâb forment une population extrêmement curieuse. Ils sont d’abord les seuls, dans la région qui nous occupe, à être armés de flèches. De plus, ils sont méprisés de tous les autres indigènes sans exception. A ce dernier point de vue d’ailleurs, le nom de ḥaddâd est significatif pour qui sait en quelle piètre estime les peuplades de l’Afrique centrale tiennent la caste des forgerons[93] : ḥaddâd chez les Arabes, dogoâ chez les Kanembou, azâ chez les Toubou, noégué chez les Boulala, kabartou chez les Ouadaïens, les forgerons sont toujours profondément méprisés. Ils sont considérés comme une race inférieure et ne se marient qu’entre eux. Par extension, le nom de Ḥaddâd a été donné aux indigènes dont le métier était jugé dégradant. Et c’est ainsi que, généralement, on divise les Ḥaddâd en trois catégories :

1o Les Ḥaddâd forgerons.

Arabe : ḥaddâd sandala[94] ; — kanembou : dogoâ kakéla[94] ; — toubou : azâ aguildâ (éguillâ)[94].

[50]Ce sont les Ḥaddâd qui travaillent le fer. Ils ne forment pas un groupe spécial, chaque population ayant ses forgerons. Il faut dire cependant que, au Kanem, la majeure partie des forgerons est d’origine toubou.

2o Les Ḥaddâd armés de flèches.

Arabe : ḥaddâd nichâb[95] ; — kanembou : dogoâ battara[95] ; — toubou : azâ battardâ.

Ce sont les Ḥaddâd qui nous occupent. Au début de l’occupation du Kanem, on les appelait « Kanembou de flèche », afin de les distinguer des vrais Kanembou, que l’on désignait sous le nom de « Kanembou de lance ». Nous avons déjà dit que, quoiqu’ils aient le même physique et parlent la même langue, les Kanembou et les Ḥaddâd forment deux populations bien différentes.

3o Les Ḥaddâd chassant au filet.

Arabe : ḥaddâd cherek[96] ; — kanembou : dogoâ sésséguéa[96] ; toubou : azâ séguidâ[96].

Ce sont les Ḥaddâd chasseurs que l’on trouve un peu partout, au Kanem, au Baḥr el Ghazal, au Fitri, au Ouadaï, et qui prennent le gibier dans leurs filets. Comme ils habitent avec les Gourân, nous en parlerons à propos de ceux-ci.

Les Ḥaddâd armés de flèches, les siyâd nichâb, se donnent à eux-mêmes le nom de forgerons.

Nous n’avons jamais entendu employer le mot de danoâ, dont parle Nachtigal comme synonyme de ḥaddâd. Les indigènes que nous avons interrogés à ce sujet prétendent ne pas connaître cette appellation. Il nous a été dit cependant que les Arabes et les Gourân désignent parfois sous le nom de danâ l’ensemble formé par l’arc et les flèches : les Arabes diraient alors : ḥaddâd siyâd danâ et les Toubou : azâ danâ. Nous signalerons également que, en tar lis, les Ḥaddâd sont[51] désignés sous le nom de Noégué. Dans cette langue, la terminaison gué indique le pluriel et est commune à tous les noms de population. Il reste donc le radical noé, noa, qui semble bien être le même mot que danoa.

Voici comment les Kanembou expliquent la formation du groupe des Ḥaddâd nichâb.

Au temps de la domination des Boulala au Kanem, il y avait, chez un Boulala du nom de Abdou Doubouboul, un esclave païen appelé Kaoua. Profitant d’une absence de son mari, la maîtresse de maison débaucha l’obéissant Kaoua, qui dut certainement être ravi de la nouvelle tournure que prenait son métier de captif. Plus tard, un enfant naquit de ce commerce illégitime. Chose qui étonna tout le monde, ce rejeton supposé de pure race boulala avait tout à fait la physionomie et les allures d’un captif. Mais ce qui surprit encore davantage ce fut de le voir, plus tard, tisser des gabag, écorcher les animaux tués, teindre les vêtements, etc. Les Boulala furent stupéfaits de voir le jeune Hanna Kouliaï[97] se livrer ainsi à des besognes viles, déshonorantes et réservées aux seuls captifs.

Un beau jour, celui-ci exhiba un arc et des flèches de sa fabrication. On l’interrogea pour savoir ce qu’était cette chose bizarre qu’il avait entre les mains, et il répondit : da harba hanaï (ce sont mes armes). Le père, au comble de l’exaspération, reprocha violemment à sa femme d’avoir mis au monde un enfant qui n’avait rien de boulala et qui le déshonorait aux yeux de tous ses concitoyens. Et il paraît que celle-ci calma son mari en lui avouant la faute commise avec Kaoua. Enfin, ce Hanna Kouliaï serait un des ancêtres des Ḥaddâd actuels : les fractions Bôgara, Regâ, Amadiâ, Darkoâ descendraient de lui.

Voici encore de quelle façon les Kanembou expliquent la formation d’autres tribus ḥaddâd.

[52]Lorsque Drisi oueld Amsâ et les Maguemi refoulèrent les Boulala sur Mondo, un Boulala prit son enfant et s’enfuit au grand galop de son cheval. En arrivant du côté de Dibinentchi, la bête s’abattit pour ne plus se relever. Le Boulala, qui était poursuivi, confia le petit garçon à un forgeron boulala de Dibinentchi et prit la fuite. Il fut tué, paraît-il, par les Maguemi qui le pourchassaient et ceux-ci se mirent à la recherche de son fils dans le village de Dibinentchi. Le forgeron à qui avait été confié l’enfant lui teignit les mains avec de l’indigo, afin de le rendre pareil à ses deux jeunes fils. Lorsque les Maguemi entrèrent chez le forgeron, celui-ci leur présenta trois enfants aux mains bleues et il déclara ne pas avoir vu celui qu’on cherchait. Les Maguemi le crurent et ils cherchèrent vainement ailleurs.

Le petit Boulala ainsi sauvé, Toumâgueri[98], devint Ḥaddâd au même titre que les deux fils de son père adoptif, Moloriou et Léguéréa, et ils sont, tous les trois, les ancêtres des fractions haddad de même nom.

Que faut-il déduire de toutes ces explications des Kanembou ? Qu’il y a du sang boulala chez les Ḥaddâd ? Le fait paraît à peu près certain. Les Boulala aussi bien que les Ḥaddâd le reconnaissent et, jadis, Gadaï, sultan du Fitri, échangeait des cadeaux avec Milma Tchiloum, le chef des Ḥaddâd Bôgara, en disant « qu’ils avaient un même ancêtre, djidd ouaḥed, جد واحد ». Il faut d’ailleurs remarquer qu’il y a également des Nguedjim chez les Ḥaddâd[99]. Peut-être ces Boulala, que l’on trouve à l’origine de la population ḥaddâd,[53] ne sont-ils que des captifs de Boulala ![100]... Quoi qu’il en soit, ces Boulala ou captifs de Boulala se seraient mélangés à des forgerons ou à des captifs plus ou moins païens, et telle serait l’origine de la population des siyâd nichâb.

Si toutefois l’on voulait admettre que les Kanembou Nguedjim et les Ḥaddâd Nguedjim ont eu les mêmes ancêtres que les Boulala Nguidjemi du Fitri, on pourrait peut-être s’expliquer le fossé creusé entre les deux populations en disant que les Nguedjim alliés aux Kanembou étaient devenus des Kanembou, tandis que les Nguedjim alliés aux forgerons et aux captifs païens avaient été méprisés à l’égal de ces derniers et avaient vite formé une population à part.

Ce ne sont là, évidemment, que des hypothèses, mais il faut bien chercher à expliquer la formation au Kanem, avec des éléments du Kanem, d’une population nouvelle et méprisée de toutes les autres.

Comment expliquer maintenant que cette population soit armée d’arcs et de flèches ?... La question est difficile à résoudre. Les plus proches peuplades armées de la sorte habitent le Bornou (Manga[101]) ou des pays encore plus éloignés[54] (Haoussa, Pouls). Ce n’est donc pas au Kanem que les Ḥaddâd ont pu fréquenter des siyâd nichâb. Que faut-il en conclure ?... Que l’idée de prendre un arc et des flèches leur a été suggérée par des esclaves païens venus des régions du Sud, où se trouvent des peuplades ainsi armées ?... Qu’ils ont peut-être pris cette habitude en voyant passer des pèlerins se rendant à la Mekke et, pour la plupart (Haoussa, Pouls), armés d’arcs et de flèches ?[102] A ce point de vue là, on en est réduit aux conjectures.

[55]Remarquons d’ailleurs, en passant, que l’arc des Ḥaddâd[56] est à double courbure, tandis que celui des autres peuplades de l’Afrique centrale est à courbure simple.

Il ne faut pas oublier que, lorsqu’ils habitaient le Kanem, les Boulala parlaient leur langue d’origine, le kanembou, dont ils devaient plus tard perdre l’usage au Fitri. Leurs captifs, leurs forgerons parlaient évidemment la même langue. Il est donc tout naturel que les Ḥaddâd aient toujours parlé le kanembou.

Au point de vue physique — avons-nous dit — les Ḥaddâd ressemblent aux Kanembou et il est impossible de distinguer les deux populations. Même en supposant qu’elles ne se soient jamais quelque peu mélangées — ce qui serait surprenant — il suffira de rappeler que les Boulala avaient à l’origine le type kanembou, pour faire comprendre qu’un type analogue a dû être celui des indigènes qui ont formé, au début, le noyau du groupe ḥaddâd.

Les Ḥaddâd sont armés d’arcs et de flèches. Leur arc, à double courbure, a environ 1 mètre de longueur. Il est en bois de nabaq (jujubier sauvage). La corde est faite d’un boyau de bœuf : elle touche, non tendue, la courbure centrale de l’arc. Les flèches, non empennées, sont en roseau et ont environ quarante centimètres de longueur. Elles portent une pointe de fer à deux crochets, qui se prolonge par une petite tige, assez courte, pénétrant dans le roseau : cette pointe est fixée au fût au moyen d’un mastic. Quand la flèche est lancée, le fer seul pénètre ; le roseau tombe. La force dont est animée la tête est suffisante pour lui faire traverser de part en part une panthère ordinaire : pour les animaux plus gros, elle reste dans le corps.

Ces flèches sont empoisonnées. La pointe de fer est revêtue d’un vernis noir, brillant quand il est frais, terne et sale[57] quand il est ancien[103]. Ce produit s’obtient — paraît-il — en mélangeant les graines pilées d’une certaine euphorbe (calotropis procera) à une espèce de pâte noire que vendent les Bornouans et en faisant cuire le tout. On se sert également du suc d’une très grande euphorbe (euphorbia candelabrum ?), dont le nom kanembou est gourourou. Un animal meurt généralement quelques heures après avoir reçu une flèche. La mort est plus ou moins rapide suivant le degré de fraîcheur du poison. La portée de la flèche est de 120 à 130 mètres au maximum.

Les Ḥaddâd ont des carquois cylindriques en bois recouvert de peau. Quand ils chassent, ils mettent les flèches dans un petit sac en cuir, appelé battara. Le fer est placé à l’intérieur et une partie du roseau dépasse le bord supérieur du sac. Il est ainsi très facile de prendre une flèche et de la lancer. On dit couramment dans le pays : « Quand tu galopes derrière un Ḥaddâd qui fuit, tu ne risques rien si la battara ballotte derrière son dos. Mais, si le Ḥaddâd tient solidement la battara avec son bras gauche, il faut te méfier et prendre le côté droit ».

Les Ḥaddâd furent mêlés à toutes les luttes du Kanem. Nous avons déjà vu que leurs flèches avaient toujours fait peur aux Oulâd Slimân[104]. Quand il y avait lutte, les Ḥaddâd se cachaient parmi les arbres et décochaient ensuite une nuée de flèches à leurs ennemis : afin de pouvoir tirer plus vite, ils prenaient entre leurs dents une certaine quantité de dards. Cela leur donnait une supériorité incontestable sur les indigènes armés de lances et de sagaies. Aussi, jadis, les Ḥaddâd en profitaient-ils pour aller piller les Kreda du Baḥr el Ghazal, les Kouka de Ngourra et les Arabes Dagana, Khozam et Êssela.

Les Ḥaddâd sont de grands chasseurs. Ils chassent surtout pendant la saison sèche, alors que, par suite de la rareté de[58] l’eau, les bêtes sauvages se tiennent à proximité des mares ou des lagunes. La viande de chasse, les peaux, les dépouilles d’autruche et l’ivoire sont, pour cette peuplade, une source de revenus.

Quand le Ḥaddâd aperçoit la bête qu’il veut tuer, il se place sous le vent et s’approche d’elle, en se dissimulant de son mieux. Arrivé à bonne portée, il décoche sa flèche. Il se tient ensuite soigneusement caché derrière son buisson et ne bouge plus, si la bête est dangereuse. Celle-ci partie, il n’a plus qu’à attendre quelques heures. Quand il juge que le poison a dû faire son effet, il suit la trace de l’animal blessé et le retrouve mort[105]. Les Ḥaddâd sont d’ailleurs si habiles que les accidents de chasse sont très rares.

Nous allons donner quelques renseignements sur les principaux animaux chassés par les Ḥaddâd. Les animaux seront désignés par leur nom en arabe.

Nous verrons tout d’abord, et par ordre de grandeur, les différentes variétés d’antilopes du pays.

Am teguedem. — C’est l’antilope-cochon, de petite taille et de couleur gris-foncé. On la trouve dans la région au sud de la ligne Batah-Aouni-Kanem, principalement sur les bords du Chari[106].

R’ezâl غزال : gazelle. — Il y a plusieurs espèces de gazelle dans le pays. On trouve cette antilope partout : au fur et à mesure qu’on remonte vers le nord, sa taille devient plus petite et la couleur de sa robe plus claire.

’Ariel : antilope mohor, biche robert. — Légèrement plus grande que la gazelle ordinaire (gazella dorcas). Son corps est blanc et fauve. Elle habite les régions au nord de la ligne Batah-Aouni-Dagana : nous en avons vu cependant un troupeau[59] au Médogo. Cette antilope peut se passer d’eau. A l’hivernage, elle remonte vers le nord.

Bouniakoro ou biniakoro[107] (baguirmien) : variété de guib. — A le poil assez long, roux et parsemé de petites taches blanches. On trouve cette antilope au Baguirmi et vers le Sud, principalement le long du Chari.

Ḥamraya (حمريا). — Plus grande que la précédente. Son poil est roux. Les cornes du mâle sont à courbure brisée, comme celles de l’antilope bubale. Pendant la saison sèche, on trouve parfois la gazelle dans des endroits où il n’y a pas d’eau. L’antilope-ḥamraya, elle, vit exclusivement sur les bords du lac, du Chari ou des lagunes.

Hamrasèd. — De même taille et de même couleur que la précédente. La forme des cornes est différente : au lieu d’être recourbées en arrière, elles se recourbent latéralement vers l’intérieur, comme pour se rejoindre. Vit dans les mêmes régions que l’antilope-ḥamraya.

Têtel : c’est le nom donné aux bubalinés (bubalis et damaliscus). — Les bubalinés sont de grandes antilopes, à la face étroite et très allongée. Les yeux sont placés à la racine des cornes. Le train de derrière est très bas. Les cornes de l’antilope bubale (bubalis) sont à courbure brisée ; sa livrée est fauve. On trouve cette antilope dans les pays du sud, principalement le long du Chari.

Le damaliscus abonde dans la région qui s’étend au nord du Baguirmi. Cette antilope a des cornes de la même forme que celles de l’abouhurf : sa livrée a une couleur brun-chocolat, avec de grandes plaques noires. Pendant la saison sèche, on ne trouve cette antilope que dans les endroits où il y a de l’eau (lagunes Ebé, Fitri, etc). Elle vit généralement en bandes nombreuses, mais aussi par couples et même isolée. A l’hivernage, elle remonte vers le nord (au nord du Kanem, chez les Oulad Rachid et au Mourtcha), où elle trouve alors[60] de nombreuses mares au milieu des grandes étendues sablonneuses.

Ketenbour. — Antilope au long poil gris. Le mâle a de grandes cornes tirebouchonnées. Ne vit que dans les endroits où il y a de l’eau, principalement le long du Chari. Le ketenbour ressemble quelque peu à l’antilope-coudou, qui a également des cornes enroulées en vrilles. Mais celle-ci a des rayures sur sa robe, tandis que la livrée du ketenbour est uniformément grise.

Ouaḥch[108] : oryx leucoryx, antilope à sabre. — Grande antilope, lourde et puissante. A de longues cornes droites, rondes et très effilées[109]. Les captifs adaptent ces cornes à un bois de sagaie et s’en servent comme arme. La livrée de l’oryx est claire, jaunâtre en dessus, blanche en dessous, avec des marques noires au chanfrein et aux oreilles[110]. La peau, très épaisse, sert à faire des sandales et des boucliers. Cette antilope habite les régions désertiques au nord du Mourtcha et du Kanem.

Abou addas : antilope addax. — Antilope voisine de la précédente. Elle possède de grandes cornes annelées, en spirale, et a sur le museau une bande transversale blanche. Elle habite les mêmes régions que l’oryx.

Abouhurf : variété de kob. — La plus grande de toutes les antilopes de la région. Elle est comme un bœuf de taille moyenne. Son pelage est gris-roux sur le dos et blanc sous le ventre. Elle a une crinière roussâtre depuis la nuque jusqu’au milieu du dos et depuis la gorge jusqu’à la poitrine. La tête, petite par rapport au reste du corps, est noire et blanche. Les cornes sont comme celles du damaliscus ou, encore mieux, comme celles de l’egocère : grandes, annelées et recourbées vers l’arrière. Cette antilope ne vit que dans les endroits où[61] il y a de l’eau et, pendant l’hivernage, se tient de préférence dans les régions inondées[111]. Sa peau, très épaisse, sert à faire des sandales.

Passons maintenant aux animaux autres que les antilopes.

Girafe (zeraf, زراف). — On la trouve partout. Elle vit généralement par petites troupes. La girafe est chassée à courre par les Kreda et les Arabes. Il faut pour cela d’excellents chevaux : le plus grand éloge que les indigènes puissent faire d’un cheval c’est de dire qu’il sert à chasser la girafe.

La girafe disparaît peu à peu, à cause des facilités toutes spéciales qu’offre la chasse de cet animal. Il arrive parfois que des chasseurs — peu dignes de ce nom — abattent successivement la presque totalité des têtes d’un troupeau, parce que les girafes, affolées, ne savent pas s’enfuir. Aussi, dans le Soudan égyptien, la chasse à la girafe est-elle formellement interdite. Une réglementation analogue devrait exister dans le territoire du Tchad, si l’on veut éviter la disparition prochaine de certaines espèces.

La peau de la girafe sert à faire des sandales.

Autruche (na’âm, نعام). — Les Ḥaddâd chassent principalement l’autruche, qu’on trouve en assez grande quantité dans le cercle de Fort-Lamy, le Baguirmi septentrional, le Kanem, le Baḥr el Ghazal et au nord de la Batah.

Comme l’autruche a besoin de beaucoup d’eau, le Ḥaddâd s’embusque près de l’endroit où elle a coutume de venir s’abreuver. Il y construit quelquefois une petite hutte, dans laquelle il se dissimule. Le chasseur peut également se poster près de l’emplacement d’un nid et y attendre le retour des autruches. Parfois même se contente-t-il de planter verticalement une flèche dans le sable du nid, en ayant soin de ne laisser dépasser que le fer : le mâle se blesse en se couchant sur les œufs et meurt quelques heures après.

[62]L’autruche est également chassée à courre. Après une poursuite de moins de deux heures, le mâle adulte est épuisé et s’abat. On l’assomme alors d’un coup de bâton sur la tête ou sur le cou. Dans certaines régions, on capture cet oiseau au lacet.

De petits troupeaux d’autruches domestiques existent dans les villages arabes de la rive droite du Chari (chez les Beni Sêd, Hammadiyé, Assâlé, etc.) : il est très curieux de voir les indigènes conduire ces animaux exactement comme on fait en France pour les troupeaux d’oies. Lors du recensement de 1909, le cercle de Fort-Lamy accusait un total de trois cent soixante-quatorze autruches. On en trouve également quelques-unes chez les Arabes du nord du Baguirmi et chez les Oulâd Mousa ; mais, dans ces régions, l’élevage ne se fait point d’une façon systématique : les indigènes ont eu l’occasion de capturer quelques petites autruches dans la brousse et, comme on n’a pas à se préoccuper de la nourriture de ces animaux, ils les ont laissés grandir dans le village.

Le mâle devient rouge écarlate à l’époque du rut. Il peut alors être dangereux, car il attaque l’homme avec ses pattes. La chasse de l’autruche ne présente aucun danger. Nous avons cependant entendu raconter l’histoire suivante : Un Ḥaddâd avait tué une autruche femelle à côté de son nid. Il était en train de prendre la dépouille, quand le mâle survint et tua le chasseur à coups de patte. Il paraît que, chaque fois que l’autruche se levait de l’endroit où elle couvait les œufs, elle recommençait à taper avec furie sur le cadavre, qui fut trouvé dans un état lamentable.

Lors de notre séjour au Tchad, une dépouille d’autruche mâle se vendait de 5 à 6 thalers (15 à 18 fr.) sur les marchés du Dagana. Les indigènes disaient d’ailleurs que le prix de vente des plumes avait beaucoup baissé et que la dépouille d’autruche mâle valait jadis une vache (12 thalers en moyenne, soit 36 fr.)[112].

[63]Le lieutenant-colonel Moll, qui a fait une intéressante étude sur l’exploitation de l’autruche dans la région du Tchad, écrivait en 1909 : « Les plumes noires valent à Fort-Lamy 9 fr. (3 thalers) le « retel » (livre bornouane pesant environ 400 gr.), les plumes grisâtres et blanches 4 fr. 50 à 6 fr. (1 thaler 1/2 à 2 thalers) seulement[113] ». Il était persuadé, à juste titre, que l’élevage de l’autruche pouvait être une source sérieuse de revenus pour le pays et qu’il fallait « interdire sévèrement la chasse à l’autruche sauvage, de façon à maintenir le nombre des reproducteurs, les indigènes ne sachant pas actuellement obtenir la reproduction en captivité ». Nous ajouterons même qu’il faudrait également empêcher les indigènes de ramasser les œufs trouvés dans la brousse, pour les manger, faire des calebasses à boire avec la coquille ou tout autre chose étrangère à la reproduction de l’espèce. On ne saurait croire la quantité considérable d’œufs d’autruche, qui sont détruits chaque année par les habitants du pays — indépendamment, bien entendu, des méfaits imputables aux bêtes sauvages.

Avant la suppression de tout commerce avec le Ouadaï (1907), les Djellaba achetaient les plumes d’autruche et l’ivoire des Ḥaddâd, pour aller revendre le tout aux caravanes de Tripolitains qui venaient à Abéché.

Phacochère (ḥallouf, حلوف). — On le trouve partout. Sa[64] chair n’est mangée que par les fétichistes et les musulmans médiocres.

Lion (doud, bach). — A crinière courte. On le trouve partout, même dans les pays désertiques. Il abonde dans certaines régions : le long du Chari, au Fitri, sur les bords de la Batah, etc. On l’entend souvent rugir à la tombée du jour, la nuit et même le matin.

Panthère (nemer, noumer, نمر)[114]. — Comme le gibier est abondant dans la région du Tchad, la panthère n’a pas la férocité de celle de l’Algérie ou du Congo. Dans ce dernier pays, la panthère est très dangereuse. Ainsi, à Bétou[115], elle venait tous les soirs rôder dans le village indigène. Le jour de notre passage dans ce poste, elle enleva un boy, qu’on retrouva le lendemain matin avec seulement le haut du crâne dévoré. Plus tard, dans la Côte-d’Ivoire, nous avons également constaté que la panthère du pays était singulièrement audacieuse : l’un de ces animaux vint, en plein jour, égorger une chèvre à côté du poste établi au pied de la montagne des Ngbans ; chez les Memlés, la panthère franchit, à plusieurs reprises, la clôture en planches qui protégeait les divers groupes de cases, pour enlever des moutons attachés à l’intérieur des habitations. La panthère du Tchad attaque rarement l’homme. Nous citerons toutefois l’exemple de deux indigènes, suivant tranquillement un sentier, qui furent attaqués par une panthère. Comme ils étaient armés, ils purent la tuer, après avoir été mis cependant en fâcheux état. De pareils exemples sont très rares.

Guépard (semoua[116]). — Un peu plus petit que la panthère. La robe est tachetée de noir sur fauve clair. Les ongles ne sont pas rétractiles. Le mâle a une crinière et la face entourée d’une auréole de longs poils. Cet animal n’est pas dangereux. Isolé, il s’attaque parfois aux troupeaux de moutons.[65] Mais les guépards chassent surtout par bandes. Nous avons eu l’occasion de voir, par exemple, une antilope bubale ainsi chassée venir s’abattre à côté du chemin que nous suivions. Les guépards prirent la fuite à notre approche, et les Arabes qui étaient avec nous ne manquèrent pas de s’écrier : Allah djâb lénâ el leḥam ![117] Les indigènes racontent des histoires invraisemblables sur l’audace de ces bandes de guépards, qui iraient jusqu’à attaquer le lion[118]. Le guépard se laisse très facilement apprivoiser. L’ancien sultan de Zinder en avait cinq ou six qui lui servaient à chasser la gazelle, le lièvre et la pintade.

Chat-tigre (guétté nemouriyé)[119]. — Nous n’en avons vu que pendant la nuit, à Massakory, où l’un de ces animaux venait presque tous les soirs visiter le poulailler.

Hyène (marfeïn). — La hyène est très audacieuse. Elle enlève des moutons et même des chiens dans les villages, et elle pénètre dans les postes, où elle vient rôder autour des cuisines. Les indigènes nous ont raconté des histoires de hyènes venant enlever, pendant la nuit, des femmes et des enfants. Nous avouerons d’ailleurs que, par suite des précisions apportées à leurs récits, nous avons été obligé de leur accorder une certaine créance.

Chacal (bachoum). — Ne s’attaque guère qu’aux poulaillers.

Eléphant (fil, فيل). — L’éléphant se fait de plus en plus rare dans la région du lac, où Barth et Nachtigal avaient signalé de grands troupeaux et de nombreuses pistes de ces animaux. A l’heure actuelle, il n’y en a plus guère. Ceux qui[66] restent se réfugient dans des marécages aux grandes herbes, et il est dangereux de les y poursuivre. On en trouve encore quelques-uns, paraît-il, au nord-ouest du lac, dans la région de Nguigmi, et certains petits troupeaux circulent dans le pays des Kreda et des Kecherda. Les éléphants sont beaucoup plus nombreux dans les pays marécageux du Sud : au Baguirmi, le long du Chari, dans la région du Baḥr Salamat, etc.

Pour la chasse à l’éléphant, les Ḥaddâd ont une lance spéciale, un peu lourde et au fer empoisonné. L’un d’entre eux est posté sur un arbre et, quand les éléphants sont rabattus de son côté, il plante sa lance dans le corps de l’un de ces animaux. On dit aussi qu’un cavalier se fait poursuivre par un vieux mâle et qu’il force la bête à passer au pied de l’arbre, où se tient le Ḥaddâd armé de la lance. Les autres indigènes creusent des fosses sur les pistes suivies par les éléphants[120]. Ils peuvent aussi chasser l’éléphant à cheval. Un cavalier poursuit alors la bête et lui fait, avec une grosse lance, une large blessure à la cuisse ou à la jonction des deux cuisses. Il ne reste plus ensuite qu’à prendre la trace de l’animal et à l’achever de loin, à coups de sagaie.

Rhinoceros (abouguern, ابو قرن). — N’a pas la peau renforcée par des boucliers, comme les deux espèces vivant en Asie et à Java. Dans la préface du Voyage au Ouadaï du cheïkh Moḥammed el Tounsi, Jomard cherche à distinguer l’abouguern — qu’il appelle unicorne et monoceros — du kerkedân[121]-, auquel il donne le nom de « rhinocéros ordinaire à deux cornes ». Il cite, à l’appui de sa thèse, un certain nombre d’opinions de savants et d’observations faites par divers voyageurs, et il remonte même jusqu’au monoceros de Pline et au réem de la Bible. En réalité, l’abouguern appartient au groupe des rhinocéros à deux cornes. Il existe une espèce particulière d’abouguern, dont la grande corne, très effilée,[67] atteint 60 et même 80 centimètres. Cette corne diffère par l’aspect de celle du rhinocéros ordinaire, qui est courte et grosse : sa structure intime semble, d’ailleurs, être également différente. Jomard croit que l’abouguern a la corne sur le front, entre les deux yeux. C’est une erreur : la grande corne est placée bien au-dessous des yeux. Le rhinocéros, qui se tient de préférence dans les endroits marécageux, a presque toujours le corps recouvert de grandes plaques de boue desséchée. On peut distinguer deux nuances dans la couleur de la peau : les uns sont d’un gris blanchâtre et les autres d’un gris beaucoup plus foncé.

Le rhinocéros est bien l’animal le plus stupide qui se puisse imaginer : ses accès de furie idiote le rendent d’ailleurs éminemment dangereux, dans les endroits de grandes herbes ou de fourrés. Quand on rencontre un rhinocéros dans la brousse, il fait généralement comme toutes les bêtes sauvages : il s’enfuit. Il n’est pas rare cependant d’être chargé par un abouguern dont on ne soupçonne même pas la présence. Nous pourrions citer de nombreux exemples : une pauvre femme se rendant au marché fut renversée par un rhinocéros qui, heureusement pour elle, s’acharna sur son panier ; des indigènes, qui suivaient un sentier, se virent assaillis de la même façon et l’un d’entre eux fut rejoint dans sa fuite et cloué à un arbre par un coup de corne ; une compagnie, en train d’exécuter un tir, vit également un de ces animaux foncer sur elle ; un Arabe conduisant un bœuf fut chargé par un rhinocéros, qui éventra le bœuf ; dans les pays où ils abondent, des rhinocéros ont parfois fait irruption dans les villages, tuant et blessant un certain nombre de personnes, etc. ; enfin — pour citer un exemple personnel — nous fûmes chargé un jour, sur les bords du Chari, par un rhinocéros que nous n’avions pas vu : il se précipita vers nous, d’un bouquet de grands roseaux qui se trouvait à 200 mètres, en poussant au début une espèce de mugissement, et il continua sa course avec un grognement bizarre et en soufflant bruyamment. C’est pourquoi le rhinocéros est fort redouté des indigènes.[68] Il est en effet dangereux dans les endroits très fourrés, quand l’herbe atteint une grande hauteur, ou quand les plantes rampantes obligent le chasseur à lever la jambe très haut : c’est surtout là qu’il se tient, d’ailleurs. En terrain découvert, on n’a rien à craindre de cet animal, car il file toujours droit devant lui.

Langsdorf porte un jugement peu favorable. « Le rhinocéros, dit-il, a mauvais renom. Seul de tous les animaux de la brousse, il charge l’homme à vue ou sitôt éventé ; mais, en terrain découvert, sa vue trop basse et sa stupidité invétérée en font un adversaire relativement peu redoutable. Les caravanes ont surtout à souffrir de ses attaques. Qu’un rhinocéros, errant au hasard, vienne à croiser une piste où l’une d’elles a passé, son odorat très fin aussitôt la décèle. A l’instant il voit rouge. Dans un transport aveugle, il s’enfourne dans la piste et arrive en trombe sur les hommes affolés. Les charges sont jetées à droite et à gauche, au hasard, et les porteurs se dispersent en tous sens. Parfois la bête s’acharne sur les caisses et les réduit en miettes avant d’assouvir sa rage. Pourtant, il est rare qu’elle revienne sur ses pas ; c’est une avalanche qui passe et continue sa course dévastatrice[122]. »

Selon nous Langsdorf a tort de croire que cet animal charge toujours l’homme. Il nous est arrivé plusieurs fois, à la chasse, de tomber nez à nez avec un rhinocéros, qui, entendant remuer les grandes herbes, nous avait tranquillement attendu. Cet animal n’est vraiment dangereux que lorsqu’on traverse des endroits fourrés ou quand on s’engage dans les hautes herbes d’une région marécageuse.

La corne du rhinocéros sert à faire des manches de couteau et des objets de parure. Il paraît que les caravanes de Tripolitains achètent volontiers les cornes qu’on leur présente. En tout cas, les Djellaba, leurs pourvoyeurs, recueillaient toutes celles qu’ils pouvaient trouver dans le pays. Peut-être cette marchandise est-elle expédiée en Extrême-Orient,[69] où la corne du rhinocéros est considérée comme aphrodisiaque et se vend très cher.

Le rhinocéros est répandu un peu partout. Il aime surtout les pays marécageux : c’est pourquoi il abonde le long du Chari et au Baguirmi. On le trouve également sur les bords du lac, dans la vallée de la Batah et jusque chez les Kecherda. Les indigènes le chassent à cheval et le tuent à coups de sagaie[123].

Buffle (djamous, جاموس). — Extrêmement dangereux. Nous pourrions citer de nombreux exemples de chasseurs qui, chargés par un ou plusieurs buffles, furent obligés de se réfugier sur un arbre. Cet animal habite surtout les régions marécageuses du Baguirmi et des bords du Chari. Partout où il existe, au Congo, au Tchad, comme en Côte-d’Ivoire et dans l’Ouganda, le buffle est fort redouté des indigènes. Le troupeau tout entier fonce parfois sur le chasseur. Il est très dangereux, au surplus, de poursuivre un buffle blessé : cet animal se dissimule dans les roseaux ou dans les hautes herbes, et malheur à l’imprudent qui passe à côté de son repaire. Nous ajouterons, à ce propos, qu’une grande antilope du genre kob, habitant la forêt de la Côte-d’Ivoire, procède d’une façon analogue : des chasseurs indigènes sont quelquefois éventrés par cette bête — alors qu’un pareil accident est extrêmement rare dans les pays du Tchad.


[70]LES TRIBUS ḤADDAD

Presque toutes les tribus ḥaddâd portent le même nom que des fractions kanembou. Cela n’a d’ailleurs rien d’étonnant, car ces Ḥaddâd ont pris le nom de la tribu kanembou avec laquelle ils vivaient et dont ils dépendaient. Au lieu de dire Ḥaddâd des Kankou, par exemple, on a dit tout simplement Ḥaddâd Kankou. Les fractions kanembou et Ḥaddâd de même nom habitent généralement la même région : les Kankou à Ngouri et à Mondo ; les Nguedjém et les Toumagueri à Dibinentchi, etc.

Voici la liste des tribus ḥaddâd :

Bôgara, à Dibinentchi et au Dagana ;

Regâ et Amadiâ, à Dibinentchi ;

Darkoâ, à Ngouri et Mondo.

Toumâgueri, Molérou (Moloriou, Malero), Léguéréa, Nguedjim, Koufri, Keï, à Dibinentchi.

Déberi, Kaoua, Danka, Maguegnâ, Ngourodembaro, Brago, Kankou, à Ngouri et Mondo.

Bari Tchiloumbou, Magueï (Maguemi), Aïrou (Adjirou), Adjembô, à Ngouri.

Une fraction des Ḥaddâd, les Mallem Massarou[124], qui prétendent être d’origine toubou, sont des fagara (marabouts). Au Kanem, les forgerons sont généralement des forgerons de Toubou (ar. : Ḥaddâd gourân ; kan. : Dogoâ touôbé). Ils sont, pour la plupart, originaires du Chitati et possèdent, comme armes, la lance et la sagaie. Il n’y a que les forgerons d’une seule fraction — non toubou d’ailleurs — qui possèdent un arc et des flèches : ce sont les Ḥaddâd Kogoulourou.

[71]Signalons également les Ḥaddâd gotôn, qui tissent des gabag et ne se rattachent pas au groupe des Siyâd nichâb : on en trouve au Chitati.

Enfin, il y a aussi des Ḥaddâd chez les Boudouma. « A côté des Boudoumas, et dans leurs villages, se trouvent des Dougous ou Ḥaddâdi, méprisés, en demi-captivité ; ils sont exploités par les chefs des villages boudoumas où ils exercent les métiers de forgerons, pêcheurs et tisserands. C’est parmi leurs femmes que l’on trouve les matrones. Ces Ḥaddâdi ont conservé le teint clair et se rapprochent beaucoup plus du type Foulbé que les Boudoumas. Ces derniers, d’après leurs coutumes, ne doivent jamais prendre comme captif un Foulbé[125]. » Ces Ḥaddâd ont donc une origine tout à fait particulière et se rattacheraient plus ou moins aux Pouls ou aux captifs de Pouls. Nous avons déjà vu que, d’après la tradition, les Pouls furent les premiers occupants du Kanem et du Chitati, et qu’ils partirent ensuite vers l’Ouest.

Nous savons ce qui distingue les Kanembou des Ḥaddâd. Il nous reste maintenant à parler de la danse de ces derniers.

Les Kanembou et les Ḥaddâd possèdent les trois instruments suivants :

Le tam-tam ordinaire (ganga, gangaya), cylindre étroit et allongé, dont chaque fond est une peau tendue et qui ressemble au tambourin provençal[126]. Il peut se suspendre au cou au moyen d’une courroie et est alors placé devant le corps soit horizontalement, soit verticalement.

Un tambour plus petit, dont la forme conique et légèrement arrondie ne comporte qu’un seul fond ; il se suspend également au cou et on frappe dessus avec deux baguettes ;[72] enfin un tambour de même forme que le précédent, mais beaucoup plus grand, la noungara des Arabes.

Les Ḥaddâd ont, de plus, un instrument qui leur est particulier (bala). Il se compose de deux cylindres, plus étroits que la ganga, accolés ensemble. Le bala rend un son métallique.

Dans les danses ḥaddâd, les femmes tournent autour de l’instrument et avancent en faisant de petits sauts et en agitant leur vêtement : les hommes forment le cercle extérieur et tournent en levant chacune de leurs jambes, successivement et très haut, et en agitant leur boubou. Quand un jeune homme veut faire une déclaration à une danseuse, il s’avance vers elle, le corps plié en deux, le buste presque horizontal, en poussant un petit sifflement rythmé : la jeune fille danse alors sur place.

Enfin les Ḥaddâd font aussi leur tam-tam en armes. Ils tournent autour de l’instrument et, tout en se balançant en cadence, bandent leur arc en le dirigeant vers le ciel.


[93]Ḥaddad حداد, en arabe, veut dire « forgeron ». Le pluriel est ḥaddadin حدادين « forgerons ». Cependant, pour désigner la tribu, le singulier est ḥaddâdi حدادي et le collectif ḥaddâd.

En arabe régulier, nochchāb نُشّاب, nochchābat نشَّابة (nom d’unité) sert à désigner une flèche de bois ; nachchāb نَشَّاب désigne un fabricant de flèches de bois. Ḥaddâd nichāb signifie donc : les forgerons armés de flèches, les forgerons de flèche.

[94]Sandala (ar. سندان), kakéla, agueli, enclume.

[95]Nichâb, flèches ; battara, étui à flèches.

[96]Cherek شرك, sésséguéa, ségui, filet de chasse.

[97]Kouliaï veut dire « fils de Koulia ». Ce dernier nom devait être probablement celui de la femme boulala.

[98]Nous savons que les Tomâghera sont d’origine toubou (Nachtigal, Sahara und Sudan, II, p. 337-338). Notons, en passant, qu’il semble résulter de tout ceci l’existence de certains liens de parenté entre Boulala et Toubou. Nous avons déjà signalé le fait et nous aurons l’occasion d’en reparler.

[99]On pourra objecter, il est vrai, que beaucoup de noms de fractions sont communs aux Kanembou et aux Ḥaddâd. Comme nous le dirons plus loin, il est fort probable que les Ḥaddâd ont tout bonnement pris les noms des tribus kanembou avec lesquelles ils vivaient.

[100]Rappelons, à ce sujet, ce que nous avons déjà dit de l’origine esclave attribuée aux Kanembou Nguedjim du Kanem.

[101]Signalons, à ce sujet, les renseignements donnés par Nachtigal sur les Manga, peuplade habitant la région du Bornou située au nord de la haute komadougou Yôoubé. « C’est une race vigoureuse d’assez haute taille, mais lourde, vilaine de traits, qui n’a pour tout vêtement qu’un tablier de peau, et porte, en sus de l’arc, une petite hache de combat à l’épaule. Ce genre d’armement, joint à sa façon d’enclore ses bourgades de fourrés protecteurs, ainsi qu’à l’habitude des femmes de se voiler le visage à la mode toubou, donnerait à penser que les Manga du Bornou pourraient être un rameau détaché de ces Danoa, qui semblent avoir peuplé originairement le district kânemois du Manga ; mais, d’un autre côté, la similitude de noms peut fort bien être ici toute fortuite, l’identité des Danoa avec les Manga est d’ailleurs loin d’être démontrée, et une tribu aussi nombreuse n’aurait guère pu émigrer du Kânem au Bornou sans qu’il en fût fait mention par les chroniques ou la tradition. » (Sahara und Sudan, II, 430.)

Nous avons eu l’occasion d’interroger des indigènes qui connaissaient très bien les Manga et les Ḥaddâd. Il n’y a, paraît-il, aucune ressemblance entre les deux populations. Les mœurs ne sont pas les mêmes. Les détails de l’armement diffèrent : la hache de combat n’existe pas chez les Ḥaddâd ; l’arc est à simple courbure chez les Manga et leurs flèches ne sont pas comme celles des Ḥaddâd. Ils n’ont pas non plus le sac en cuir (battara) et l’étui à flèches de ceux-ci. Enfin — et c’est là la meilleure raison — les Ḥaddâd n’ont jamais entendu parler d’une parenté quelconque avec les Manga.

[102]Des caravanes de pèlerins musulmans, se rendant à la Mekke, traversent fréquemment la région du Tchad. Ces indigènes sont quelquefois des Soudanais ou même des Sénégalais, mais le plus souvent des Haoussa et des Pouls de la Nigéria anglaise et du Cameroun. Ils sont presque toujours misérables ; les chevaux, les animaux porteurs (bœufs, ânes) sont très rares, et les femmes portent sur la tête les calebasses qui contiennent la fortune des ménages. Les pèlerins vendent quelques objets de pacotille qu’ils ont emportés avec eux. Mais ce petit commerce ne dure pas longtemps. Ils font alors, en route, des métiers de fortune : ils vont chercher, par exemple, du bois sec qu’ils troquent contre quelques poignées de mil. Ils vivent aussi de la charité publique. Ces passages de pèlerins sont d’ailleurs très fréquents, et le voyage à la Mekke n’a parfois été qu’un habile prétexte pour dissimuler la traite des esclaves : en août 1907, par exemple, une caravane qui traversait la région de Melfi renfermait 27 esclaves, la plupart enfants de 6 à 10 ans, qui furent libérés et confiés à des gens du cercle ; des constatations analogues furent faites au poste-frontière de Yao. C’est pourquoi, dans ces dernières années, les caravanes étaient minutieusement visitées, lorsqu’elles quittaient le territoire du Tchad pour passer au Ouadaï.

Nous donnons ci-dessous l’itinéraire qui était généralement suivi autrefois : Nigéria anglaise, Dikoa, Koussouri, Fort-Lamy, Bikoro, Yao, le Médogo, Birket-Fatmé, Am Ḥadjer, Abéché, le dar Sila, Dahor (dans le Darfour), En Nouhout (premier poste anglais), El ʿObeïd, Douyèt (Douem), sur le Baḥr el Abiad, Ouad Madâni, sur le Baḥr el Azreq, Gadâré (Gedâref), Kassala (frontière abyssinienne), et de là Asmara ou Massaoua, mais surtout Tokar et Souakin. Les voyageurs passent alors la Mer Rouge, débarquent à Djedda et vont à la Mekke (el Mekka) à dos de chameau.

Les pèlerins sont vus d’un œil assez indifférent par les populations musulmanes du Tchad et ils sont parfois même maltraités. Ces gens, musulmans fanatiques, sont généralement armés d’arcs et de flèches (Haoussa et Pouls). Leur grand nombre constitua jadis un grave danger pour les États des bords du Chari. Le faqih Cheref ed Din, Poul de naissance et originaire des pays du Niger, pénétra dans le Baguirmi, du côté de Bougouman, en 1857, avec une troupe immense de pèlerins qu’attirait sa réputation de sainteté : on le considérait comme Mahdi. L’armée du faqih fut encore grossie par des Arabes, Pouls et autres indigènes du Bornou et du Baguirmi, sa garde personnelle était constituée par des Pouls de l’Ouest, armés d’arcs et de flèches. Le sultan du Baguirmi, ʿAbd el Qâder fut battu et tué par Cheref eddin. Mais celui-ci, après sa victoire, tourna du côté du Sud, vers Niellim et le pays des Boua : la faim et la misère éprouvèrent cruellement la multitude qui le suivait, et beaucoup de pèlerins l’abandonnèrent pour retourner chez eux. Le faqih ayant été tué dans une reconnaissance, le reste de ses troupes se dispersa. Les fétichistes et les Baguirmiens en massacrèrent une partie : le fils et successeur d’ʿAbd el Qâder, Moḥammed, se montra particulièrement dur envers les Arabes qui avaient suivi le marabout poul, et sa cruauté lui valut d’être surnommé Abou Sekkin (l’homme au couteau).

Avant la prise d’Abéché, les pèlerins étaient assez souvent maltraités au Ouadaï. Ils pouvaient parfois se défendre et, en septembre 1904, des Haoussa, attaqués dans le Médogo, repoussèrent leurs agresseurs. Les Ouadaïens les ont accusés, à plusieurs reprises, d’avoir empoisonné des puits : il ne faut voir là probablement qu’un prétexte à pillage et qu’un trait de la haine qui anime les sujets de Doud-Mourra envers les étrangers. En septembre 1907, plusieurs caravanes de pèlerins furent pillées par le djerma Abou Sekkin et l’aguid el Basour. Aussi, dans ces derniers temps, la route de la Batha était-elle désertée par les pèlerins, qui passaient plus au Sud, dans le cercle de Melfi. Mais, au-delà de la frontière, les mêmes risques se représentèrent et, en 1907, le lieutenant Brûlé dut châtier les Arabes Hémat, détrousseurs et assassins de pèlerins.

La voie du Kouti était également fort utilisée. Elle présentait du reste, l’avantage de se prêter tout particulièrement au trafic des esclaves. Le sultan Senoussi, marchand d’esclaves lui-même, entretenait les meilleures relations avec les Pouls fanatiques qui traversaient son territoire. D’une façon générale, les captifs emmenés par les caravanes appartenaient aux populations païennes du Logone et de la rive gauche du Chari. Les pèlerins passaient à Ndélé, pénétraient dans le Soudan anglo-égyptien à Kafiakindji et, par Kabeluzu et Abou Gobra, allaient rejoindre la grande route de la Mekke à En Nouhout.

[103]Ce vernis craint beaucoup l’humidité.

[104]« Les flèches des Ḥaddâd — disaient les Oulâd Slimân — sont semblables aux frelons ».

[105]Le poison a pour effet de rendre noir l’endroit de la blessure. Les Ḥaddâd enlèvent cette partie et la jettent.

[106]Les petits céphalolophes se trouvent surtout dans la partie sud du Baguirmi et du côté du Congo. Dans ce dernier pays, il existe une antilope minuscule, dont les toutes petites cornes servent de parure aux indigènes (Mandjia, Banda, etc.), qui les suspendent à leurs oreilles.

[107]C’est à tort que Nachtigal donne au kob le nom baguirmien de binia korô. D’ailleurs, le mot binia signifie « chèvre ».

[108]Le mot ouaḥch وحش signifie régulièrement « bête sauvage, animal du désert » ; mais beger el ouaḥch بقر الوحش désigne l’antilope.

[109]D’où son nom d’antilope à sabre.

[110]C’est pourquoi il est vulgairement appelé koba blanc.

[111]C’est pourquoi elle est appelée, dans l’Afrique australe, waterbock, ou antilope d’eau. Les Allemands lui donnent également le nom de wasserbock.

[112]Cela tenait à l’absence des caravaniers tripolitains et surtout à la dépréciation des plumes d’autruche de Tripoli, au grand profit des produits similaires du Cap. Depuis notre installation dans le pays, les Tripolitains ne venaient plus ou presque plus. Ils préféraient aller au Ouadaï, où le commerce des armes et des esclaves leur assurait de copieux bénéfices. M. de Mathuisieulx rapporte que, vers 1903, les plumes mâles (blanches ou noires) se vendaient, à Tripoli, de 26 à 32 fr. la livre et les plumes femelles de 10 à 12 fr. « A peine déchargé par les caravanes sur le marché tripolitain, ce précieux article est lavé, classé et emballé ; il perd, selon sa qualité, de 10 à 20 0/0 pendant ces trois travaux. A Paris, il est vendu jusqu’à 300 francs le kilo par les dépositaires Arbib, Guetta et Ḥassan, dans les périodes favorables ». (De Mathuisieulx, Une mission en Tripolitaine.)

[113]Moll, La mise en valeur du Territoire du Tchad (Bulletin de l’Afrique française, 1910).

[114]En kanembou : ngam zezera.

[115]Bétou : poste de la rive droite de l’Oubangui, en aval de Bangui.

[116]En kanembou : kirikadji. En toubou : djô.

[117]الله جاب لنا اللحم : Dieu nous a procuré de la viande !

[118]Ils disent même que la seule odeur de l’urine du guépard suffit pour faire rebrousser chemin au lion.

[119]قطة نمرية : chat-panthère. En kanembou kouâou. Les indigènes nous ont apporté souvent de petits chats-tigres trouvés dans la brousse : parmi les différentes espèces du pays, nous citerons le serval, d’assez grande taille.

[120]On agit de même pour les hippopotames.

[121]En Égypte, le rhinocéros est appelé khartyt et partout ailleurs kerkedân (كركدان).

[122]Langsdorf, Voyage et chasses en Ouganda.

[123]Cf. sur les traditions relatives au rhinocéros chez les Arabes Mas’oudi, Prairies d’or, t. I, p. 385-388. Qazouini, ʿAdjâib el Makhbouqât, p. 402-403 ; Ed-Damiri, Ḥaïat el Ḥaïaouân, t. II, p. 298-299 ; El Ibchihi, Mostat’ref, t. II, p. 149 ; Devic, Le pays des Zendjs, p. 182-184 ; Reinaud, Relation des Voyages dans l’Inde et à la Chine, t. II, p. 65-71 ; Hommel, Die Namen der Säugethiere bei den südsemitischen Völkern, p. 327-329. Cf. aussi Barth, Central-Afrik. Vokabularien, p. 194, note 4.

[124]Ce nom est curieux. Nous verrons plus loin que la tradition fait venir les Toubou de l’Égypte. Or, mallem معلم est synonyme de faqih فقيه, de marabout, مرابط, et massarou semblerait être le même mot que miṣr, l’Égypte (?)

[125]Freydenberg : Le Tchad et le Bassin du Chari.

[126]L’instrument de la danse des captifs fétichistes, originaires surtout du Baguirmi, porte le nom de bandala. Ces indigènes mettent, pour la danse, des anneaux de pied formés avec des noyaux de déléb, à l’intérieur desquels se trouve un caillou. Ils tournent en frappant le sol et en agitant ces anneaux.


[73]III

LES TOUNDJOUR


Les Toundjour ont joué un grand rôle dans l’Afrique Centrale, car ils commandèrent au Darfour et au Ouadaï avant la dynastie des Kêra et celle d’ʿAbd el Kerim ben Djamé. Ils sont d’origine arabe et l’on dit qu’ils descendent des Beni Hilâl[127] qui, au temps du Prophète, résidaient en Arabie.

Il est à peu près certain que ces indigènes ont habité pendant quelque temps la région de Tunis : les Toundjour du Darfour, du Ouadaï, du Kanem et du Bornou parlent tous de Tounes el Khadhrâ (Tunis la verte), dont ils célèbrent la beauté et qu’ils considèrent comme une patrie perdue.

Oueddouna lé terâb Tounes el khadera
El mé Tounes berebbina bela rhalla
Oueddouna lé dar el ma ’indah t’ir
Tounes et khadrâ djenna berra...[128]

[74]Nachtigal rapporte que les Toundjour du Kanem ont donné le nom de Tunis à l’un de leurs villages, en souvenir de la contrée où ils séjournèrent avant leur émigration au Soudan. Il le répète par deux fois[129] : nous avons cependant cherché en vain, dans la région de Mondo, un endroit ainsi nommé, et les Toundjour, interrogés, déclarent n’avoir jamais eu connaissance du fait.

Nachtigal dit aussi que le sultan du Darfour, Moḥammed el Ḥasin, avait un jour demandé à un chérif de Qaïrouân, la ville sainte de Tunisie, « ce que devenaient là-bas les gens qui avaient les mêmes ancêtres que les Toundjour ». L’explorateur ajoute qu’une généalogie des princes du Darfour, écrite de la main du sultan Moḥammed el Fâdhel, rattachait les Toundjour à la famille arabe des Qoréïchites. Cette généalogie remontait à Aḥmed el Ma’qour de la façon suivante : Moḥammed el Fâdhel ben ʿAbd er Raḥman ben Boukker ben Moussa, ben Soulîman Solong ben Kourou ben Djal Idris ben Hadj Brahim Delil ben Rifa’a ben Aḥmed el Ma’qour[130].

Les Toundjour quittèrent la région de Tunis à une époque qu’il est difficile de préciser : ils pénétrèrent dans le centre africain et s’acheminèrent vers le Darfour, qui fut abordé par l’Ouest[131]. Nachtigal croit que leur installation dans ce pays remonte au XVe siècle.

[75]Deux Toundjour, les deux frères ʿAli et Aḥmed, parvinrent avec leurs troupeaux jusqu’aux pentes occidentales du Djebel Marra. ʿAli, l’aîné et le plus riche, venait d’épouser une jeune fille de sa tribu. Celle-ci conçut un amour passionné pour son beau-frère, qui ne voulut pas répondre à ses avances. Exaspérée par ce refus, elle fit croire à son mari que le jeune Aḥmed la poursuivait de ses sollicitations, et ʿAli, au cours d’une vive discussion, coupa, d’un coup de sabre, le tendon d’Achille du pied droit de son frère. Aḥmed resta baigné dans son sang jusqu’au moment où ʿAli, pris de repentir, envoya deux de ses esclaves, Seyd et Birket (les ancêtres des tribus actuelles des Seyadiyé et des Birket), avec ordre de prendre soin du blessé : défense expresse leur avait été faite de ramener Aḥmed chez les Toundjour.

A ce moment-là, les Dadjo commandaient dans la région du Djebel Marra : Aḥmed el Ma’qour (l’homme au tendon coupé) fut transporté chez leur chef, Kor ou Kouroma. « Le roi Kor était païen comme tous ses ancêtres ; il n’avait jamais vu d’étranger, et n’avait aucune idée du monde et de ce qui s’y passait. Il envoyait des troupes exécuter des razzias et piller les tribus de la plaine, ou plus simplement encore se procurait tout ce qui lui était nécessaire pour l’entretien de sa cour en s’appropriant les richesses de ses sujets. Aḥmed lui plut ; il le chargea de la direction de sa maison et fit de lui son conseiller intime[132]. » Le Toundjour sut gagner complètement[76] la confiance du roi Kor, qui lui donna sa fille unique en mariage. A la mort de son beau-père, Aḥmed prit le commandement des Dadjo, et ses compatriotes, apprenant qu’un des leurs était devenu roi du Darfour, arrivèrent en grand nombre dans ce pays. Les Dadjo, peuplade noire venue de l’Est, étaient encore à l’état primitif. Les nouveaux venus leur étaient de beaucoup supérieurs, aussi bien au point de vue des mœurs qu’au point de vue intellectuel : aussi leur prédominance, en temps qu’élément de population, s’affirma-t-elle très vite.

Les Toundjour étaient alors païens, ou tout au moins assez peu musulmans. Ils ne cherchèrent pas à faire du prosélytisme religieux et, au milieu de toutes ces populations païennes, ils retombèrent même quelque peu dans le paganisme primitif. C’est par eux cependant que les mœurs et la langue arabes furent introduites dans le pays. Les Toundjour raffermirent les liens qui unissaient les différentes populations et ils en formèrent un groupe assez compact.

La dynastie des Kêra, qui régna au Darfour jusqu’à la conquête de ce pays par Zibêr, se réclamait également d’Aḥmed el Ma’qour. Cela semblerait donc indiquer que les Toundjour et les Kêra s’étaient plus ou moins mélangés. Les deux tribus sont d’ailleurs considérées comme ayant d’étroites relations de parenté.

Nachtigal, se basant sur les généalogies écrites et les traditions populaires, résume comme il suit les événements qui amenèrent le passage successif du pouvoir des mains des Dadjo dans celles des Toundjour et des Kêra.

1o Les Dadjo régnèrent quelques siècles au Darfour et leur souveraineté, qui rayonnait autour du Djebel Marra, passa sans violence entre les mains des Toundjour.

2o Les Toundjour s’allièrent, dans le cours des temps, à la fraction forienne des Kêra. De ce mélange sortit la dynastie royale des Kêra, dont les princes enlevèrent de haute lutte aux Toundjour le commandement du pays.

3o C’est seulement sous le règne des Kêra que l’Islam fut[77] consolidé au Darfour, principalement par le sultan Soulîman Solong, vers l’an 1600.

Il semble que le premier prince de la dynastie des Kêra, Dali, n’ait appartenu aux Kêra que par sa mère. Voici dans quelles circonstances il arriva au trône. Le dernier roi toundjour, Chaou, était un prince dur et injuste qui tourmentait ses sujets d’une façon extraordinaire. Il faisait creuser des puits dans les rochers des hautes régions, et il voulait faire raser le sommet de la montagne Maïlo, afin d’y installer sa capitale. Ce dernier travail dut être abandonné, et Chaou ne réussit qu’à s’attirer la haine de tous ses sujets. Pendant qu’il marchait contre des sujets rebelles de la montagne Sî, les grands dignitaires dirent à son frère, Dâli, que le pays était lassé des violences du roi Châou et ils le prièrent de s’emparer du pouvoir. Dâli accepta et le sultan toundjour, abandonné de la plupart des siens, fut battu au combat de nuit de Barra. Poursuivi par son frère, Chaou demeura introuvable : la légende rapporte qu’il s’enfuit sur son cheval blanc et qu’il disparut comme un fantôme. C’est ainsi que la dynastie des Toundjour fut remplacée par celle des Kêra, dont le premier prince fut Dâli, ou Delil Bahar. Cette dernière dynastie, à proprement parler, ne mérite son nom que du côté maternel. Les Toundjour ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique au Darfour.

Alors que la domination des Toundjour était déjà détruite au Darfour, avant l’introduction de l’islam dans ce pays, elle subsistait encore au Ouadaï. Des Toundjour, venus de l’Est, y avaient établi leur souveraineté, un siècle environ avant la diffusion de l’islamisme. Leur capitale était installée dans le massif des Karranga, au pied du mont Kadama. Quoique musulmans, les Toundjour ne cherchèrent pas à imposer leur religion par la force et d’une façon systématique, comme devaient le faire plus tard les Ouadaïens. Ils vivaient en bonne intelligence avec les Arabes installés dans le pays. Cette bonne harmonie était due au caractère relativement paisible des Toundjour et à la commune origine des deux populations.[78] Les Toundjour laissaient les Arabes aller et venir, à leur gré, dans tout le Ouadaï. C’est ainsi qu’un nommé Djamé, de la tribu des Dialim, vint s’installer près de l’emplacement de la future capitale du pays, Ouara. Son fils, ʿAbd el Kerim ben Djamé el ʿAbbâsi, un homme très pieux, fonda un groupe religieux à Bidderi, dans le Baguirmi, qui devint un centre de propagande musulmane. Il retourna ensuite au Ouadaï, où il résolut de renverser la domination des Toundjour.

Le sultan du pays était alors Daoud el Merenn. ʿAbd el Kerim manifesta l’intention d’épouser sa fille, Aché. Selon les uns, Daoud voulut mettre un terme aux prétentions d’ʿAbd el Kerim et ordonna de s’emparer de lui. Celui-ci, obligé de fuir, dut son salut à la vitesse de son cheval. Il réunit alors ses gens et certaines fractions arabes, avec lesquelles il avait des relations d’amitié, par suite des mariages qu’il avait fait conclure entre les femmes de sa tribu et un grand nombre de chefs arabes influents : Maḥâmid, Maḥâriyé, Naouaïbé, Erégat, Beni Holba, Abou Chedera. La lutte éclata entre Daoud et ʿAbd el Kerim. Ce dernier avait recommandé à ses hommes d’attacher de longues branches d’arbres à la queue des chameaux. La poussière ainsi soulevée effraya Daoud, qui crut avoir devant lui une armée immense : les Toundjour prirent alors la fuite et leur roi fut tué.

Selon les autres, ʿAbd el Kerim épousa Aché et profita d’une absence de Daoud, parti en guerre contre des fétichistes, pour se faire proclamer sultan. Daoud, en apprenant que son gendre s’était emparé du pouvoir, revint pour le combattre. Mais un grand nombre de Toundjour, exténués par la faim et la soif, tourmentés, d’autre part, du désir de revoir leurs femmes et leurs enfants, abandonnèrent leur sultan. Celui-ci, désespéré, s’enfuit avec les Toundjour qui lui étaient restés fidèles et mourut de douleur. On raconte que son beau cheval blanc, oueld el Gamaré[133], se réfugia dans les rochers du mont[79] Kadama. L’imagination des indigènes en a fait un génie (djann, djinn). Si quelqu’un le voit, cela est d’un heureux présage pour l’année : les pluies seront abondantes et la récolte du mil merveilleuse. On raconte encore que ceux qui veulent faire saillir une jument l’amènent sur la montagne, où ils la laissent pendant quelque temps. Le cheval blanc de Daoud va alors la trouver et le produit de cet accouplement a des qualités extraordinaires de vitesse.

Quant à la pauvre Aché, dont se réclament à la fois les Toundjour et les Ouadaïens, elle se désola des malheurs de sa tribu et pleura amèrement sur le sort qui lui était fait. Après la victoire d’ʿAbd el Kerim, et bien que celui-ci fût devenu le sultan, la fille de Daoud demeura inconsolable du départ de son père, de ses frères, de ses parents, de ses amis. Il y a une chanson touchante, ayant pour sujet les lamentations de Aché, que les femmes toundjour chantent encore, lors des mariages et de la circoncision des enfants.

Les Toundjour qui avaient quitté le Ouadaï vinrent s’installer au Kanem, sous la conduite du fils de Daoud, Diab. Ils y trouvèrent les Boulala, qui commandaient alors dans la région de Mao, Mondo, Ngouri et Dibinentchi. Le pays dépendait du Bornou, mais les Boulala, qui possédaient un certain nombre de forteresses[135], régnaient sur les Kanembou et les Ḥaddâd vivant avec eux. La lutte éclata entre les Boulala et les Toundjour : les premiers furent vaincus et allèrent alors s’installer dans le Baḥr el Ghazal, à Massoa (ou Messaoua).

Nous avons déjà montré que les Toundjour furent, plus tard, combattus par les Dalatoua. Ceux-ci, envoyés par le[80] sultan du Bornou pour rétablir sa souveraineté au Kanem, refoulèrent leurs ennemis sur Mondo et s’installèrent à Mao. Les Toundjour devaient, en signe de vassalité, offrir un cheval au représentant du Bornou, c’est-à-dire à Dalafno. Ce dernier remettait, en échange, à l’envoyé des Toundjour, un vêtement blanc et un vêtement bleu.

La lutte entre les deux populations fut d’ailleurs continuelle. Elle coûta la vie à trois sultans des Toundjour (Meḥemmed ech Chaïb, Brahim, ʿAbd el Kerim) et à plusieurs chefs des Dalatoua : c’est ainsi que l’aguid ʿAli Meriemmi fut tué et que, plus tard, sous le règne du fougbou[136] Djeber, les Dalatoua perdirent encore leur alifa dans une nouvelle attaque sur Mondo. Le fougbou Djeber ayant été assassiné à Kikoa, son fils Idrisi alla réclamer l’appui du sultan du Ouadaï, Moḥammed Cherif[137]. Celui-ci envoya des troupes au Kanem : les Dalatoua et les Kanembou s’enfuirent au Tchad, et les Toundjour redevinrent les maîtres du pays. Cet état de choses se maintint jusqu’à l’intervention des Bornouans, commandés par ʿAli oueld Tchad.

Plus tard, l’arrivée des Oulâd Slimân (un peu avant 1850) bouleversa complètement l’équilibre traditionnel du Kanem et fit passer au second plan la rivalité du Bornou et du Ouadaï. A partir de ce moment-là, il y eut surtout lutte entre les Oulâd Slimân et l’aguid el baḥr. Durant l’éloignement des troupes ouadaïennes, les Arabes régnaient au Kanem. Ainsi, profitant de ce que le fougbou ʿOthmân oueld Djeber était allé à Ouara, ils intronisèrent à sa place le fougbou Yousouf. Ce dernier ne régna d’ailleurs que dix jours : il fut chassé de Mondo par le fougbou ʿOthmân et l’aguid el baḥr.

A ce moment-là, le Kanem était une dépendance du grand djerma du Ouadaï, ʿOthmân. Ce dernier venait rarement dans[81] le pays et se faisait habituellement représenter par un de ses subordonnés, le djerma Selemna. Les Toundjour étaient tenus de payer, tous les deux ans, un tribut régulier de seize chevaux. Cela, bien entendu, sans préjudice des exigences que montraient entre temps l’aguid el baḥr, le djerma Selemna ou le grand djerma lui-même. Ce dernier, par exemple, voulut un jour lever une contribution supplémentaire sur les Toundjour de Monde. Il était indispensable de tomber sur eux à l’improviste, pour les empêcher de cacher leurs biens et leurs troupeaux. ʿOthmân quitta alors Ngourra vers 2 heures du soir, marcha toute la nuit sans discontinuer et arriva à Mondo au petit jour : il s’empara immédiatement du fougbou ʿOthmân et celui-ci ne fut relâché que lorsque les Toundjour eurent donné onze chevaux et deux grands midds (middèïn ar. مدّ) pleins de thalers et de bracelets en argent.

Nous avons déjà vu que, en 1884, le cheïkh ʿAbd el Djelil et ses alliés (Tedâ, Dogorda, Komassalla, etc.) se joignirent à l’alifa de Mao, Hadji, pour venir ravager la région de Mondo. Le fougbou ʿOthmân, chef des Toundjour depuis 46 ans, fut mis à mort, en compagnie de deux de ses parents.

ʿAbd el Djelil donna alors le kademoul à Aḥmed oueld Meḥemmed, dont la mère était une Dalatoua : le nouveau fougbou ne régna que pendant un an. Des querelles intestines et l’intervention étrangère désolèrent le pays des Toundjour, et beaucoup de ceux-ci s’enfuirent à Dibinentchi. Le fougbou Adem oueld ʿOthmân succéda à Aḥmed. En 1893, il venait de faire un séjour d’un an au Ouadaï et se trouvait au Fitri, au moment où un nouveau rival, Aḥmed oueld Idrisi oueld Djeber, rassemblait des Toundjour et des Ḥaddâd Déberi à Attaït et à Melekôou. La lutte éclata : l’avantage resta au fougbou, et Aḥmed, vaincu et blessé, s’enfuit à Mao. Plus tard, les Dalatoua proposèrent la paix aux Toundjour. Pour faire oublier le passé, ils leur offrirent trois femmes et trois chevaux : les Toundjour acceptèrent les trois chevaux et la paix fut jurée sur le Qorân.

[82]Nous fîmes notre apparition dans le pays quelques années après (fin 1900). Le fougbou Adem oueld ʿOthman s’enfuit chez les Kreda, lorsqu’il apprit que l’un de ses rivaux, le fougbou Meḥemmed oueld Yousouf, était allé trouver le lieutenant-colonel Destenave. Un poste fut créé par nous à Mondo en fin 1901, et Meḥemmed remplaça Adem comme chef des Toundjour. Ce dernier essaya, avec l’aide des Kreda, d’avoir recours aux armes : mais il fut battu par la garnison du poste et tué par un homme de Meḥemmed, après avoir lui-même abattu son rival d’un coup de fusil.

Le fougbou Ouachoun remplaça Meḥemmed et, en 1907, Haggar oueld Merkes succéda à Ouachoun, compromis dans un vol de fusils.

Caractères de la population toundjour. — On trouve chez les Toundjour le teint clair des Arabes (ḥamer : rouge), mais la nuance akhdher (litt. vert : bronze foncé) est la plus répandue. Quelques-uns d’entre eux, assez rares d’ailleurs, ont le teint azreq (noir-gris).

Les Toundjour, quoique d’origine arabe, ne disent jamais ana ʿarabi : je suis Arabe. Ils se considèrent comme formant une population à part — de souche arabe, il est vrai — qui n’est nullement apparentée aux tribus choa du pays. Ils disent ana toundjouraï : je suis Toundjour. Ces indigènes forment, à tous les points de vue, une population intermédiaire entre les Arabes et les Kanembou et Toubou. Cela tient surtout à ce qu’ils se sont fortement mélangés aux peuplades voisines.

L’arabe est leur idiome propre, mais ils ne le parlent pas de la même façon que les Arabes du pays : les lettres gutturales et emphatiques ne reçoivent pas l’accentuation que l’on remarque chez ceux-ci ; les sons propres à la langue arabe sont toujours atténués. Pour quelqu’un qui en a l’habitude, il est facile de saisir cette différence, qui est d’ailleurs très sensible. Ajoutons, en passant, qu’on peut, de la même façon, distinguer un Toundjour d’un indigène qui a sa langue propre (nadem el ierten).

[83]Les Toundjour du Kanem et du Dagana parlent généralement trois langues : l’arabe, le kanembou et le toubou. Ils n’ont appris les deux dernières que parce qu’ils vivent au milieu des Kanembou, Ḥaddâd et Toubou.

Les Toundjour sont moins bons musulmans que les Kanembou. Leurs femmes savent faire la merissé : c’est sans doute un reste de leur séjour passé au Ouadaï, car cette boisson n’est pas connue des populations environnantes. Ils boivent aussi le khall, boisson fermentée obtenue en faisant cuire des dattes dans de l’eau et en ajoutant au liquide qui bout certains ingrédients indigènes : kommoun, chetta.

Les Toundjour ont un chef qui porte le titre de fougbou, nom d’origine kanembou. Ils habitent la région de Mondo, fertile en mil : des Kanembou, des Ḥaddâd, des Kouka (Goudjer) et quelques Gourân vivent mélangés à eux. Leur tribu comprend diverses fractions (nâs Fougbou, nâs Youssef, nâs Abid, nâs Maïna, nâs Kagoustêma, nâs el Aguid, nâs el Djellabi, nâs el Fagara, nâs Bouloul). Avant notre arrivée dans le pays, alors que les caravanes de la Tripolitaine arrivaient régulièrement et que les relations avec le Ouadaï étaient très faciles, Mondo possédait une colonie importante de Djellaba.

Les Toundjour vivaient autrefois en bonne intelligence avec les Ouadaïens. Cela tenait tout d’abord au souvenir commun de Aché, la fille du dernier roi toundjour et la femme du premier sultan ouadaïen. Cela tenait également à ce que les Toundjour et les Ouadaïens étaient ennemis des Dalatoua, des Bornouans et des Oulâd Slimân. C’est pourquoi les aguids ouadaïens venaient souvent camper avec leurs troupes à côté du village de Mondo, sur un emplacement que les indigènes montrent encore.

Il y a aussi quelques Toundjour au Bornou.

Au Ouadaï, ils sont nombreux dans le dar Zioud. Cette province est d’ailleurs presque complètement arabisée : les éléments dominants y sont les Toundjour et les Arabes — notamment les Zioud, qui ont donné leur nom au pays. On[84] trouve encore, au Ouadaï, beaucoup de Toundjour dans la régions des Kachméré et des Karranga. C’est là qu’est situé le mont Kadama, au pied duquel résidait autrefois le sultan Daoud. Signalons également les quelques Toundjour de l’Abou Telfan : contrairement à ce que croit Nachtigal, ces indigènes pratiquent l’islamisme.

Enfin, au Darfour, les Toundjour vivent principalement à côté du Marra, dans la province de Dara : le djebel Kharès est le centre de leur district. Il y en a aussi de dispersés dans tout le centre du pays. Les Toundjour du Darfour se sont fortement mélangés aux autres indigènes. Ils sont commandés par un cheïkh, à propos duquel Moḥammed el Tounesi, parlant des gouverneurs des provinces du Darfour, rapporte ce qui suit : « Tous ont la même manière d’être et portent le même vêtement, excepté le sultan de Toundjour, qui a le turban noir. Je lui demandai pourquoi il avait, lui seul, le turban de cette couleur. Il me répondit que ses aïeux avaient jadis été souverains du Dârfour et qu’ils en avaient été dépossédés, excepté du Toundjour, qui, plus tard, avait aussi été conquis par le sultan fôrien ; que, depuis ce temps, lui, portait un turban noir en signe de deuil, et pour manifester ses regrets »[138].


[127]Les Hilâl (Benou Hilâl, Beni Hilâl) formaient une tribu arabe nomade, établie, lors de l’avènement des califes abbassides, dans les déserts du Hedjaz. Ils passèrent plus tard en Syrie et, vers la fin du Xe siècle, ils furent déportés en masse dans la Haute Égypte par le khalife El ʿAziz. Au milieu du XIe siècle, en 440 de l’hégire, ils furent lancés sur la Tunisie par le khalife fatimite El Mostanṣer-Billah. Cf. sur l’épopée des Hilâl, Bel, La Djazya, et les auteurs cités.

[128]

« Emmenez-nous dans le pays de Tunis la verte,

« Même si nous n’avons pas de mil, l’eau de Tunis suffira à nous faire vivre,

« Emmenez nous dans le pays où il n’y a pas de taons,

« Tunis la verte est un paradis loin (hors) d’ici..... »

[129]Tome II, page 329 ; tome III, page 449.

[130]Toutefois la généalogie donnée par d’Escayrac de Lauture (Le Désert et le Soudan, p. 79-80) fait de Soulîman Solong, non un Qoreïchite, mais le fils d’un Toumourki et d’une fille arabe de la tribu des Bederyah du Kordofan. Mousa, son successeur, aurait été son frère, non son fils ; il aurait eu comme héritiers ses deux fils, Idris et Abou ’l Qâsem, puis ʿOmar Lélé, fils d’Abou ’l Qâsem, Bakour (Boukker, Abou Bekr) fils d’ʿOmar Lélé et son frère ʿAbd er Raḥmân, Téhérab, fils de Bakour ʿAbd er Raḥmân II, fils ou frère de Téhérab, et enfin Moḥammed el Fâdhel fils de ʿAbd er Raḥmân.

[131]Notons cependant que la tradition des Toundjour parle aussi d’un séjour de leur tribu sur les bords du baḥr Nil. Il ne faut voir là, très probablement, qu’un vague souvenir du temps où les Hilal étaient fixés dans la haute Égypte. D’après Brun-Rollet (Le Nil blanc et le Soudan, p. 75) on montre encore au sud de Khartoum, dans le pays des Chillouks, le Moqtaʿ (gué) d’Abou Zeïd (le chef des Hilâl) où il franchit le Nil. « Il avait avec lui douze compagnons, dont deux moururent à Kordofan de la piqûre d’un serpent, il traversa le Darfour et le Grand désert, redressant les torts sur son passage, et avec cinq fidèles arriva à Tunis. » D’Escayrac de Lauture (Le Désert et le Soudan, p. 259 et suiv.) mentionne une tradition analogue : il ajoute que les tribus arabes de la Haute Nubie et du Kordofan prétendaient descendre d’Abou Zeid. Cf. R. Basset, Un épisode d’une chanson de geste arabe (Bulletin de Correspondance africaine, 1885, p. 136-148).

[132]Slatin-pacha, Fer et Feu au Soudan, tome I, page 55.

[133]Gamira, قَمِرَ, être blanc ; gamar, قَمَر, la lune ; oueld el gamaré signifie : qui est d’une blancheur éclatante.

[134]C’est à cette idée de regret que se rattache probablement le surnom de el Merenn, qui semble provenir du verbe arabe ranna, رن : élever la voix en pleurant, se lamenter.

[135]Birni (kanembou), dourdour (arabe), gôrou (toubou).

[136]Fougbou est le titre donné au chef des Toundjour. Le chef des Dalatoua est appelé alifa et aussi aguid.

[137]Les Ouadaïens avaient fait leur apparition au Kanem pendant que le fougbou Moustafa régnait sur les Toundjour.

[138]Moḥammed el Tounesi, Voyage au Darfour, page 128. Cf. aussi sur les Toundjour C. H. Becker qui les nomme Tundjer, et fait venir ce nom de l’arabe toudjdjar, marchands (تجار = تنجر). Mais les premiers Toundjour émigrés ne sont pas donnés pour des marchands, même d’esclaves, comme les Djellaba de nos jours. Il les fait également venir de l’Est (voir plus haut) (Zur Geschichte der östlichen Sûdân, Der Islam, I, p. 161-162) ; Kampffmeyer (Studien der arabischen Beduinendialekte Inner Afrikas, p. 166), les croit émigrés de Tunisie.


[85]IV

LES OULAD SLIMAN


Les Oulâd Slimân sont les derniers arrivés dans la région du Tchad. Quoique d’origine arabe, ils sont considérés — ainsi que les Toundjour, du reste — comme formant une population spéciale. On ne les désigne jamais sous le nom de ’Arab, qui est réservé aux seuls Arabes du pays (Choa) : on les appelle Oulâd Slimân, Fezzân ou Fitzân, Ouassîli[139], Ouachila, Ouassal et Minimini[140].

Les Oulâd Slimân présentent les caractères des Arabes de la Tripolitaine, d’où la tribu est originaire et s’élèvent d’un degré au-dessus des Arabes-Choa. Ce qui frappe le plus, tout d’abord, si l’on compare les deux populations, ce sont les différences de teint, d’habillement et d’armement : les Oulâd[86] Slimân ont généralement le teint clair (aḥmer tchou)[141], s’habillent comme les Arabes du Nord et sont armés de fusils, tandis que les Choa ont le teint plus ou moins foncé, sont habillés à la mode bornouane (tob) ou portent un vêtement confectionné avec des gabag (khaleg), et ne possèdent guère que des lances et des sagaies. De plus, les Oulâd Slimân parlent l’arabe de la Tripolitaine et, quoiqu’ils aient fait beaucoup d’emprunts au dialecte en usage dans les pays du Tchad, les deux idiomes présentent des différences notables.

Barth et surtout Nachtigal ont donné de longs détails sur la tribu des Oulâd Slimân. Nous allons donc résumer rapidement l’historique de la relation de Nachtigal et nous le compléterons par le récit des événements postérieurs au voyage de l’explorateur allemand.

Les Oulâd Slimân comprennent quatre familles : Djebaïr, Héouat, Miaïssa et Chirédat. Ils jouèrent autrefois un grand rôle en Tripolitaine, où ils combattirent avec acharnement la domination turque. Yousouf Pacha les refoula en Égypte, mais Méhémet-Ali ne leur permit point de se fixer dans ses États. Obligés de revenir dans la Tripolitaine, ils allèrent du côté de Mourzouk et s’y battirent contre les troupes fezzanaises. Les plus nobles d’entre eux, attirés dans un guet-apens, furent massacrés : la tribu tout entière disparut alors de la scène pour une vingtaine d’années. Le futur chef des Oulâd Slimân, ʿAbd el Djelil, était élevé à la cour de Tripoli avec ses frères et son neveu. Il conquit la faveur de Yousouf Pacha et se distingua, à la tête des siens, dans les diverses expéditions militaires dirigées alors du Fezzan contre les Toubou, le Kanem et même le Baguirmi. Nommé chef de district à Sebha (Fezzan), ʿAbd el Djelil ne tarda pas à entrer en lutte[87] avec les Turcs. Il leur disputa, douze années durant, la domination du Fezzan. « Mortellement blessé au combat d’El Baghla, il réunit, avant d’expirer, les anciens de la tribu, et les conjura d’aller chercher une nouvelle patrie dans ces beaux districts du sud, où lui-même avait fait ses premières armes, et qui touchent aux riches pâtis à chameau du Bodelé et du Baḥr el Ghazal. »

Sous la conduite de son fils, le cheïkh Moḥammed, les Oulâd Slimân gagnèrent d’abord le Borkou et allèrent ensuite se fixer au Kanem[142]. Ils vainquirent toutes les tribus habitant le pays situé entre le Tibesti, le Tchad et le nord du Ouadaï. Des Arabes de la Tripolitaine (Guedadfa, Ourfalla, etc.), attirés par l’appât du riche butin à gagner dans les contrées du Sud, vinrent grossir le nombre des guerriers Oulâd Slimân. Ceux-ci attaquèrent les Touareg et leur enlevèrent, dit-on, près de 50.000 chameaux, à Kawar et dans les environs de ce groupe d’oasis. Les Kel Oui du pays d’Azbin et les tribus voisines rassemblèrent alors 7.000 guerriers montés et vinrent porter la guerre chez leurs ennemis du Kanem (1850) : les Kecherda-Yoroumma — qui avaient eu à pâtir des pillages exécutés par les Oulâd Slimân — leur servaient de guides. Les Arabes s’étaient retranchés à Kiskawa, sur les bords du Tchad. Malheureusement pour eux, ils ne tardèrent pas à abandonner leurs positions et les Touareg les surprirent à Medeli, près de Bir Alali. Les Oulâd Slimân furent écrasés et une vingtaine de cavaliers seulement réussirent à échapper au désastre. Leur chef avait péri dans la déroute, mortellement blessé par une femme toubou : son fils, Rhèt, entra au service du cheïkh du[88] Bornou, ʿOmar. Des discordes éclatèrent ensuite parmi les Oulâd Slimân, et ceux-ci, peu nombreux, divisés et en butte aux attaques de leurs ennemis, semblaient voués « à une complète décadence ». Tel était l’avis de Barth, qui visitait le Kanem à ce moment-là (octobre 1851).

Mais la tribu parvint vite à se refaire. Le cheïkh ʿOmar l’avait d’ailleurs pourvue d’armes et de chevaux, en lui donnant la surveillance des frontières bornouanes du côté du Ouadaï. Les Oulâd Slimân luttèrent encore contre les Touareg, qui — toujours guidés par les Kecherda — les poursuivirent jusqu’au Borkou : cependant la paix finit par s’établir entre les deux populations. En 1861, les Oulâd Slimân soutenaient par les armes un compétiteur au trône du Ouadaï, occupé à ce moment-là par le roi ʿAli. En 1871, lors du voyage de Nachtigal au Borkou et au Kanem, ils avaient réussi, grâce à leurs aptitudes guerrières, à leur énergie, à leur audace et aussi à leur supériorité de leur armement, à redonner à la tribu son ancienne prépondérance. Ils combattaient l’action du Ouadaï au Kanem, au Baḥr el Ghazal et au Borkou, et ils pillaient tout le pays situé entre le nord du Tchad et le nord du Darfour. Le chef le plus considéré de la tribu était ʿAbd el Djelil. Les Djebaïr (ʿAbd el Djelil, Cheref eddin) et les Miaïssa entretenaient d’étroites relations d’amitié et vivaient quelque peu en désaccord avec les Chirédat ; les Héouat étaient peu nombreux. D’autres Ouassili (Ourfalla, Guedadfa, Megâreba, etc.) vivaient avec les Oulâd Slimân, et des Arabes appartenant aux tribus de la Tripolitaine (Ferdjan, Hasouna, etc.) venaient parfois passer quelques années au Kanem et prendre part aux diverses expéditions de pillage.

Nachtigal fut très bien reçu par les Oulâd Slimân et put, grâce à leur protection, visiter le Bornou et le Kanem. Il eut, plus tard, l’occasion de rendre service à certains d’entre eux qui, faits prisonniers par les Nakatzâ du chef Derbaï, avaient été expédiés au Ouadaï. Aussi le souvenir du chérif Idris — c’était le nom donné à Nachtigal — est-il resté très vif chez[89] ces Arabes, qui en parlent tous dans d’excellents termes. Nous avons causé avec les Oulâd Slimân des personnages cités dans la relation de Nachtigal, ainsi que des divers incidents qui marquèrent le temps passé par l’explorateur en compagnie de ces nomades. Le fils de Hazaz (le compagnon de Nachtigal) se rappelle les moindres détails du séjour du chérif Idris parmi ceux de la tribu.

Lors de leur arrivée au Kanem, les Oulâd Slimân avaient fait alliance avec Barka Hallouf, le chef des Gourân Gadoa. Celui-ci leur fournissait du grain, du bétail, et leur était d’un précieux secours par sa connaissance approfondie du pays et des habitants. Arabes et Toubou firent ensemble de fructueuses opérations de pillage.

Nous avons déjà dit que les Oulâd Slimân luttaient contre l’aguid el baḥr, qui voulait sauvegarder la situation du Ouadaï au Kanem. Le sultan ʿAli chercha vainement à s’attacher ces nomades. A deux reprises, il demanda à voir une députation de leur tribu : en 1871, un groupe de notables alla le trouver au Fitri, et, plus tard, les chefs les plus vieux furent mandés à Abéché. Mais ʿAli eut beau prodiguer les présents aux envoyés et montrer des égards envers les Oulâd Slimân prisonniers de guerre, la situation au Kanem n’en fut point changée. C’est ainsi que les Arabes attaquèrent les Nakatza et les Noarma de Oun — deux tribus qui reconnaissaient la suzeraineté du roi ʿAli — vers le milieu de 1873. Ils furent d’ailleurs battus et vingt-cinq d’entre eux restèrent prisonniers des Toubou.

Les Oulâd Slimân subissaient quelque peu l’influence des missionnaires senoussis et, à deux reprises (au Kanem et au Borkou), la haine fanatique de ces derniers pour les chrétiens faillit avoir des conséquences fâcheuses pour Nachtigal.

Indépendamment des troupes de l’aguid el baḥr, les Oulâd Slimân comptaient encore parmi leurs ennemis un grand nombre de tribus, qu’ils avaient plus ou moins attaquées ou pillées. Citons, parmi les principales : les Touareg, les[90] Ankatzâ de Oun, les Bideyat, les Maḥâmid, les Oulâd Rachid et les Ḥaddâd du Kanem. L’alliance avec les Gadoa elle-même finit, à la longue, par se transformer en hostilité entre les deux tribus. Déjà, en 1871, quand les Oulâd Slimân étaient revenus du Borkou, des dissentiments avaient éclaté entre eux et Barka Hallouf : les Arabes reprochaient à ce dernier de leur avoir volé une partie des chevaux et des esclaves donnés par le roi ʿAli. Des Arabes de la Tripolitaine étant venus renforcer les Oulâd Slimân, ceux-ci prirent une attitude brutale envers leur allié et Hallouf fut mis en demeure de restituer ce qui avait été pris par les Gadoa et leurs amis ; on lui demanda également — car les Oulâd Slimân le considéraient comme un de leurs « mesâkin » — de payer un impôt en bétail. Hallouf refusa et sa tribu fut alors razziée par les Arabes. Quand ces derniers revinrent au Borkou pour faire la récolte des dattes, ils laissèrent une partie de leurs chevaux dans l’Egueï. Ces animaux furent enlevés par Barka Hallouf, et les Oulâd Slimân, rendus furieux, résolurent de se venger des Gadoa. Barka avait rangé autour de lui : les Gadoâ, les Gourân Iroua et Bezâ, les Ḥaddâd Cherek, les Nâs Kaguerô (Ḥaddâd gotôn), les Ḥaddâd nichâb de Er Régui, et les Nâs el Baḥr[143] (Kanembou Koubouri de Kiskawa). ʿAbd el Djelil et Cheref eddin avaient avec eux : les Oulâd Slimân, les Ourfalla, les Guedadfa et des Tedâ. La lutte éclata entre les deux partis : Hallouf, qui ne possédait presque pas de fusils, fut battu et tué et le Chitati complètement razzié.

Plus tard, les Arabes étant revenus à Barga, dans le Chitati, les Gadoa demandèrent l’aman et s’engagèrent à reconnaître l’autorité d’ʿAbd el Djelil. La paix ne dura pas d’ailleurs bien longtemps. Trois Oulâd Slimân — dont Hazaz, le compagnon de Nachtigal — allèrent au Chitati et s’y conduisirent vraisemblablement comme en pays conquis, car ils furent attaqués par les Gadoa : Hazaz, grièvement blessé, mourut au retour dans son campement. Les Arabes, exaspérés[91] par cette agression, résolurent alors d’exterminer les Gadoa. Mais ceux-ci s’étaient réfugiés dans les îles du Tchad, et il ne restait au Chitati que les plus pauvres d’entre eux, les mesâkin (1872). Cette situation dura deux ans, au bout desquels les Oulâd Slimân écrivirent aux Gadoa pour les inviter à revenir au Chitati. Ceux-ci acceptèrent, l’aman leur fut accordé et ils purent vivre en paix avec leurs anciens ennemis.

Les Arabes allèrent ensuite attaquer les Dalatoua : ils chassèrent de Mao l’alifa Meta, qui se réfugia à Mondo, où se trouvait alors l’aguid el baḥr Oualdi Chaïb. ʿAbd el Djelil envoya une lettre au sultan du Ouadaï, Yousouf : il disait que les Oulâd Slimân avaient chassé l’alifa Meta parce que celui-ci ruinait le Kanem et qu’ils voulaient, eux, y faire régner la prospérité. Les Minimini, comme on le voit, savaient trouver de beaux prétextes pour légitimer leurs pillages. Yousouf se contenta d’accepter le fait accompli et répondit en termes très aimables. Mais Oualdi Chaïb n’entendait pas reconnaître la prépondérance des Arabes au Kanem, et il continua à garder une attitude hostile à l’égard de ces derniers. Les Oulâd Slimân étaient en train de piller les Togorda (ou Dogorda), lorsqu’ils eurent connaissance des dispositions agressives de l’aguid el baḥr : on dit qu’ils lui envoyèrent aussitôt une lettre pour lui proposer une rencontre. Oualdi Chaïb étant retourné au Ouadaï, les Arabes remplacèrent l’alifa Meta par l’alifa Hadji, qui envoya quatre chevaux et deux captifs à Yousouf, en lui faisant connaître sa nomination. Le sultan accepta encore une fois de bonne grâce ce qu’il ne pouvait empêcher. Les Oulâd Slimân étaient, à ce moment-là, les vrais maîtres de la majeure partie du Kanem : les indigènes de ce pays se livraient à l’agriculture et ne possédaient guère que des moutons comme bétail, car les Arabes avaient razzié la plupart des bœufs et des chameaux.

Sur ces entrefaites, Oualdi Chaïb réclama aux Oulâd Slimân des Gourân et des Arabes Hassaouna, qui avaient quitté la région soumise au Ouadaï pour aller se réfugier dans le nord[92] du Kanem : ils refusèrent de livrer ces indigènes. L’aguid el baḥr, dont les troupes s’étaient déjà rencontrées plusieurs fois avec les Oulâd Slimân, finit cependant par obtenir un impôt en bœufs pour chacune des tribus en question. Le règlement de cet incident amena une détente entre les deux influences rivales qui se disputaient le commandement du Kanem. Les Togorda n’ayant pas voulu donner le mil que leur réclamait Oualdi Chaïb, les Ouadaïens et les Arabes se concertèrent pour tomber sur ces malheureux. Les Togorda furent complètement razziés et un grand nombre de femmes et d’enfants de leur tribu réduits en esclavage : les enfants furent vendus à Dirgui (Kaouar), au Fezzân et jusqu’à Tripoli. Ce pillage fait en commun contribua à réconcilier, pour un temps, les Ouadaïens et les Oulâd Slimân. Oualdi Chaïb revint triomphalement à Abéché avec les captifs et les troupeaux pris au Kanem.

La paix accordée aux Gadoa ne dura pas longtemps. Les Oulâd Slimân reprochaient à Allafi oueld Hallouf d’user de mauvais procédés à leur égard : ce chef fut mandé par eux et mis à mort. Une nouvelle razzia des Gadoa s’ensuivit et Koukounni Hallouf remplaça son frère Allafi à la tête de la tribu. Le nouveau chef du Chitati, accusé de cacher son bétail dans les îles du Tchad, fut bientôt destitué. D’autres chefs se succédèrent dans le commandement éphémère que leur donnaient les Oulâd Slimân. Les Gadoa étaient tenus de payer un tribut régulier à leurs vainqueurs. Ceux-ci reprochèrent ensuite aux Gourân Médelâ de ne pas verser un impôt suffisant et de leur avoir même volé du bétail : quatre chefs Médelâ furent exécutés. Puis, les Arabes se tournèrent du côté des Toundjour et demandèrent un tribut au fougbou ʿOthmân. Ce dernier, se réclamant de la suzeraineté du Ouadaï, refusa de faire droit aux exigences d’ʿAbd el Djelil. Il ne pouvait se soumettre — disait-il — qu’après que la défaite de l’aguid el baḥr par les Arabes aurait affirmé la souveraineté de ceux-ci sur la région de Mondo. Les Oulâd Slimân et les Dalatoua (aguid Hadji) cernèrent alors Mondo, au lever du[93] soleil, et massacrèrent un grand nombre de Toundjour. On découvrit ʿOthmân caché dans une petite case : le fougbou et deux de ses parents furent emmenés à Mao et assommés à coups de massue (seder), à côté des fosses où leurs corps devaient être ensevelis (1894).

A ce moment-là, le Kanem — sauf toutefois la région de Ngouri, habitée par des Ḥaddâd chasseurs — subissait la dure loi des pillards Oulâd Slimân : l’arrivée de Rabah sur les bords du Chari sollicitait d’ailleurs l’attention des Ouadaïens et ceux-ci ne songeaient guère à intervenir au Kanem. L’aguid el baḥr Oualdi Chaïb avait été battu et tué dans un combat livré aux troupes de l’aventurier, sous les murs de Mandjaffa (1894). Haggar Kebir lui succéda et fit un beau jour son apparition à Mondo. Le nouvel aguid menaça les Oulâd Slimân, sans cependant les combattre : il séjourna quelque temps chez les Toundjour et retourna ensuite dans le Baḥr el Ghazal. Sur ces entrefaites, les Arabes partirent pour le Chitati, en laissant leurs chameaux à Tiné (au nord d’Alali). Haggar enleva une partie de ce bétail et envoya 200 chameaux à Abéché. Les Oulâd Slimân jurèrent alors de ne plus laisser reparaître les Ouadaïens au Kanem ; mais le sultan Yousouf, mis au courant de leurs intentions hostiles, renvoya les 200 chameaux aux Arabes. Ce fut l’apogée de la puissance des Minimini. Des dissensions intestines viendront ensuite briser l’unité de la tribu, et l’arrivée des Français sur les bords du Tchad mettra fin — une fois pour toutes — à l’anarchie chronique de ces régions et aux habitudes de pillage des tribus les mieux armées.

A l’époque où avait lieu l’attaque de Mondo, les Chirédat et les Héouat faisaient bande à part. Ces deux fractions ayant demandé à venir vivre avec les Djebaïr et les Miaïssa, le cheïkh ʿAbd el Djelil accepta, malgré l’opposition de Cheref eddin. Un Gourân Médelâ, revêtu d’une peau de mouton et muni d’un encrier et d’une plume, se présenta un jour dans le campement d’ʿAbd el Djelil, où son soi-disant titre de faqih lui valut de recevoir aussitôt l’hospitalité. Il se coucha[94] devant la porte du cheïkh et, pendant la nuit, le tua d’un coup de couteau (1895) : ce Médelâ avait voulu venger la mort de deux de ses frères, enterrés vivants par ordre d’ʿAbd el Djelil.

On raconte aussi que le cheïkh paya de sa vie le peu de sympathie qu’il avait montré pour la propagande senoussie. Les Chirédat, plus ou moins accusés d’avoir participé au meurtre et redoutant d’ailleurs l’hostilité de Cheref eddin, prirent la fuite.

Des dissentiments se produisirent alors entre Cheref eddin et Rhèt, fils d’ʿAbd el Djelil. La lutte éclata entre eux. Rhèt rangea autour de lui les Chirédat, Héouat, Megâreba, Bedour, Guedadfa, Medjâbera, quelques Khouan et de nombreux habitants du Kanem : Toundjour, Dalatoua de l’alifa Hadji, Ḥaddâd de Kachalla Bouguer (Ngouri), Abourda, Gourân Ankourdé, Haddad Déberi, Dogorda, Famalla, etc., — soit environ 5.000 hommes. Cheref eddin soutenait Aḥmed, un jeune frère de Rhèt, avec l’aide des Miaïssa, des Djebaïr, des Gadoa et des gens de l’alifa Djerab.

La principale rencontre entre les deux partis avait eu lieu à El Ousfer, lorsque la mission Joalland-Meynier fit son apparition au Kanem (novembre 1900). La mission Foureau-Lamy arriva quelques mois après (février 1901). Les Oulâd Slimân recherchèrent l’appui des Français : Rhèt entra en relations avec le capitaine Joalland et Cherfeddine alla à Barroua demander l’aman au commandant Lamy.

L’alifa Djerab, fils de l’alifa Mousa, commandait à Mao et était soutenu par les Miaïssa. Son cousin germain, l’alifa Hadji, était l’allié de Rhèt et des habitants de Dibinentchi, Ngouri et Mondo.

Djerab, chassé de Mao par ses ennemis, vint à Dibinentchi faire sa soumission au capitaine Joalland. Hadji se déclara contre nous, et les gens de Mondo et de Ngouri attaquèrent même la mission : ils furent facilement repoussés et Kachalla Bouguer, le chef des Ḥaddâd de Ngouri, demanda alors l’aman. Quant à l’alifa Hadji, il fut tué, dans[95] une reconnaissance, par le brigadier de spahis Suleïman Seïdou[144].

Après l’anéantissement de la puissance de Rabah au Bornou (Koussri, 22 avril 1900 ; Goudjeba, 23 août 1901), les Français cherchèrent à s’étendre dans les pays de la rive droite du Chari. Notre influence progressa sans incident notable jusqu’aux portes du Kanem, mais, dans ce dernier pays, elle se heurta aux Senoussis, qui venaient d’entrer en scène depuis peu. Le grand-maître de la confrérie avait envoyé un de ses vicaires, Moḥammed el Barrâni, s’occuper du Kanem : le délégué du Mahdi fonda la zaouia de Bir Alali et organisa la résistance contre les progrès éventuels des Français dans la région.

Au début de 1901, le commandant Tétart occupait la partie sud du Kanem (Massakory et Ngouri). El Barrâni repoussa les avances qui lui furent faites et ne voulut point entrer en relations avec nous : il fit même mettre à mort l’alifa de Mao, Moḥammed Djerab, qui nous était dévoué. Les troupes senoussies du Kanem comprenaient des Arabes de la Tripolitaine et des oasis libyennes, des Oulâd Slimân et des Touareg de l’Aïr et du Damerghou — notamment les Keloui-Mazourek de Khandjer, gendre et neveu du grand chef targui Denda[145].

[96]Dans les premiers jours de novembre 1901, une reconnaissance, commandée par le capitaine Millot, fut envoyée de Fort-Lamy sur Ngouri. Elle poussa sur Bir-Alali et, le 10, les Khouân l’attaquèrent à 2 kilomètres environ au sud de la zaouia : le capitaine Millot fut tué et le capitaine Bablon, qui avait pris le commandement, dut se replier vers le Sud. « Il était maintenant avéré que les mahdistes n’admettraient jamais notre voisinage. Nous ne pouvions pas de notre côté rester sur un tel échec ; notre autorité en souffrait au Chari et les soldats de Barrâni, grossissant les faits, envoyaient déjà vers le Sud-Algérien la nouvelle de la grande victoire du Croissant sur les infidèles[146]. »

Barrâni avait avec lui plus de 3.000 Touareg, qui constituaient son plus solide appui. Ces nouveaux venus, étant les plus forts, commandaient naturellement au Kanem : ils percevaient l’impôt et réglaient toute question selon leur bon plaisir. Aussi les Oulâd Slimân, furieux de voir leurs vieux ennemis faire la loi dans le pays, se tenaient-ils en majeure partie à l’écart.

L’action décisive contre Barrâni eut lieu en janvier 1902. Une colonne de près de 600 hommes, sous les ordres du commandant Tétart, quitta Ngouri pour attaquer de nouveau Bir-Alali : le 18, la zaouia fut enlevée d’assaut et les vaincus s’enfuirent du côté du Borkou.

Le cheïkh Rhèt ayant été tué dans les rangs des Senoussis, lors de la première affaire de Bir-Alali, son frère Aḥmed avait abandonné Cheref eddin et les Miaïssa, pour aller rejoindre les Chirédat et Ourfalla. Ceux-ci entretenaient de relations avec les Khouân. L’attitude des autres Oulâd Slimân était différente. Barrâni avait cependant réussi à réconcilier momentanément les Touareg et les Miaïssa, et ces Arabes avaient même pris une part assez active à la lutte contre les Français. Mais, après la défaite, ils jugèrent plus utile de se rapprocher de nous. Barrâni apprit avec colère[97] leurs nouvelles dispositions et il résolut de punir sévèrement ce qu’il considérait comme un manquement criminel à la solidarité musulmane devant les infidèles. Il excita l’hostilité des Touareg contre les dissidents : il dit même à Khandjer que les Miaïssa avaient massacré une centaine de fuyards touareg après le deuxième combat de Bir Alali. C’est pourquoi Barrâni, Khandjer et Aḥmed se concertèrent pour tendre un guet-apens aux principaux notables miaïssa. Cheref eddin fut mandé et il se rendit à cet appel avec douze hommes de sa fraction : ils furent tous massacrés. Les Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed et les Touareg tombèrent ensuite sur un groupe de campements miaïssa, installés à Dira.

La tribu des Miaïssa envoya alors deux délégués, dont le vieux cheïkh ʿAmer ben Allam, demander l’aman au capitaine Bablon, à Bir Alali (fin avril 1902). Cette offre de soumission fut accueillie avec méfiance, tant à cause de la duplicité notoire des Oulâd Slimân que de leur hostilité passée envers nous : cependant, sur l’ordre donné par le Commandant du Territoire, elle fut acceptée en mai.

Quelques mois après, sur l’indication donnée par les Miaïssa que les Touareg préparaient un nouveau coup de main, des tirailleurs de Bir Alali vinrent prendre position à Korofou, tout près de l’endroit où stationnait la tribu ralliée. Le 11 août, les Touareg qui se ruaient à l’attaque du camp miaïssa tombèrent sous le feu de nos tirailleurs et une partie d’entre eux resta sur le carreau. Le reste s’enfuit, poursuivi par les Oulâd Slimân, qui tuèrent un certain nombre de leurs ennemis et ramenèrent quelque butin.

Barrâni était complètement découragé depuis la seconde affaire de Bir Alali. Le 31 mai, il avait fait une démonstration sans importance contre la zaouia. D’autre part, Moḥammed el Mahdi était mort à Gouro, dans les derniers mois de 1901. Son successeur, Si Aḥmed Chérif, fort mécontent des échecs subis au Kanem, rappela Barrâni, auquel on reprochait de manquer d’activité et même de courage : il le remplaça par[98] le zélé et fanatique Abou Aguila, originaire du Maroc ou du Sud-Oranais.

Le 21 septembre 1902, les spahis et les Miaïssa exécutèrent un coup de main très réussi contre le camp des Touareg du chef Kandjer, à 40 kilomètres au N.-E. de Kologo : Kandjer fut tué dans l’action et cette affaire eut comme résultat essentiel d’abattre considérablement le moral des Touareg.

Cependant Abou Aguila avait installé un camp au puits de Haddara, à 130 kilomètres de Bir Alali sur la route du Borkou. Le nouveau délégué ranimait l’ardeur défaillante des guerriers de la Senoussïa et se préparait à attaquer les Français. Il était activement secondé par un ancien partisan de Rabah, nommé Zin el Abdin, jadis employé par nous et passé depuis peu chez nos ennemis, à la suite d’un vol de bétail fait de complicité avec l’interprète arabe Redjem. Le 2 décembre 1902, au point du jour, l’arrière-garde d’une reconnaissance, qui rentrait à Bir-Alali, fut soudainement assaillie par les Senoussis à Tiouna, à 12 kilomètres du poste : le lieutenant Poupard réussit toutefois à se dégager. Le lendemain à neuf heures du soir, les Khouân essayèrent de surprendre le poste. Le 4, au matin, la garnison exécuta une sortie et 164 fanatiques, dont Abou Aguila, se firent tuer dans une tranchée de 150 mètres, qu’ils avaient creusée pendant la nuit à environ 250 mètres du poste. Ce fut le coup de grâce pour l’action de la Senoussïa dans l’intérieur du Kanem. La plupart des Touareg, désemparés depuis la mort de Khandjer, abandonnèrent la lutte et allèrent dans le 3e Territoire militaire demander l’aman. Si Aḥmed Chérif donna à ses agents l’ordre de se replier sur le Borkou, il quitta lui-même Gouro, peu de temps après, et rentra à Koufra.

Nos auxiliaires miaïssa avaient eu une attitude douteuse dans les diverses affaires qui se déroulèrent autour d’Alali, à la fin de 1902. D’autres incidents marquèrent d’ailleurs l’assujettissement de ces nomades à une vie régulière : en septembre 1903, ils tendirent même un guet-apens à l’un de nos[99] détachements ; les menées du cheïkh Hamouda lui valurent d’être fusillé, et le cheïkh Boudma dut s’enfuir chez les Ourfalla.

Les Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed restèrent avec les Senoussis. Ils menèrent quelques rezzous chez les indigènes ayant reconnu notre domination. Mais ils furent malmenés par les reconnaissances dirigées par nos officiers : le capitaine Durand, commandant l’escadron de spahis — qui venait de soumettre les Kreda — les atteignit à Koal et leur enleva mille chameaux (juin 1904) ; plus tard, ils furent surpris à Fayanga par les méharistes du capitaine Mangin. Obligés de se réfugier au Borkou, les Oulâd Slimân ne purent pas vivre d’accord avec les Senoussis, qui y commandaient : ils furent même pillés par eux. Le cheïkh Aḥmed vint alors à Bir Alali faire sa soumission au lieutenant-colonel Gouraud, en février 1905.

La tribu des Oulâd Slimân se compose des quatre fractions suivantes : Chirédat, Héouat, Miaïssa et Djebaïr. Les autres Ouassal (Megâreba, Guedadfa, Ourfalla, etc.) sont des éléments détachés des tribus de la Tripolitaine. Ces Arabes comprennent deux groupes ennemis : celui du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil (Chirédat, Héouat, Megâreba et Guedadfa)[147] et celui du cheïkh Mayouf oueld Aḥmed Bendjouéli (Miaïssa et Djebaïr).

Le premier a fait défection en août 1910 et est passé chez les Senoussis, avec lesquels certains Arabes du groupe n’avaient cessé d’entretenir secrètement des relations. Durant les cinq années que les Oulâd Slimân furent réunis sous notre autorité, des querelles incessantes s’élevèrent entre les deux groupes : notre présence seule les empêcha de régler leurs différends par les armes. On avait d’ailleurs assigné à chacun d’eux une région de parcours particulière : les gens d’Aḥmed[100] vivaient dans le Liloa (ou Léloua), au nord de Bir Alali, et ceux de Mayouf nomadisaient dans le Chitati. A ce moment-là, l’ensemble des Oulâd Slimân du Kanem pouvait fournir 600 guerriers environ.

Le cheïkh Aḥmed est allé rejoindre les Ouassal dissidents. Ceux-ci vivent avec les Senoussis et ont toujours pris part aux rezzous menés contre nos protégés du Kanem ou du Baḥr el Ghazal. Ils comprennent : les Bedour, et des groupes moins nombreux de Guedadfa, de Djimamla et de Megâreba.

Les Bedour (fraction des Ourfalla) habitaient autrefois le Kanem, où ils avaient embrassé la cause de Rhèt. Quand nous fîmes notre apparition dans le pays, les Bedour s’enfuirent dans le Baḥr el Ghazal, à Am Gotôn. Après la soumission des Kreda, ils gagnèrent le Mourtcha et leur chef, le vieil ʿAli Benetik, se rendit à Abéché pour présenter ses hommages au sultan Doud-Mourra. Plus tard, ʿAli Benetik et son fils Oumran se réfugièrent au Borkou.

Les Guidadfa et les Djimanla sont peu nombreux. Avant la trahison d’Aḥmed, les Megâreba dissidents comptaient environ 150 fusils. Ils étaient restés en relations avec leurs frères du Kanem, qu’ils poussaient à faire défection : beaucoup de ceux-ci passèrent d’ailleurs chez les Senoussis, isolément ou par petits groupes. Actuellement, tous les Megâreba sont en dissidence. Ces Arabes sont réputés pour leurs instincts pillards : au surplus, la connaissance approfondie qu’ils ont du Kanem et du Baḥr el Ghazal fait d’eux des adversaires redoutables.

Tous ces Ouassal dissidents ont quitté le Borkou, dont le climat humide ne se prête pas à l’élevage du chameau, et ils nomadisent actuellement plus à l’Est, dans la région de Ouéta, Woï et Archeï. A côté d’eux, vivent des Arabes Zouaya du désert de Libye, des Touareg dissidents et deux groupes de Bideyat.

Nachtigal n’a eu qu’à se louer de l’hospitalité qu’il a trouvée chez les Oulâd Slimân et — tout en reconnaissant leur mépris atavique du travail et leur amour invétéré du pillage —[101] a parlé d’eux avec sympathie. Les défauts signalés par l’explorateur rendent ces Arabes peu aptes à mener une existence régulière. Ils ont vécu jusqu’ici de l’exploitation des nègres et des Choa, de la traite et du travail des esclaves : sous notre domination, ils ont dû renoncer à de pareilles habitudes et, de ce fait, se sont trouvés considérablement appauvris. Incapables de s’adonner à un travail quelconque, bons tout au plus à servir de guides et d’auxiliaires dans les opérations contre les bandes des Senoussis, ils ont toujours regretté le temps de leur pleine indépendance, heureuse époque où ils pouvaient donner libre cours à leurs instincts tout particuliers de rapine et de meurtre. Somme toute, ces gens-là ne méritent aucun égard. Ils n’ont point voulu accepter la domination turque, et ils détestent la nôtre : réduits par la force des armes, ils restent moralement réfractaires. Leur mentalité, en l’honneur de laquelle les romantiques eussent écrit des poèmes ébouriffants, les condamne à végéter sous notre autorité. S’ils ne veulent point se résigner au travail, ils deviendront les plus misérables des habitants du Kanem. De fréquents croisements avec les populations voisines pourraient, avec le temps, les transformer de façon sensible et les rendre semblables aux paisibles Choa du Bornou et du Baguirmi. Mais leur mépris des noirs, qu’ils appellent dédaigneusement kerâda, infidèles, empêchera de longtemps encore toute transformation de ce genre.

Les Oulâd Slimân possèdent, au surplus, les défauts habituels de leur race. Voici le tableau peu flatteur que fait le capitaine Fouque du moral de ses anciens administrés : « Hypocrite et faux à l’excès, le Slimân n’a aucune parole et ne connaît pas la foi jurée ; tous ses actes sont empreints d’une arrière-pensée en vue de l’intérêt immédiat et le penchant à la trahison découle forcément de cette tournure d’esprit. Ce sont des gens qui ne gagnent pas à être connus ; malgré leurs allures doucereuses, ils se rendent vite antipathiques, puis se font détester au dernier degré. Intelligents, ils savent exploiter tous les côtés faibles de la nature humaine[102] et malheur à l’autorité qui ne sait pas réfréner par une main ferme les écarts dont ils sont coutumiers[148] ! »

La défection du cheïkh Aḥmed a montré avec quelle désinvolture les Oulâd Slimân savent changer de camp, lorsqu’ils croient y avoir intérêt. L’échec du capitaine Sellier à Aïn Galakka, en 1908, et les succès obtenus par les rezzous senoussis au Kanem, durant l’année 1909, avaient considérablement affaibli le prestige de nos armes. D’autre part, l’antagonisme entre le groupe d’Aḥmed et celui de Mayouf avait pris un caractère aigu, et le lieutenant-colonel Moll, dans la tournée qu’il fit en avril 1910, essaya vainement de les mettre d’accord. Fréquemment, des Megâreba passaient chez les Khouân et servaient ensuite de guides aux bandes qui venaient piller les pays soumis : ils poussaient, en outre, leurs frères du Kanem à faire dissidence. Les intrigues des Senoussis travaillaient de plus en plus le groupe d’Aḥmed et, en août 1910, la désertion de ce cheïkh, montra combien notre influence avait perdu de terrain. Notre attitude défensive à l’égard des Senoussis, que les indigènes ne s’expliquaient point et prenaient pour de la pusillanimité, était tout simplement conforme aux instructions ministérielles, qui interdisaient d’aller au Borkou : au surplus, les événements du Ouadaï, où nous nous trouvions engagés à fond, ne nous permettaient pas d’entreprendre des opérations importantes sur un autre théâtre.

Les Oulâd Slimân restés au Kanem constituent le groupe du cheïkh Mayouf (Miaïssa et Djebaïr). Ces Arabes sont ceux qui nous ont toujours inspiré le plus de confiance : ils sont détestés des Senoussis et ennemis des gens d’Aḥmed, et ont par conséquent tout intérêt à rester sous notre protection. Ils ne comptent pas de dissidents. Les Miaïssa forment la fraction la plus nombreuse de leur tribu.

En terminant, nous dirons que les Oulâd Slimân ne possèdent point la vertu que, d’après leur histoire, on serait[103] tenté de leur accorder : le courage. Il semble bien que leurs succès passés aient tout simplement tenu à la supériorité écrasante que leur donnaient leurs fusils sur de malheureux nègres armés de sagaies. Le capitaine Cornet rapporte certains faits, qui montrent de combien peu de sang-froid et de courage firent preuve les auxiliaires Oulâd Slimân. On savait apprécier les services qu’ils rendaient comme guides, mais leur valeur guerrière était tenue en assez piètre estime. Après la paix d’Aïn Galakka, en 1907, un ballot de poudre anglaise, trouvé dans le fortin, fut partagé entre les auxiliaires ayant fait preuve de bravoure et échut à des Teda ou à des captifs de races diverses, employés comme chameliers et palefreniers. « Quant aux Oulâd Slimân, faussement réputés pour leur courage — écrit le capitaine Cornet — ce ne sont que des pillards habitués à opérer par surprise contre des gens armés de sagaies. »

Cette opinion paraissait partagée des Arabes du Nord. Je me souviens, en effet, qu’une des femmes des Senoussis faite prisonnière à Ouéta, et remise en liberté quelques jours plus tard au Borkou, m’avait dit un matin en cours de route :

« — Que vas-tu faire de moi ?

« — Tu seras libre à ton arrivée à Galakka.

« — Je n’en crois rien. En tout cas, si tu m’envoies au Kanem, je te demande en grâce de pas me donner comme captive aux Oulâd Slimân.

« — Et pourquoi ? demandais-je curieusement.

« — Mon mari évitait de se salir les pieds aux traces laissées par eux dans le sable, répliqua-t-elle méprisante[149]. » Et le capitaine fait remarquer que la femme qui parlait ainsi était une esclave du plus beau noir, épousée par son ancien maître.

Ajoutons que, lors de la dernière attaque d’Aïn Galakka, en 1908, l’attitude des Oulâd Slimân qui nous servaient d’auxiliaires fut notoirement piteuse.


[139]Ouassili (sing. Ouassiliri) est un terme kanouri qui veut dire « les hommes blancs ». Ouachîla et Ouassal sont les mots employés par les Toubou et les Arabes.

[140]Selon Nachtigal, Minimini serait un terme toubou, qui voudrait dire « les dévoreurs ». Cette appellation tiendrait à la gloutonnerie naturelle des Oulâd Slimân, ou bien à ce qu’ils dévoraient (akelou) autrefois les régions qu’ils visitaient. Nous ne connaissons pas l’étymologie toubou du mot Minimini. Nous ferons cependant remarquer que les Bideyat et les Zegâoua sont également appelés Minimini par les gens du Darfour. Cf. sur les O. Slimân, Kampffmeyer, Studien, p. 166, et les auteurs cités.

[141]L’expression aḥmer tchou est fréquemment employée pour indiquer un teint très clair. Elle est formée du mot arabe aḥmer, qui veut dire « rouge », et du mot toubou tchou, qui signifie « blanc ». Notons, en passant, que les Oulâd Slimân se sont alliés aux femmes du pays et que la race a perdu sa pureté primitive : le cheïkh Aḥmed ben ʿAbd el Djelil, par exemple, est fils d’une Kecherda.

[142]L’émigration ne fut point totale, car certains Oulâd Slimân demeurèrent avec leurs cousins de Tripolitaine. Les descendants de ces Arabes font actuellement partie du groupe qui habite le pays de Ouaddân (Temama, Myabis, Souhb, Amamra, Guedadfa, Ourfalla, Chirédat et Héouat) : ce groupe est commandé par un Oulâd Slimân de pure race, Seïf en Nacer, neveu de l’ancien cheïkh ʿAbd el Djelil. Les Oulâd Slimân de la Tripolitaine et ceux du Kanem sont toujours resté en relations.

[143]Gens du lac.

[144]Djerab fut mis à mort par ordre d’un chef senoussi, Moḥammed el Barrani. Il fut remplacé par son frère, l’alifa Meḥemmed. L’alifa actuel, Mala, fils de Mousa et frère de Djerab, alla faire sa soumission au lieutenant-colonel Destenave, et Meḥemmed dut se réfugier chez les Kreda.

L’alifa Mousa, fils de l’alifa Ali, est celui qui fit étrangler Maurice de Beurmann (1863) : des captifs vigoureux passèrent une corde autour du cou de l’explorateur et se mirent à tirer aux deux extrémités. Nachtigal a fait un récit bien romanesque de la mort du malheureux de Beurmann. Ce fut Mousa qui donna l’ordre de le tuer, et non l’aguid ouadaïen Chommi. Les indigènes n’avaient pas encore vu d’Européen à ce moment là, et beaucoup d’entre eux crurent qu’il s’agissait de l’exécution d’un juif (ihoudi).

[145]C’est Khandjer qui avait fait assassiner à Zinder le capitaine du génie Cazemajou et l’interprète Olive.

[146]Capitaine Fouque, Le Kanem (Revue des Troupes coloniales, 1906).

[147]Les Héouat, peu nombreux, sont considérés comme étant d’origine médiocre : ma ḥourr ketir ما حر كثير. Les Megâreba (Aïd Garaga, Aïd Noufel, Goubaéli) sont plus nombreux que les Héouat.

[148]Fouque, Le Kanem.

[149]Cornet, Au Tchad.


[104]V

LE LAC TCHAD


Avant de quitter les habitants du Kanem, qui, pour la plupart ont toujours vécu sur les bords du Tchad, il est nécessaire de donner quelques renseignements sur ce lac, dont nous avons déjà tant parlé et dont il sera encore question à propos de certains Toubou. Du reste, en étudiant les Kreda, nous serons amené à nous occuper du Baḥr el Ghazal, qui conduisait autrefois les eaux du Tchad dans les grandes dépressions situés au sud du Borkou — la région désertique des Pays-Bas du Tchad — et c’est une raison de plus pour donner quelques indications sur le lac lui-même.

Le lac Tchad, autrefois très étendu, fut toujours peu profond. Overweg n’avait trouvé que 6 mètres d’eau dans sa partie la plus creuse, les hauteurs d’eau variant d’habitude entre 6 et 15 pieds anglais (entre 1m,80 et 4m,50). Si l’on néglige quelques entonnoirs de minime importance, les plus grandes profondeurs ne dépassaient point 4 mètres, en 1904, et elles n’atteignaient même pas 3 mètres, en 1908. La mission Tilho évalue la profondeur moyenne du lac à 1m,50 dans la zone des eaux libres, et entre 2 et 3 mètres, dans la région des baḥrs.

Nachtigal écrit, d’ailleurs, que le Tchad est une lagune du Chari comme le Fitri est une lagune de la Batah, et Elisée Reclus, se basant sur les données fournies par les explorateurs, remarque également « que le Tzâdé est moins un lac qu’une inondation permanente » et que « parmi les grands[105] lacs, le Tzâdé doit être comparé surtout au Balkhach de Sibérie, qui paraît une mer intérieure par ses énormes dimensions, et n’est autre chose qu’une mince nappe versée par le courant de l’Ili ».

Le lac étant, pour ainsi dire, tout en surface et n’ayant pas de profondeur, se trouve soumis à tous les caprices des fleuves qui l’alimentent. Les alluvions apportées par ces cours d’eau, les crues variables du lac et le dessèchement progressif de toute cette partie de l’Afrique modifient constamment la physionomie du Tchad : c’est pourquoi il est impossible de fixer sa forme d’une façon définitive.

Nachtigal avait déjà signalé que l’eau du lac couvrait autrefois des espaces immenses. M. Chevalier écrit de même, en parlant de cette région : « A l’époque néolithique, toute la contrée, le Baguirmi compris, devait former un vaste lac dix fois plus grand qu’aujourd’hui qui envoyait certainement très loin des ramifications, et communiquait avec les dépressions du Mamoun et du Iro par des baḥrs immenses. Le Baḥr el Ghazal allait alors baigner les montagnes du Borkou. Le Kanem et l’est du Bornou disparaissaient sous les eaux et les rochers de Ḥadjer el Hamis constituaient des récifs dans cette mer intérieure »[150].

La mission Tilho (1906-1909) vient de publier une très belle étude sur le lac Tchad[151]. Nous en extrayons les renseignements qui suivent.

« Zone asséchée du Nord. — Dans le premier semestre de l’année 1908, toute la partie nord du lac Tchad jusqu’à la frontière franco-anglaise (parallèle du thalweg de l’embouchure de la Komadougou Yoobé) était entièrement asséchée, alors qu’en 1904 on naviguait normalement dans ces mêmes parages par des fonds de 1 mètre à 1m,20. La frontière marque approximativement la limite atteinte par les eaux du lac en février 1908... Là où, quatre ans auparavant, le lac[106] Tchad, sous l’action des grands vents d’Est, roulait ses flots grisâtres en vagues hautes de près d’un mètre, s’étend aujourd’hui une steppe désolée, au sol gris-ardoise, profondément fendillé sous l’effet du soleil, où déjà la végétation arbustive est représentée par quelques oschars (calotropis procera). Les caravanes de bœufs porteurs et de chameaux traversent couramment cette zone qui représentait, au commencement de 1908, le quart environ de la superficie totale de la cuvette lacustre, soit à peu près le cinquième de celle de la Belgique.

« La partie nord de l’archipel du Tchad n’a pas échappé à l’assèchement, et le lit vide des baḥrs apparaît aujourd’hui comme le fond de vastes tranchées entre les îles, tantôt dénudé, tantôt envahi par une épaisse végétation. L’eau, en se retirant, a emporté, semble-t-il, tout ce qui faisait le charme de ces contrées ; la vie indigène est, d’ailleurs, moins large que par le passé : les cultures, en 1907, ont donné un rendement médiocre ; une épizootie a ravagé les troupeaux de bœufs. Le Sahara, qui confine à la partie septentrionale du Tchad, a-t-il déjà marqué ces régions de son empreinte ? Les indigènes ne doutent pas de voir les eaux du lac baigner de nouveau leurs îles, des cas d’asséchement analogue à celui constaté par la Mission, sinon aussi accentué, s’étant produit au siècle dernier.

« Zone des eaux libres. — En quelques rares points, notamment à hauteur de l’embouchure du Chari, le marais sans profondeur qu’est le Tchad donne l’illusion de la mer. Mais l’illusion est de courte durée, et dans une autre direction l’horizon est borné par une ligne de végétation palustre (ambachs, roseaux, papyrus, liserons, herbes de fond et de surface) haute de plusieurs mètres.

« Zone des îlots-bancs. — La zone des eaux dites libres du Tchad est séparée de l’archipel par une zone d’îlots-bancs, formée par des hauts-fonds recouverts d’une épaisse végétation palustre : quelques-uns de ces hauts-fonds émergent aux basses eaux et servent de lieu de relâche aux piroguiers et[107] pêcheurs boudoumas. Quelques passes seulement conduisent de la zone des eaux libres dans l’archipel à travers la zone des îlots-bancs ; à mesure qu’on avance vers l’Est, le nombre des terres émergées croît, en même temps qu’augmente leur hauteur au-dessus du niveau du lac ; mais les rives se dissimulent obstinément sous la végétation palustre.

« Archipel. — L’archipel du Tchad est formé d’îles de sable siliceux, dont la hauteur au-dessus du niveau du lac varie de 1 à 12 mètres environ et dont les autres dimensions vont de quelques centaines de mètres à quelques kilomètres... Depuis quelques années, la végétation palustre s’est développée dans une proportion surprenante dans tout le lac, et les rives de certaines îles sont bordées aujourd’hui par une ceinture d’herbes et d’ambach haute parfois de 6 à 7 mètres ; nous avons mesuré des troncs d’ambach de 45 centimètres de diamètre. La végétation palustre forme une barrière tellement touffue en certains points que l’accostage des îles n’est possible qu’après un véritable débroussaillement à la hache.

Les insulaires du Tchad élèvent d’importants troupeaux de bœufs, qu’ils conduisent d’une île à l’autre à mesure qu’ils en ont épuisé les pâturages. Les pasteurs, armés de pied en cap, emmenant avec eux femmes et enfants, passent ainsi une bonne partie de leur existence en dehors de leurs villages... Le Tchad n’est-il pas en voie de disparition ? Telle est la question qui se pose, surtout après la baisse de niveau et la diminution de la surface liquide constatées dans ces dernières années. Praticable en 1902 pour des embarcations de faible tirant d’eau, le lac a vu sa navigabilité diminuer progressivement à mesure que l’asséchement devenait plus intense dans le Nord et que la végétation se développait davantage. La cuvette actuelle restera, pour un nombre d’années impossibles à chiffrer, le déversoir des grands fleuves que sont le Chari et le Logone, des petits cours d’eau tels que la Komadougou Yoobé et les rivières de la poche sud-ouest du lac. Si donc on n’a pas affaire à un lac, à proprement parler, on aura au moins un vaste marécage formé[108] par les apports de ces cours d’eau, marécage qui persistera toute l’année ou une fraction importante de l’année, suivant l’intensité de l’évaporation..... »

La conclusion est la suivante :

« Le lac Tchad est soumis à des variations de niveau et de surface dues principalement aux variations des apports de ses tributaires.

« Dans l’état actuel de nos connaissances sur la climatologie du Centre-Afrique et sur le Tchad lui-même, il paraît impossible de définir une loi périodique de ces variations.

« Le Tchad, déversoir de fleuves puissants, continuera à subsister pendant une longue période de temps, au moins en tant que marais. »

LES POPULATIONS DU LAC[152]

Les îles du Tchad sont habitées par les Boudouma (ou Yédéna) et les Kouri : les seconds se trouvent dans la partie sud-est de l’archipel, communément appelée Karga.

La langue des Boudouma diffère légèrement de celle des Kouri et présente quelque analogie avec celle des Kotoko : ils prétendent descendre « d’un ancêtre kanembou nommé Boulou, qui aurait épousé une jeune fille des Sô nommée Sado Saorom ». Certaine tradition rapporte que des captifs de Pouls se réfugièrent jadis dans l’archipel et vécurent dès lors avec les insulaires[153].

[109]Le mot boudouma signifie « l’homme à l’herbe » ou « l’homme aux herbes » (du kanouri boudou, herbe) ; kouri veut dire « grosse tête ».

Les Boudouma ont toujours vécu isolés dans leurs îles : l’eau des baḥrs les préservait de toute attaque du dehors et, jusqu’à notre arrivée dans le pays, ils ne connurent point de sujétion. N’ayant pas de représailles à craindre, ils profitaient de leur situation privilégiée pour s’adonner à la piraterie sur les terres avoisinantes du Kanem et surtout du Bornou. Notre domination a mis fin à cet état de choses, et, à l’heure actuelle, les Boudouma — qui circulent à travers les îles du lac sur des pirogues de paille et de roseaux — s’adonnent à la pêche, au commerce, à la culture du mil et élèvent de beaux troupeaux de bœufs aux cornes immenses. Ces bœufs ont, du reste, leur légende et les indigènes prétendent qu’ils sont miraculeusement sortis du lac lui-même. Les Boudouma sont, en général, restés fétichistes, tout en adoptant certaines pratiques musulmanes. Il est probable, d’ailleurs, que l’Islam est destiné à faire des progrès parmi cette population.

Les Kouri se sont fortement mélangés aux Kanembou qui sont venus s’installer à côté d’eux, et il est possible que la légère différence existant entre leur langue et celle des Boudouma provienne de forts emprunts faits par la première à l’idiome des Kanembou. Ils sont complètement islamisés et, quoique présentant de nombreux points communs avec leurs voisins de l’archipel, sont d’un naturel moins primitif et d’un abord plus sympathique que les Boudouma. Leurs mœurs et coutumes sont, à quelques détails près, celles des Kanembou. Néanmoins, la vie des îles leur a imprimé un cachet tout particulier.

Autrefois, les Kouri pillaient également leurs voisins de la terre ferme, moins cependant que ne le faisaient les Boudouma : ils entretinrent généralement des relations médiocrement bonnes avec les Arabes et Kanembou du Dagana. Une attaque contre des Ḥaddâd récemment venus du Kanem leur apprit à connaître les flèches empoisonnées de ces chasseurs,[110] et ils renoncèrent dès lors à toute idée d’agression contre leurs voisins de l’Est.

Les Kouri comprennent plusieurs subdivisions : les Kali ou Kaléâ habitent la région de Berirem et ont pour chef le jeune et ardent Mousa ould Daouda ; leurs voisins et rivaux, les Kerâoua, sont commandés par Djibrin, qui réside à Monoukoum ; d’autres Kerâoua sont à Kanassarem (chef Abba) ; les Kéléoua, qui se réclament d’une origine toubou, sont à Michiléla ; les Yakoudiâ, Gayaâ, Médéâ, vivent avec les fractions précédentes.

Les luttes entre tribus étaient autrefois assez fréquentes chez les Kouri, qui, au surplus, vivaient en désaccord avec les Boudouma.

Dans les premières années de ce siècle, par suite de l’asséchement du lac, les baḥrs qui entourent les îles des Kouri s’étaient en grande partie vidés et, en 1905-1906, il fallait pousser jusqu’à Berirem pour trouver enfin l’eau du Tchad. Au mois d’août 1906, nous circulâmes à cheval dans toute la région Douloumi, Derouderou, Koukouya, Berirem, Michiléla. Le seul obstacle rencontré fut le baḥr de Berirem, qui contenait un peu plus d’un mètre d’eau, et que nous pûmes, du reste, franchir à cheval.

Il est vrai que, quelque temps après notre tournée en pays kouri, la crue du lac fut exceptionnelle dans cette partie de l’archipel. L’eau du Tchad envahit les baḥrs et arriva jusque tout près de Kabirom, ce qu’on n’avait pas vu depuis longtemps. Les Kouri-Kaléâ et les Hamedj-Ngalên se retrouvèrent dans des îles, comme par le passé. Ces indigènes, qui ne pensaient pas revoir les eaux aussi subitement, avaient établi des plantations de coton dans le lit des baḥrs. Quand l’eau du lac, refluant vers l’est, atteignit la région qu’ils habitaient, ils pensèrent pouvoir l’arrêter en établissant des barrages de terre. Mais, la crue augmentant toujours, ces obstacles furent facilement franchis et les habitants virent, avec douleur, leur récolte de coton perdue.

D’après les renseignements donnés par la mission Tilho,[111] l’eau du lac a une tendance à revenir dans cette région : « certains baḥrs de l’archipel S.-E., secs en 1903-1904, sont occupés par l’eau du lac en 1908 ; en quelques points même, le niveau paraît s’être élevé ».

L’asséchement de la partie nord du lac jusqu’à hauteur environ du parallèle de la Komadougou Yoobé et l’envahissement par l’eau constaté en 1908 dans quelques baḥrs de la partie S.-E. peuvent peut-être s’expliquer par l’existence d’un barrage, qui séparerait complètement la partie sud du Tchad (cuvette du Chari) de la partie Nord (cuvette de la Komadougou Yoobé). « Nous ne faisons l’hypothèse ci-dessus que sous les plus expresses réserves. Nous ne voulons pas dire, non plus, que le barrage en question sépare définitivement, ni même généralement, les deux cuvettes ; nous nous bornons à signaler la possibilité accidentelle de ce fait, car elle expliquerait, d’une façon simple, nous le répétons, que le niveau dans le sud du Tchad soit resté stationnaire ou même ait pu croître légèrement, alors qu’au contraire tout le nord du lac, sur une distance de 60 kilomètres environ, s’est asséché[154] ».


[150]Chevalier, L’Afrique Centrale française, page 413.

[151]Documents scientifiques de la Mission Tilho, tome I.

[152]Voir l’étude de M. l’officier-interprète Landeroin (Documents scientifiques de la Mission Tilho, tome II).

[153]Par captifs, il faut vraisemblablement entendre « sujets ». Nous avons déjà vu que, selon la tradition, les Pouls ont précédé les Kanori sur les bords du lac. Les Boudouma semblent avoir toujours entretenu de bonnes relations avec les Pouls de l’Ouest ; en tout cas, il est d’un usage formel parmi eux de ne pas réduire en captivité des gens appartenant à cette population. Il existe quelques villages de Pouls dans l’archipel ; nous en avons trouvé deux chez les Kouri. Leurs habitants se sont, du reste, fortement mélangés aux insulaires.

[154]Cf. Labatut, Le territoire militaire du Tchad (Bulletin de la Société de Géographie d’Alger, 1911, p. 146-151).


[113]DEUXIÈME PARTIE


LES TOUBOU


I

LA POPULATION TOUBOU


Les indigènes que nous désignons du nom général de Toubou ne donnent aucun nom à l’ensemble de leur famille. Nous ne les appelons ainsi d’ailleurs que parce que, dans les premiers pays où les Européens les ont rencontrés (Fezzan et Bornou), ce nom leur était donné par le reste de la population. Nous savons que Tou est le monosyllabe par lequel les Tedâ désignent leur pays. Nachtigal croit que ce nom devait à l’origine signifier montagne ou rocher. On retrouve d’ailleurs cette racine dans le mot tougou qui, chez les Toubou du Sud, sert à désigner une grosse pierre plate, sur laquelle[114] les femmes écrasent le mil au moyen d’une pierre plus petite. Pour désigner un habitant du Tou, on dit Tedê-tou[155], c’est-à-dire Teda du Tou. Cette expression est probablement employée pour distinguer les Tedâ du Tibesti du Tedâ habitant d’autres régions[156]. On dit aussi quelquefois Tedê-emi, « ce qui prouve, dit avec raison Nachtigal, que le mot Tou, qui semble aujourd’hui tombé en désuétude, avait autrefois le même sens qu’emi, qui signifie montagne ou rocher[157] ». Le Tibesti semble donc avoir été appelé Tou à cause de sa nature montagneuse.

Nous avons déjà vu, à propos de la discussion sur les désinences bou et ma, que Toubou (pl. Toubouâ) servait à désigner un indigène habitant le Tou ou originaire de ce pays. Ce mot est kanembou et les Toubou ne le connaissent que pour l’avoir entendu employer par d’autres populations. Les Bornouans, les indigènes qui parlent des langues apparentées au kenga (Baguirmiens, Lisi), les Fezzanais se servent du même mot. Les Arabes de la région du Tchad, les Choa, emploient généralement le mot Gourʿan pour désigner les Toubou du Sud. Au Bornou cependant, ils se servent aussi du mot Toubô, sing. Toubaï.

L’appellation Tedê (pl. Tedâ)[158] est le pendant, en toubou, du nom kanembou de Toubou (pl. Toubouâ)[159].

La terminaison (pl. ), ajoutée à un nom de pays, sert en effet, chez les Toubou, à désigner l’habitant de ce pays.

D’après cette règle, et puisque Tou désignait le pays, un habitant devait donc être appelé Toudê, pl. Toudâ. Comme on appuie fortement sur le (voir plus haut Foddê), on a eu finalement Tedê, pl. Tedâ[161].

Toubou (pl. Toubouâ) et Tedê (pl. Tedâ) veulent donc dire : habitant du Tou, du Tibesti. Le premier est le mot kanembou, le second est le mot toubou[162].

Les Toubou forment, au Fezzan, la majeure partie de la population du district méridional de Gatroun. Ils occupent le Tibesti, le Borkou, les vallées occidentales de l’Ennedi. Au Ouadaï, on en trouve chez les Arabes Maḥâmid (Cheurafadâ), sur les bords de l’ouadi Yên (Norea) et au Mourtcha (Kreda). Ils occupent, dans le Territoire du Tchad, la vallée du Baḥr el Ghazal (Kecherda et Kreda) et ils sont nombreux au Kanem. On en trouve également dans le Bornou septentrional et enfin, sur la route du Kanem au Fezzan, dans les oasis de Kawar.

Comme nous l’avons déjà dit, les Toubou ne se donnent pas de nom d’ensemble. Les habitants du Tibesti sont appelés Tedâ et ceux du Borkou ammâ Borkouâ ou Borkoudâ. Ceux-ci donnent le nom de Dâza aux Toubou situés plus au Sud[163].[116] Mais ces derniers réservent ce nom de Dâza aux seuls Kecherda et appellent Dazagadâ tous les indigènes qui parlent leur langue (dazaga, médi Dazagadâ). Or la langue du Borkou est la même que celle des Toubou du Sud et elle présente quelques différences avec celle des Tedâ. On pourrait donc diviser les Toubou en deux groupes : les Tedâ et les Dazagadâ.

Une pareille division est loin d’être rigoureuse, puisque certains de ces Dazagadâ du Borkou, du Kanem et du Bornou sont d’origine tedâ. Elle n’offre d’ailleurs pas d’intérêt. La population toubou est une, malgré les différences qui peuvent exister entre certaines de ces fractions. Ces différences s’expliquent principalement par le fait que les Tedâ sont toujours restés isolés dans leur pays montagneux du Tibesti, tandis que la plupart des Dazagadâ vivaient au contact de diverses populations (Kanembou, Kanouri, Arabes) et se mélangeaient peu ou prou avec celles-ci.

Il est difficile de savoir quel est le pays d’origine des Toubou. Le Tarikh el Khamis[164] les ferait venir d’Égypte et les appellerait Nas Firaʿoun : les gens de Pharaon. Ce renseignement est d’autant plus curieux que Barth a déjà signalé certaines analogies entre le toubou et l’égyptien antique ou le copte[165]. Barth remarquait également que « les expressions qui sont identiques ou qui se ressemblent chez le teda et chez le tamachek ou l’un quelconque des dialectes berbères ainsi nommés — parmi lesquels quelques savants sont toujours portés à ranger le teda — se réduisent, en somme, à quelques cas extrêmement rares, isolés et qu’on peut certainement à moitié expliquer par les relations matérielles de l’existence[117] et des échanges ». La langue toubou semblerait donc présenter quelque affinité avec le groupe égyptien (égyptien antique et copte) des langues chamitiques[166]. Il est peut-être intéressant de rappeler ce que disait Moḥammed el Tounesi, au sujet des Gourân, et de le rapprocher de ce qui précède. « Les Gourân sont de petite taille, généralement d’un teint assez net et rapproché de la coloration des Égyptiens, en telle sorte qu’ils ne semblent pas être d’origine soudanienne[167]. »

[118]Les Toubou, par suite de leur isolement dans le désert, ont vécu longtemps ignorés des géographes. Les écrivains arabes parlaient bien des Zoghâwa, des royaumes du Kanem et du Bornou, mais ce fut Maqrizi (1360-1442) qui, le premier, signala la soi-disant tribu berbère des Bardoa. Après lui, Léon l’Africain (1483-1552) parla également de la tribu libyenne des Bardoa (Berdoa, Berdeoa, Berdeva, Birdeva), qu’il rangeait parmi les peuples numides. Léon signalait, en outre, la population des Ghoran, dont il n’indique pas l’emplacement d’une façon bien précise. Il place d’abord ces Ghoran au sud des royaumes de Borno et de Gaoga. Il écrit plus loin, après avoir parlé des chemins du désert qui vont de Fez à Tombut et de Télensin à Agadez : « et est beaucoup plus fâcheux le chemin retrouvé par les modernes, qui est pour aller de Fez au grand Caire par le désert de Libye : toutefois, en faisant ce voyage, l’on passe à côté d’un grand lac[168] à l’entour duquel habitent les peuplades de Sin et Ghorran ». Léon signale enfin que le royaume de Nubie « devers midi se joint avec le désert du Goran » et que « le roi de Nubie est souvent en guerre avec ceux du Goran, qui sont de la race des Bomiens[169], mécaniquement habitants du désert, sans que personne puisse rien comprendre à leur langage »[170]. Disons, en passant que l’extension donnée par Léon l’Africain à cette peuplade des Gourân semble être fort exagérée[171].

Moḥammed et Tounesi compléta dans son Voyage au Ouadaï (1851), les vagues renseignements donnés par Léon. « Les Gorân, écrit le cheïkh, sont établis au nord du Ouadây. Cette population, riche en troupeaux, en chevaux, en[119] chameaux, est disséminée çà et là en une foule de petites peuplades dont chacune se suffit à ses besoins »[172].

Au nord des Gourân, Et Tounesi signalait de plus les Toubou-Turkmân, qui stationnaient du côté du désert de Libye[173], et les Toubou-Rechâd (ou Toubou des montagnes), dans les pays desquels passait la route menant du Ouadaï au Fezzan. Le cheïkh dépeignait ces Toubou comme des gens cupides et avares, dont la langue était incompréhensible et les mœurs bizarres. Ils formaient un groupe considérable de hordes, qui menaient la vie nomade dans la partie sud-est du Sahara et rançonnaient les caravanes traversant le pays.

Les explorateurs Lyon (1818), Richardson, Barth, Overweg, Vogel (1850-1855), le consul français Fresnel (1850), recueillirent aussi des renseignements sur le Tibesti et ses habitants.

Plus tard, Gerhard Rohlfs put même tracer, grâce aux notes qu’il avait prises à Kawar (1866), une carte du territoire des Toubou.

A la suite des renseignements donnés par Maqrizi et Léon l’Africain, « le monde savant avait pris l’habitude de considérer les Toubou, sur le territoire desquels devait nécessairement se trouver située la région des Bardoa, comme des parents des Touareg, comme des Berbères plus ou moins mélangés[174]. Et ce qui confirme cette idée, c’est que les anciens colonisateurs du Kânem, le berceau du futur royaume bornouan, passaient pour avoir émigré du Nord à travers ce désert libyen où étaient les cantonnements des Bardoa, et que les hommes instruits du Soudan, ceux qui étaient au courant de l’histoire, assignaient à la dynastie bornouane[120] une origine berbère. Léon l’Africain dit expressément que le roi du Bornou était de la race libyenne des Bardoa.

« Plus tard, lorsque Barth, à la suite de ses études linguistiques, eut cru devoir affirmer la très prochaine parenté des Kanouri et des Tedâ, on s’empressa de rattacher ces derniers à la race nègre, dont on ne doutait pas que les habitants du Bornou ne fissent partie, et Barth lui-même, pour concilier son assertion avec celles de Léon l’Africain et de Maqrizi, supposa qu’au temps de ces écrivains une tribu de Bardoa conquérants avait émigré du désert libyque au pays des Toubou et s’y était fixée à demeure[175]. »

Nous avons déjà montré que Nachtigal, contestant en cela les allégations de Barth, croyait que la tribu des Bardoa était une tribu tedâ habitant anciennement la région du Tibesti appelé Bardaï ou Bardê[176]. Il faisait remarquer que le désert a imposé un genre de vie uniforme aux peuplades qui l’habitent et que celles-ci présentent à peu près les mêmes caractères : d’après lui, les écrivains arabes s’étaient laissés induire en erreur par l’analogie existant entre le type toubou et le type berbère. Nachtigal ajoutait que les Toubou, s’ils n’étaient point des Berbères, ne ressemblaient cependant pas à des nègres, et qu’ils formaient une population intermédiaire entre les indigènes du Nord de l’Afrique et les nègres du Soudan ; qu’il était difficile, d’ailleurs, d’établir une démarcation absolue entre tous ces peuples et que, grâce au climat et au mélange du sang, il n’y avait pas un saut brusque des Touareg, des Toubou, des Bideyat et des Zoghâoua aux populations soudaniennes avec lesquelles ils étaient en contact[177].

[121]Nous avons déjà indiqué le rôle que certains Toubou ont joué dans la fondation du royaume du Kanem. D’autres Toubou désignés sous le nom de Tedâ par la chronique de Barth, vinrent plus tard troubler l’ordre établi et entrèrent en conflit avec les princes du pays. Nous savons que les Boulala s’appuyèrent sur ces nomades dans leur lutte contre la branche aînée. Cette alliance entre les deux populations a d’ailleurs dû être facilitée par ce fait que les Maguemi, fraction à laquelle appartenaient les princes boulala, étaient en partie d’origine toubou[178]. En tout cas, Boulala et Toubou chassèrent de Ndjimi les sultans du Kanem et ils les forcèrent à s’enfuir au Bornou. Les deux populations victorieuses semblent s’être pénétrées et nous verrons plus loin que plusieurs fractions toubou (Chennakorâ, Tchoandâ) se disent d’origine boulala. Nous retrouverons d’ailleurs, chez les Boulala, quelques traces de cette longue cohabitation avec les Toubou.

Plus tard, les rois du Bornou reprirent le Kanem sur les Boulala et ceux-ci furent chassés du pays des Toundjour. Les Toubou ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique.

Nachtigal a étudié les Toubou du Tibesti (Tedâ), du Borkou (Ammâ Borkouâ) et du Kanem (Dazagadâ Konoumâ). Nous passerons donc rapidement sur eux pour étudier d’une façon plus particulière les Toubou du Baḥr el Ghazal et du Ouadaï.


[155]Prononcer Tedé. L’accent circonflexe indique que l’accent tonique doit porter sur la lettre é.

[156]On dit de même ana Kanembou Kanem « Je suis un Kanembou du Kanem », parce qu’il y a également des Kanembou au Dagana.

[157]On pourrait objecter cependant que l’expression Tedê-emi est peut-être Tedê-mi, qui veut dire « fils de Teda ». Cette façon de s’exprimer, « fils de Boulala, Kouka fils de Kouka, etc. » est en effet très familière aux indigènes.

[158]C’est donc à tort que Reinisch, considérant la forme Tibou ou Tebou comme indigène a prétendu la rattacher à l’égyptien Teḥennou (Die einheitliche Ursprung der Sprachen, p. 4-6).

[159]Cf. Barth, Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien, p. LXVI.

[160]Fôdi veut dire « fleuve, rivière, baḥr ». En parlant du Baḥr el Ghazal, les Arabes disent tout simplement el baḥr البحر et les Toubou fôdi.

[161]Barth se trompe quand il croit que le mot Tedâ est à la fois le singulier et le pluriel. L’erreur a d’ailleurs été signalée par Nachtigal.

[162]Nous n’avons jamais entendu employer le mot Tibbou, cité par certains voyageurs et employé par beaucoup d’auteurs (Burckhart, Lyon, Denham, Vivien de Saint-Martin, Élisée Reclus, Robert Cust, René Basset, etc.).

[163]Les habitants du Borkou appellent ces Toubou « Dâza » et aussi « Kecherda ». Cela laisserait-il supposer que les Kecherda ont été les premiers à émigrer vers le Sud ?...

[164]Manuscrit arabe qui existerait au Ouadaï et qui contiendrait des renseignements historiques sur les populations du Centre-Africain.

[165]Barth signale également certaines ressemblances entre le kanouri et l’égyptien antique. Voir d’ailleurs, à ce sujet, Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien : Einleitung, p. CLXXXV et suiv. (die Kanuri-Sprache, die Teda-Sprache). C’est aussi une partie de la thèse de Reinisch dans l’ouvrage cité plus haut, p. 114, note 158.

[166]Les idiomes toubou et kanouri sont classés parmi les langues des nègres. On a coutume de réserver ce nom à un certain nombre d’idiomes de la côte occidentale et du centre de l’Afrique (Atlantique-Niger-Tchad-Nil). « Faute d’un meilleur nom, dit Robert Cust, ce groupe est appelé nègre, désignation incontestablement inexacte. »

Frédéric Müller range sous cette dénomination vingt-quatre langues ou groupes de langues. Citons, entre autres, le sonrhaï, le haoussa, le groupe bornou, le baghirmi et le maba.

Robert Cust divise les langues d’Afrique en six groupes : sémitique, hamitique, nouba-foulah, nègre, bantou, hottentot-bushman. Le groupe nègre se subdivise lui-même en quatre sous-groupes : le troisième, ou sous-groupe central, comprend cinquante-neuf langues et onze dialectes parlés dans la région située autour du lac Tchad. Les idiomes les plus connus de ce sous-groupe sont : le sonrhaï, le haoussa, le tibbou et le kanouri.

Tous les idiomes nègres ont un caractère franchement agglutinant ; mais on ne saurait leur attribuer une origine commune.

[167]« Il existe un Tarikh el Khamis d’Ed Diarbékri qui a été publié au Qaire en deux volumes. L’épithète de Nas Firaʿoun signifie simplement que l’auteur relativement moderne du livre (XIVe siècle de notre ère) rattachait au point de vue religieux les Toubou aux Égyptiens infidèles. Et encore a-t-il mentionné les Toubous ? N’a-t-il pas dit simplement que les infidèles égyptiens émigrèrent à l’ouest. Le Tarikh el Khamis d’Ed Diarbékri est-il le même que celui qui existerait au Ouadaï ? Ceci n’est pas pour infirmer la parenté possible du toubou à l’égyptien (sans tomber dans les rêveries de Reinisch), mais, en pareil cas, la linguistique est un meilleur guide que les inventions religieuses et les généalogies fabuleuses fabriquées par les tolba. Mais si le toubou est apparenté à l’égyptien, il l’est par conséquent au berbère qui appartient au groupe chamitique, appelé aussi proto-sémitique. Le kanouri n’a rien de commun (Barth ne savait pas l’égyptien) avec l’égyptien. » (RENÉ BASSET.)

[168]Le lac Tchad apparemment.

[169]« Una generazione di zingani » qui désigne les Bohémiens, les Tsiganes.

[170]Cf. Barth, Sammlung und Bearbeitung, p. LXVI-LXVIII.

[171]« Les Toubou sont mentionnés par les auteurs arabes du moyen âge sous le nom de Koouâr. El Bekri (XIe siècle de notre ère) rapporte des légendes sur leur soumission par ʿOqbah. » (R. B.)

[172]Cf. Barth, Sammlung und Bearbeitung, p. LXVIII.

[173]Dans la région de l’enneri Marmar, sur le versant ouest du Tibesti. Turkmân est probablement Tomâghera : l’intonation de ce dernier mot a dû induire le cheïkh en erreur.

[174]Vivien de Saint-Martin appelait les Toubou « les plus dégradés de tous les Berbers par le mélange de sang nègre » et « la race métisse et tout à fait dégradée des Tibboû ».

[175]Nachtigal.

[176]Les différents noms donnés à cette tribu par Léon l’Africain peuvent s’expliquer de la façon suivante :

Forme kanembou : Bardêboua. Comme le b est à peine prononcé, on obtient : Berdeoa, Berdoa, Bardoa. Forme toubou : Bardêda, Bardêba. Correspondrait aux noms de Berdeva, Birdeva.

[177]Voir, à ce sujet, l’intéressant chapitre de Nachtigal intitulé Völkerverhältnisse in der östlichen Sahara (tome II de sa relation).

[178]Nous avons déjà signalé la chose. Remarquons d’ailleurs que les mots Maguemi, Magueï, signifient « fils de Maga », et que les Boulala se donnent à eux-mêmes le nom de Mâga ou Mâggué. Bornougué, les gens du Bornou ; Mâggué, les gens de Mâga.

Mâga semble être un mot toubou, composé de maï (sultan) et du suffixe ga (idée de relation). Mâga voudrait donc dire « gens du sultan ».


[122]II

LES TEDA


Les Tedâ sont les plus purs d’entre les Toubou. Ils sont restés isolés dans les montagnes du Tibesti, n’ayant guère de relations qu’avec le Kawar, le Borkou et surtout le Fezzan, où quelques-uns de leurs compatriotes sont installés dans le district méridional de Gatroun.

La chaîne du Tibesti comprend plusieurs massifs importants. Le mont Tarso, au Nord, forme une vaste croupe de 80 à 100 kilomètres de développement, que Nachtigal a franchie à une altitude de 2.200 mètres. Le plus haut sommet du Tarso est l’emi Tousidde, au pied duquel se trouve le Trou au Natron[179]. Vers le centre de la chaîne, l’emi Tasserterri forme un second massif, à la base duquel jaillit une source thermale (iériké)[180]. Enfin, vers l’extrémité sud-est, se trouve l’emi Koussi. « Ce massif est, au dire des habitants, aussi haut, sinon plus, que le Tousidde. Il faut un jour entier pour en atteindre le sommet ; il n’est point rare qu’on y voie de la glace, et les chameaux des gens qui l’habitent, les Koussoâs,[123] comme on les appelle, sont, paraît-il, aussi velus que ceux de la côte nord et des montagnes du littoral... Un Borkouan m’a assuré qu’au sommet de cette montagne il existe également un vaste et profond Trou au Natron et qu’à son pied jaillissent deux sources thermales[181] ». L’aguid el Khouzam d’Acyl[182], Barkaï, qui a été élevé au Borkou, nous a donné quelques renseignements intéressants sur le massif du Koussi.

L’hiver (chité, شتاء) y dure quatre mois. Comme il fait alors très froid, les gens endossent plusieurs vêtements et s’enveloppent dans des notos[183]. Ils mettent des gants en fourrure et se couvrent la tête avec des bonnets de peau, qui ne laissent voir que les yeux. Ils se chauffent constamment autour de grands feux. L’eau se gèle dans les guirbés et les vieilles peaux de bouc qui suintent sont reliées au sol par un filet de glace (el mé djamad, الما الجامد). La pluie ne tombe que pendant quatre ou cinq jours, mais elle tombe alors à torrents et d’une façon continue.

Le Koussi est surtout connu par ses sources d’eau chaude, qui jaillissent au milieu des rochers. Ces eaux ont en effet une grande réputation. Les indigènes du Tibesti, du Borkou et d’ailleurs, qui souffrent d’infirmités ou de rhumatismes, sont hissés sur des chameaux et amenés au Koussi. Là, on les attache avec des cordes et on les fait descendre dans l’eau brûlante. Comme les patients crient et se débattent, on les retire un moment, puis on les replonge à nouveau dans l’eau, et ainsi de suite. Il paraît que le remède est souverain.

La région du Koussi est pauvre. Il n’y a guère que du kreb, du settir et une variété de mil (tédri, en toubou), qui pousse à la saison des pluies. Les habitants utilisent aussi une espèce de « pastèque amère », de coloquinte[184], dont ils font[124] bouillir les graines avec de la cendre dans des bourmas. Les graines sont ensuite écossées et l’amande donne une sorte de graisse végétale, que l’on mange avec les dattes. Enfin, la plante verte[185] (chîḥ, شيح, en arabe ; odosir, en toubou), que les femmes placent dans leurs cheveux et que l’on met au cou des enfants, vient de l’emi Koussi.

Le Tibesti, situé en plein Sahara, a un climat extraordinairement chaud et sec. Ce pays montagneux est très pauvre et les dattes en sont la principale ressource. Les animaux domestiques comprennent surtout des chameaux et des chèvres.

La vie misérable que mènent les Tedâ les rend âpres au gain et leur ôte tout scrupule sur le choix des moyens. « Se dépouiller l’un l’autre est leur constante préoccupation ; le mensonge, le vol, le meurtre, tout pour cela leur est bon. » Aussi les Tedâ sont-ils d’une humeur défiante et soupçonneuse. Qu’on ajoute à tout cela l’influence du lakbi (liqueur fermentée obtenue avec la sève du palmier), et l’on comprendra la fréquence des querelles, des rixes et des luttes sanglantes.

Les tribulations au Tibesti de Moḥammed et Tounesi et de Nachtigal nous édifieront sur l’hostilité des Toubou envers les étrangers et sur la façon dont ils rançonnent les caravanes qui traversent leur pays.

La caravane du cheïkh Et Tounesi comprenait un homme de la tribu des Toubou-Turkmân, qui avait été obligé autrefois[125] de s’expatrier après avoir commis un meurtre. Les gens de sa tribu, avertis, vinrent le réclamer aux Ouadaïens de la caravane ; mais ceux-ci malmenèrent le chef toubou et coupèrent même les jarrets à son chameau. Le lendemain, au moment de partir, un chameau de la caravane disparut et un Ouadaïen fut égorgé par les Toubou. « Nous trouvons, dit le cheïkh, le Ouadayen noyé dans son sang et s’agitant encore des dernières convulsions de la mort. A distance nous découvrons une nuée de chameaux, dont chacun portait deux cavaliers à la face couverte d’un litham noir. On eût dit des corbeaux juchés sur des chameaux. Ces sauvages faisaient manœuvrer leurs montures avec une habileté et une légéreté incroyables. Le cheval n’est pas plus rapide, plus docile, plus impatient sur le champ de bataille. »

Pendant vingt jours, la caravane fut harcelée à tout instant par les Toubou-Tourkmân, et la poursuite ne cessa que lorsque le cheïkh et ses compagnons pénétrèrent dans le territoire des Toubou Rechâd. Là, de nombreux indigènes vinrent s’installer à côté de l’endroit où campait la caravane, et quand arriva le sultan, juché sur un chameau avec sa femme en croupe[186], il fallut régaler tout ce monde. La troupe des Toubou accompagna les étrangers et elle fut nourrie par ces derniers pendant toute la traversée du territoire de la tribu. Le dernier jour, un cadeau fut offert au sultan, qui en fit réclamer un autre pour lui et sa femme. Puis, au moment où les voyageurs allaient charger leurs chameaux, le sultan arrivait et « tout ce qu’il apercevait à son goût, cordes, petites sébiles, il le happait et s’en faisait cadeau ». Après lui, ce fut le tour de la sultane, puis celui d’une foule de Toubou, qui disaient tous Tané meilabou : je suis fils du sultan[187]. « Ils parcourent la[126] caravane ; tout ce qui leur plaît, ils l’enlèvent ; tout ce qu’ils s’avisent de nous demander, il faut le leur donner. Presque aucun objet de quelque valeur ne nous resta. »

Après ce pillage en règle, le cheïkh et ses compagnons purent enfin partir « vexés, ennuyés, fatigués à l’excès de ces procédés odieux des Toubou ».

La qualité d’Européen valut à Nachtigal d’avoir à souffrir bien davantage de l’hostilité et de la cupidité des habitants du Tibesti. Quand l’explorateur visita le val Bardaï, il envoya un cadeau au sultan (dardaï), qui était alors malade. Nachtigal fut vite dépouillé de ce qu’il avait par les Toubou, maïnas ou non, qui lui réclamèrent tous quelque chose. Quand il ne posséda plus rien, on ne voulut pas le laisser partir. Il demanda vainement au sultan, qui avait enfin paru, de lui permettre de regagner le Fezzan. Celui-ci visita la tente de Nachtigal et, quand il n’y vit que deux caisses qui ne contenaient presque rien, il se disposa à s’en aller. Le maïna Arami, le guide et le protecteur de Nachtigal, fit alors un discours au sultan pour lui montrer la nécessité de laisser partir l’Européen. Ce fut en vain d’ailleurs, car le dardaï répondit simplement : « Le bois est vide, je m’en vais. » Et ce fut tout.

Nachtigal réussit néanmoins à prendre la fuite pendant la nuit. Au moment de le quitter, les Tedâ qui l’avaient accompagné fouillèrent une suprême fois dans ses caisses pour en retirer les objets à leur convenance. Après tous ces pillages, il ne restait plus rien au malheureux Nachtigal. Sa caravane offrait un spectacle lamentable sur la route de Fezzan. « Moi-même, dit l’explorateur, les pieds absolument nus, les jambes enveloppées de loques de coton qu’avec la plus grande audace d’euphémisme on ne pouvait plus qualifier de pantalon, le torse inclus dans un pardessus d’été parisien réduit à l’état[127] le plus piteux, je haletais sous le faix de deux fusils ». Nachtigal et ses compagnons atteignirent toutefois sans encombre le district fezzanais de Gatroun.

Les nobles (maïnas) jouent un grand rôle chez les Tedâ et le sultan (dardaï, dardê) n’a pas beaucoup d’autorité. La tribu des Tomâghera commande aux vallées septentrionales. A côté d’elle, les Gounda forment également une tribu importante. La fraction dominante dans le sud du pays est celle des Arinda.

Les Senoussi[188]. — Au point de vue religieux, les Tedâ sont des musulmans très fanatiques. La haine des chrétiens est d’ailleurs soigneusement entretenue par les Senoussis qui recrutent de nombreux auxiliaires au Tibesti et au Borkou. Il est donc nécessaire, avant de commencer l’étude des Toubou du Sud, de donner quelques renseignements sur la secte qui lutte avec tant d’acharnement contre l’expansion française en Afrique Centrale.

Le fondateur de la confrérie est le cheïkh Sidi Moḥammed ben ʿAli Es-Senoussi, qui, écrit Moḥammed el Hachaïchi, « descendait du prophète Moḥammed par une filiation établie d’une façon certaine » (!). Il naquit près de Mostaganem, vers la fin du XVIIIe siècle, et appartenait à la grande tribu des Oulâd-Sidi-ʿAbd-Allah (dont l’ancêtre fut Si ʿAbd-Allah-ben-Khaṭṭâb). Après avoir étudié à Fâs durant plusieurs années, il décida de faire le pèlerinage de la Mekke. « Il passa à Temacin, traversa le Djerid tunisien, la Tripolitaine, la Cyrénaïque et arriva en Égypte... Il avait d’abord eu l’intention de s’arrêter au Caire, où il comptait compléter son instruction[128] à la djâmiʿ El-Azhar ; mais, dans ce milieu semi-officiel d’uléma, ayant des charges à la cour du khédive ou inféodés aux Osmanlis, il ne rencontra ni le genre d’enseignement qui répondait à ses aspirations mystiques et puritaines, ni les satisfactions d’amour propre qu’il avait auprès des tolba du Sahara. Ayant même voulu, un jour, professer en public, il effraya les chefs de la mosquée par la hardiesse de ses doctrines intransigeantes, et le cheïkh El Hanich, un des grands personnages religieux du Caire, lança contre lui un véritable anathème, le dénonçant au peuple musulman comme un novateur et un réformateur religieux. On ajoute même qu’il essaya de le faire empoisonner, et que ce ne fut que par miracle que Si Senoussi s’échappa du Caire. Aussi, ce dernier conserva-t-il, toute sa vie, une haine invétérée contre les Égyptiens[189]. »

Le cheïkh Senoussi devint, à la Mekke, le disciple préféré de Si Aḥmed ben Idris el Fâsi, le grand chef de l’ordre des Khadiria. Celui-ci, en butte à la haine des uléma de la Mekke, qui le traitaient d’« hérésiarque », dut se réfugier à Sobia, dans le Yémen : Es Senoussi l’accompagna dans son exil.

En 1835, à la mort de Si Aḥmed, l’ordre des Khadiria se scinda en deux branches ennemies. Le cheïkh Senoussi fit bâtir une zaouia sur la montagne d’Abou Kobaïs, à côté de la Mekke, et ses partisans prirent le nom de Senoussis, tandis que ceux de la zaouia rivale devenaient les Mogharania et, plus tard, les Soualiah.

De nombreux disciples suivirent l’enseignement donné par Sidi es Senoussi dans la zaouia d’Abou Kobaïs, et les doctrines intransigeantes qu’il professait se répandirent bientôt dans la plupart des régions de l’Hedjaz, du Yémen et de l’Irak. Mais le clergé semi-officiel de la Mekke manifesta son hostilité à l’égard du novateur, et celui-ci, tout comme son maître, dut se résigner à quitter la ville sainte. En 1843, il partit pour la Cyrénaïque ; il séjourna plusieurs années au djebel[129] Lakhdar, non loin de Benghazi, dans le pays de Derna, et sur cette montagne s’édifièrent rapidement de nombreux établissements religieux. Le cheïkh Senoussi rassembla ensuite un certain nombre d’adeptes et se retira avec eux sur les confins de la Tripolitaine, dans l’oasis de Djarhaboub, qu’il fit défricher et mettre en culture (1855). Il y fit construire la grande zaouia, qui resta pendant longtemps le centre de la confrérie et le point d’où la propagande senoussie rayonna sur le Nord et le Centre de l’Afrique. C’est là qu’il mourut en 1859. Le bruit se répandit, dans tout le Sahara oriental que la mort du saint homme avait amené une éclipse de soleil et de lune, et de nombreux pèlerins accoururent à Djarhaboub pour prier sous la coupole de son tombeau. L’aîné de ses deux fils, Sidi Moḥammed el Mahdi, « connu aussi sous le nom de El Bedr (la lune) à cause de sa beauté physique et de sa popularité », devint le khalife de la confrérie. Son nom de Mahdi était significatif ; les fidèles se racontaient, en outre, qu’il portait entre les deux épaules « le signe des prophètes » et que, Sidi es Senoussi, prévoyant la considération dont son fils jouirait plus tard, avait coutume de lui baiser la main.

Nous allons exposer succinctement les principes qui servirent de base au cheïkh Es-Senoussi pour fonder une nouvelle confrérie religieuse dans l’Islam et les méthodes qu’il préconisa pour assurer le triomphe de sa doctrine. La chose est particulièrement intéressante, car nous constaterons, plus loin, que le grand-maître actuel de l’ordre, Si Aḥmed Chérif, s’est notablement écarté — par son attitude franchement hostile à notre égard et ses accommodements avec les Turcs — de la ligne de conduite adoptée par Sidi es Senoussi et, avec néanmoins des tendances bien marquées au pouvoir temporel, par son fils aîné et successeur, Si el Mahdi.

« Les Snoussya, écrivait le commandant Rinn en 1884, ne sont ni des novateurs, ni des réformateurs : ce qu’ils prêchent c’est d’abord l’observance du « contrat primitif », c’est-à-dire les doctrines du Coran et de la Sonna, dépouillées de toutes les innovations et hérésies qui ont été introduites, soit par les[130] détenteurs des pouvoirs politiques, soit même par les cheikhs de plusieurs ordres religieux, qui se sont écartés des règles tracées dans le Livre de Dieu et observées par les vrais soufi[190].

« En somme, les doctrines des Snoussya ne sont autre chose que le retour au Coran et au soufisme[191] des premiers siècles de l’Islam ; ce qui revient à dire qu’elles affirment la nécessité de « l’Imamat » comme gouvernement, et l’excellence absolue de la vie contemplative et dévote. Nous avons dit déjà que la Loi musulmane entendait par « Imamat » la « théocratie panislamique » et c’est, en effet, vers ce but gigantesque et redoutable pour tous les gouvernements musulmans, que tendent tous les actes et toutes les prédications des Snoussya.

« Seulement, en gens intelligents et convaincus de l’excellence de leur cause, les Snoussya ne demandent ni à la violence, ni aux excitations révolutionnaires, la réalisation de leurs espérances. Ils poursuivent leur but froidement, sans jamais avoir recours à des coups de force qui pourraient compromettre ou retarder le résultat qu’ils cherchent, et sans jamais avoir la moindre compromission, ou le moindre engagement politique, avec les gouvernements musulmans ou chrétiens dont ils veulent la destruction...

« Les Snoussya sont certainement l’ordre religieux qui affecte le plus de se tenir en dehors des choses politiques, et cependant c’est, en matière politique, celui dont l’influence est la plus dangereuse... Ce n’est pas la révolte que prêchent les chefs des Snoussya, c’est l’émigration[192]. Car, à leurs yeux,[131] l’émigration est le seul moyen qu’ont, pour rentrer dans l’Islam, les vrais croyants vivant sous le joug des chrétiens ou sous celui, non moins maudit, de tous les souverains musulmans qui, comme ceux de Constantinople, du Caire, de Tunis ou de Fez, sont à la merci des puissances européennes, et subissent leurs pernicieuses influences...

« L’esprit qui anime les Snoussya est absolument hostile à tout progrès, qu’il vienne de nous ou même d’un souverain musulman, et leur haine contre les Turcs, les Égyptiens, les Tunisiens, n’est pas moins vive que celle qu’ils ont contre les Européens.

« Leurs excitations incessantes pour ramener les Musulmans aux pures doctrines de l’Islam primitif, sont un danger pour tous les gouvernements, car ces doctrines austères, bases de toutes les religions qui considèrent les hommes comme égaux devant Dieu, n’admettent pas l’exercice d’un pouvoir temporel quelconque, en dehors de la théocratie qui en est l’idéal logique. »

Le commandant Rinn ajoute que les Allemands, en 1872, les Turcs, en 1877, et les Italiens, en 1881, essayèrent en vain de faire déroger Si Cheikh el Mahdi aux règles qui avaient été posées par le fondateur de l’ordre.

Le cheïkh tunisien Moḥammed el Hachaïchi, qui se rendit à Koufra, en juillet 1896, et fut reçu par Si el Mahdi, parle des Senoussis avec beaucoup de sympathie. Il s’élève énergiquement contre la réputation de fanatisme guerrier qui avait été faite aux Khouan de cet ordre religieux : il affirme que leur grand chef n’est pas approvisionné d’armes perfectionnées, qu’il ne bâtit point de forteresses et qu’il n’est nullement l’adversaire déclaré de toutes les branches de la religion[132] chrétienne. « Je jure par Dieu — écrit ce voyageur naïf — que ce sont là des mensonges. Ces calomnies ont leur source dans les dires de quelques Européens sans aveu qui traînent dans les ports de la côte, ou dans l’intolérance de certains Khouan ignorants, qui ne connaissent le cheïkh que pour en avoir entendu parler... Je tiens à dire que tous les habitants de cette partie du désert (le Sahara oriental) sont des gens paisibles, au milieu desquels les voyageurs n’ont rien à craindre. C’est qu’en effet le cheïkh a reçu de Dieu le don d’inspirer le respect autour de lui. Non pas qu’il exerce aucune pression sur les populations qui l’entourent, comme le ferait un émir ou un sultan ; mais, dans le désert où il a établi sa demeure, il vit saintement, dans l’adoration et la prière : il médite le Coran et s’efforce d’inculquer dans les cœurs des croyants les enseignements qu’il renferme... L’extérieur de sa personne et l’esprit de Dieu qui est en lui exercent sur le peuple une influence incomparable et le soumettent absolument à sa volonté...

« Chose digne de remarque, les frères obéissent aveuglément aux ordres du cheïkh ; sur un ordre de lui, tous se feraient tuer : cependant il ne leur ordonne autre chose que de prier et d’obéir à Dieu et à son prophète. Il ne fait pas montre de sa puissance, qui est plus grande que celle d’un roi ou d’un émir. Il se tient à l’écart des questions politiques, il n’a garde de montrer de la préférence pour un gouvernement plutôt que pour un autre. Il fuit toutes considérations de ce genre ; mais il indique aux hommes la voie de Dieu et, dans les régions où sa confrérie s’est établie, il s’efforce de faire régner la justice et la paix.

« Il envoie des frères, choisis parmi les plus savants, dans les tribus idolâtres, pour faire connaître le Livre de Dieu et leur enseigner, avec douceur, la vraie religion... Il ordonne aux tribus arabes de rester soumises à leurs chefs, et celles qui ne se conforment pas à ses ordres reçoivent des blâmes énergiques.

« Il n’écrit pas aux tribus ou aux fractions, ni aux émirs, ni[133] aux notables, pour les attirer dans sa confrérie ; il n’affirme pas non plus que sa confrérie est la meilleure de toutes celles qui existent, à moins qu’il ne s’adresse à une tribu idolâtre ayant commis des exactions dans le Sahara. »

Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi a été la dupe des apparences, il s’est laissé tromper par les bonnes paroles des Senoussis et, à ce point de vue, son livre n’a aucune valeur ; il n’a nullement remarqué l’activité de leur propagande religieuse et il était incapable de deviner les mobiles secrets de leur action. Il nous représente la confrérie comme parfaitement inoffensive. La réalité est tout autre ; d’ailleurs, il nous suffira de rappeler que de fanatiques missionnaires senoussis prêchaient le meurtre de Nachtigal, que Sidi el Mahdi a cherché à établir sur les États musulmans de l’Afrique centrale une influence plus politique que religieuse, que, depuis 1902, Si Aḥmed Chérif nous combat avec acharnement et qu’il a récemment sollicité l’appui des Turcs afin d’arrêter les progrès de l’occupation française — pour montrer combien les assertions du cheïkh sont erronées.

Sous le règne spirituel du fondateur de la confrérie, les missionnaires senoussis avaient créé de nombreuses zaouias en Cyrénaïque — notamment dans le district de Benghazi — au Fezzan et à Kaouar. Avec Sidi el Mahdi, ils firent preuve de la même activité et d’importants résultats marquèrent le succès obtenu par leur propagande. Les habitants de Ghadamès et de Ghat prirent le ouerd des Senoussis, et de zélés marabouts pénétrèrent dans les pays du Sud pour y répandre la bonne parole : du temps de Nachtigal, une zaouia existait dans l’oasis de Waou, au nord du Tou, et l’influence senoussie était déjà très grande au Tibesti, au Borkou et même au Ouadaï, où le roi ʿAli était un fervent adepte de la secte.

La confrérie comptait des adhérents au Hidjâz, dans le Yémen, l’Irak, la Syrie et en Égypte ; mais il était presque impossible à Sidi el Mahdi d’exercer une autorité efficace sur des groupements aussi dispersés. D’autre part, les agents senoussis réussissaient moins bien chez les populations[134] musulmanes du littoral méditerranéen, où existaient déjà des confréries rivales et un clergé officiel, que chez les tribus primitives du Sahara et les peuplades peu éclairées de l’Afrique Centrale. En 1875, un nommé Moḥammed ben el Mahdi, qui avait répandu les doctrines des Senoussis à Tunis et avait manifesté des sentiments répréhensibles à l’égard des quatre imams officiels, fut expulsé de la Régence par ordre du mouchir Moḥammed es Sadok Bey. Ce geste suffit à préserver la majeure partie du pays de toute nouvelle propagande ; les Senoussis recrutèrent néanmoins quelques adhérents dans le Djerid. Même situation en Algérie, où les résultats obtenus furent médiocres.

Sidi el Mahdi se persuada, à coup sûr, que l’avenir de la confrérie était en Afrique Centrale, où ses émissaires travaillaient à répandre la bonne doctrine ; il désirait, d’autre part, s’éloigner des pays obéissant à l’action des Turcs. C’est pourquoi, au mois de juin 1895, il prétexta un ordre formel de Dieu pour abandonner Djarhaboub et se rendre dans l’oasis de Koufra, en plein désert de Libye. Ce choix était très logique. La nouvelle résidence permettait à Sidi el Mahdi de mieux établir, aux yeux des fidèles, son indépendance à l’égard des autorités tripolitaines ; d’autre part, en s’enfonçant dans le désert, il devenait en quelque sorte un personnage inaccessible, mystérieux, et cela devait contribuer à augmenter encore sa réputation de sainteté et de puissance ; enfin, il se trouvait mieux placé pour administrer spirituellement les pays acquis à la confrérie. Sidi el Mahdi laissa à Djarhaboub un certain nombre de personnages notoires : l’aîné de ses neveux, Sidi el ʿAbed, qui devint son représentant dans la région ; son ancien précepteur, « le grand savant, la mer immense, le très érudit Sidi Aḥmed Er Rifi », qui n’y resta que peu de temps ; Sidi Moḥammed Bou Seif, élève de Sidi Senoussi, etc.

« Lorsque Sidi el Mahdi arriva à Koufra, que Dieu lui avait désigné pour son séjour, il fut reçu par la grande tribu arabe des Zouaia et par celle qui est établie à côté d’elle. Ces gens[135] ravis de son arrivée, partagèrent avec lui terres, palmiers, tout ce qu’ils possédaient. Les peuplades voisines, notamment celle très importante des Tebou, et les habitants du Sahara oriental vinrent le voir.

« Le village où le cheikh s’est établi s’appelle Beled El Djouf. Il se compose d’une soixantaine de maisons. Entre ce lieu et Ouadaï il y a environ quarante-cinq jours de marche par chameaux... Beled El Djouf est distant de Djerboub de vingt et un jours de marche, dont dix ou douze à travers une région désertique qui l’entoure de tous côtés. C’est un point central entre le Soudan, le Ouadaï, Tripoli, Ghat, le Caire et Benghazi[193]. »

Dès son arrivée à Koufra, Sidi el Mahdi chercha à étendre son influence au Bornou et au Baguirmi : un de ses disciples, Moḥammed es Sounni, qui fut envoyé à Dikoa pour amener Rabah à prendre le ouerd de la confrérie, échoua complètement dans sa tentative ; Gaourang, tout en se réclamant de la secte de Tidjania, écouta avec complaisance les émissaires senoussis et entretint avec eux des rapports qui devaient le rendre, par la suite, suspect d’hostilité à notre égard. Les relations de Sidi el Mahdi avec le sultan du Ouadaï, Yousouf, devinrent plus fréquentes que par le passé et, en 1898, Moḥammed es Sounni, de retour du Bornou, alla s’installer à Abéché, où il espérait établir solidement l’autorité spirituelle de son maître et jouer même un rôle politique — il devait, du reste, échouer complètement.

En 1899, l’arrivée des Français dans la région du Tchad remplit Sidi el Mahdi d’inquiétude pour la réussite de ses projets. Il quitta Koufra, en compagnie de Sidi Aḥmed Er Rifi, et vint s’installer à Gouro, dans le sud du Tibesti, afin de pouvoir mieux surveiller les progrès de notre occupation et, le cas écheant, s’employer énergiquement à lui faire obstacle. Il envoya Moḥammed el Barrani fonder une zaouia au Kanem et recruter des guerriers parmi les Touareg, les Oulâd Slimân[136] et les Toubou. Sidi el Mahdi mourut à Gouro, dans les derniers mois de 1901, laissant sa succession à son neveu préféré, Si Aḥmed Chérif, qui l’avait toujours accompagné[194] : les Senoussistes proclamèrent partout que le saint homme s’était élevé au ciel dans un nuage et qu’il allait revenir, vingt ans après, pour mener la guerre sainte.

Nous avons déjà vu, en étudiant les Oulâd Slimân, que la lutte contre les Senoussis débuta par un échec à Bir Alali, qui coûta la vie au capitaine Millot (10 novembre 1901). Elle se poursuivit durant toute l’année 1902 et, après la prise de la zaouia (18 janvier), la défaite et la mort d’Abou Aguila (4 décembre), Si Aḥmed Chérif donna à ses agents l’ordre de se replier sur le Borkou : il quitta lui-même Gouro, quelque temps après, et rentra à Koufra, qui redevint le centre de la confrérie.

La Senoussïa (appelée Triqat el Moḥammedia par le cheïkh Senoussi, dans son ouvrage sur les quarante confréries) s’appuie particulièrement sur des Arabes de la Tripolitaine et des oasis libyennes (Ouassal, Medjaberé, Botro, Zouaya, etc.) et des Touareg dissidents : Tamazgaden, Mazourak Abandarhen, Keltemet, Azdjer et Haggaren[195]. Ses adeptes sont désignés sous le nom de Khouân et de Fagara[196]. « On dit « un tel est un frère » pour indiquer qu’il appartient à la confrérie des Senoussia... Il y a quatre catégories de frères. Ceux qui occupent le rang le plus élevé dans les sciences sont dits moudjtehed. Parmi eux est le savantissime cheikh Sidi Mohammed Er-Rifi, le plus grand moudjtehed, l’élève du grand cheikh[197]. »

[137]La secte recrute également de nombreux auxiliaires parmi les Toubou du Tibesti et du Borkou (Tedâ, Boulgedâ, Ankatzâ) et les Oulâd Slimân réfractaires (Bedour, Megâreba, groupe du cheïkh Aḥmed).

Les Senoussis lèvent des impôts et font toute espèce de commerce, notamment celui des esclaves[198]. En faisant la description de Koufra, Moḥammed el Hachaïchi écrit ceci : « Toutes les marchandises viennent d’Ouadaï ou de Benghazi ; les provenances d’Ouadaï sont les plumes d’autruche, les peaux, les dents d’éléphants, les étoffes bleues et les esclaves, hommes ou femmes. »

Jusqu’à ces derniers temps, les Khouân approvisionnaient le Ouadaï en armes et en munitions, et les captifs provenant de ce pays étaient dirigés, par leurs soins, vers la Tripolitaine. C’est ainsi que la compagnie Bordeaux — dans son raid à l’est du Borkou, en mars et avril 1907 — enleva une caravane de captifs de l’Abou Telfan allant en Cyrénaïque et une caravane de munitions se rendant de Koufra à Abéché. On peut dire, d’ailleurs, que tout le commerce de la Tripolitaine avec le Ouadaï est entre les mains des Senoussis : ceux-ci tiennent les routes du désert et ils peuvent, à volonté, empêcher tout trafic. Les agents de la confrérie reçoivent les impôts et les offrandes de tous ceux qui voyagent dans ces régions : ils louent des chameaux et délivrent des sauf-conduits, qui mettent les caravaniers à l’abri de tout pillage[199].

[138]La Senoussïa est très hostile aux chrétiens et Nachtigal, au cours de son voyage d’exploration, a failli pâtir de cette haine forcenée[200]. La secte nous a combattu, dès notre arrivée en Afrique Centrale. Si Aḥmed Chérif, après avoir vainement essayé de mettre un terme à la lutte entre Aḥmed Abou Rhazali et Doud-Mourra, afin de grouper tous les Ouadaïens dans une même idée d’offensive contre les chrétiens, dut se résigner à abandonner le Kanem. Mais il est resté notre implacable ennemi et, pour préserver le Borkou de l’occupation française, il a sollicité l’appui du sultan de Stamboul et a abrité ses guerriers sous les plis du drapeau ottoman. Les adeptes de sa confrérie sont toujours nos adversaires : ils razzient nos protégés, attaquent nos tirailleurs et réduisent en esclavage ceux qui ont accepté la domination des infidèles. Les Khouân fanatiques sont d’ailleurs très bien armés et ils savent se fortifier : à plusieurs reprises, ils ont offert une résistance très sérieuse dans les ouvrages qu’ils avaient construit au Kanem et au Borkou (affaires de Bir Alali, affaires de Aïn Galakka).

Nous avons déjà montré comment les Senoussis furent chassés du Kanem et refoulés vers le Nord (fin 1902). Par la suite, le capitaine Mangin, qui avait reconstitué le peloton méhariste du Kanem, parcourut la région au nord du lac et reconnut toute la vallée du Baḥr el Ghazal : il poussa même jusqu’au Borkou, par Youmado et le Djourab, et enleva la[139] zaouia de Faya, dans l’oasis de Oun, le 28 juin 1906. Un grand nombre de Toubou nomades firent leur soumission.

Mais les résultats obtenus par le capitaine Mangin ne pouvaient empêcher les Khouân de continuer leurs incursions dans les pays obéissant à notre autorité, et cinq de leurs rezzous vinrent s’abattre dans le territoire de Zinder ou dans le nord du Kanem. En particulier, le fort rezzou senoussi qui pilla la caravane de Touareg de l’Aïr campée à Fachi, le 18 novembre 1906, fit preuve d’une audace très grande, mais fort explicable, si l’on songe que nos ennemis connaissaient parfaitement la région et étaient admirablement renseignés sur les mouvements de nos troupes. Le fait mérite, d’ailleurs, quelques détails.

Au début de 1906, le bruit courut que les Turcs voulaient occuper l’oasis de Djanet[201], l’Aïr et le Kaouar. Or, en vertu de l’accord franco-anglais du 21 mars 1899, ces pays se trouvaient dans la zone d’influence française. Ordre fut alors donné aux troupes de Zinder de réoccuper l’Aïr, qui avait été évacué pour raisons d’économie, et de prendre possession du Kaouar. Cette dernière mission revint au commandant Gadel, qui alla installer un poste à Bilma. Il se dirigea ensuite sur Djado, à 274 kilomètres vers le Nord-Ouest. Cette oasis était le point de réunion des rezzous constitués par les Touareg dissidents (Azdjer de Rhat et Djanet, Kel Haggar du massif Ahaggar) et les Tedâ venus du Tibesti ; les pillards partaient de là pour opérer en Aïr ou dans les pays plus au Sud : c’est ainsi que, en 1905, ils avaient razzié plusieurs caravanes de l’Alakos et du Koutous allant chercher du sel au Kaouar. Le 13 septembre 1906, le commandant Gadel dispersa à Orida, non loin de Djado, un djich qui allait piller Bilma.

De retour au poste nouvellement créé, cet officier supérieur y laissa une garnison, aux ordres du lieutenant Crépin ; le 5 novembre, il reprit la route du Tchad avec une trentaine de[140] tirailleurs, en compagnie de M. Hanns Vischer, sujet suisse au service de l’Angleterre, qui se rendait comme résident au Bornou par la route Tripoli-Kaouar. Le 7 au soir, trois Toubou de Bilma venant du Kanem signalèrent à la petite troupe la présence dans la région d’un fort rezzou parti du Borkou. Le commandant rétrograda alors sur Bilma, où il arriva le 9. Il en repartit le 17, et, le 18 au matin, le rezzou en question — qui comprenait environ 200 Khouan et une centaine de Tedâ, tous très bien armés — tomba à Fachi sur une caravane de Touareg de l’Aïr : ceux-ci eurent 30 morts et 35 blessés, et 1.500 chameaux leur furent enlevés. Le 25, dans la Tintouma, le commandant Gadel rencontra le rezzou victorieux, qui rentrait au Borkou avec ses prises : il n’osa pas l’attaquer et il dut se contenter de faire exécuter quelques salves à grande distance.

En 1907, la compagnie du Kanem, dans un raid des plus heureux, coupa pour un temps la route caravanière utilisée par les marchands tripolitains qui se rendaient au Ouadaï (de Benghazi à Abéché, par Koufra et Ouéta). Parti d’Alali le 19 mars, le capitaine Bordeaux traversa l’Egueï, le Djourab et atteignit l’Ennedi en avril : le 8, il surprit et enleva une caravane d’Arabes Zouaya, campée sur les bords de la mare d’Ouéta ; une centaine de femmes et d’enfants, qui avaient été achetés sur les marchés du Ouadaï, furent rendus à la liberté. Le lendemain, un convoi de chameaux qui apportait des armes, des munitions et du sel à Abéché vint donner dans la compagnie et fut également capturé. Après avoir poussé une pointe sur Ouoï, dans l’Ennedi, le capitaine Bordeaux prit le chemin du retour et décida de revenir au Kanem en passant par le Borkou. Le 17 il trouva la zaouia de Faya abandonnée : le chef senoussi Aḥmed Delal s’était replié sur le fortin de ʿAïn Galakka, pourvu d’une bonne enceinte, où notre vieil ennemi du Kanem, Sidi Barrani, avait rassemblé ses guerriers. Le 20 avril, le capitaine Bordeaux vint attaquer ʿAïn Galakka, centre de la résistance senoussie au Borkou. Ce point fut enlevé après vingt-quatre heures de résistance.[141] Le sergent Erhardt avait eu la main et la cuisse brisées d’une même balle, au cours de l’action. Moḥammed el Barrani et son lieutenant Sidi Chérif avaient été tués. Le 23, après avoir incendié le poste senoussi, la colonne prit la route du sud et rentra sans incident au Kanem, où elle arriva le 14 mai 1907.

Pendant le reste de l’année 1907, rezzous et contre-rezzous se succédèrent dans le nord du Territoire du Tchad. En septembre, les Senoussis tombèrent sur les Arabes du Ouadaï réfugiés au Fitri, qui étaient aller hiverner au Baḥr el Ghazal : ils leur enlevèrent des chameaux et quarante femmes. Un détachement du Kanem, aux ordres du lieutenant Gauckler fit aussitôt une tournée de police dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal et, opérant contre les pillards qui venaient sans cesse au Kanem, poussa jusqu’à Ouargala-Chili, près d’Amm Chalôba. Au retour, il dispersa un rezzou nakatzâ (septembre-octobre 1907). Peu après, un rezzou ennemi vint opérer en plein Kanem et enleva cinq cents bœufs. Le peloton méhariste fut alors porté à Zigueï, puits qui se trouve à 80 kilomètres au nord-est de Bir Alali, où un nouveau poste fut créé. Un autre rezzou senoussiste, après avoir été à Koal, vint piller les Kecherda du Chitati et, en décembre, le lieutenant Ferrandi surprit et dispersa une bande de pillards du Borkou.

Durant l’année 1908, les incursions des Khouan firent régner l’insécurité dans la partie orientale de la région de Zinder et dans le cercle de Mao : malgré la présence des postes de Bilma, Zigueï et Nguigmi, des bandes de pillards pénétrèrent au Kanem, en Aïr et même dans le cercle de Zinder. Le 7 janvier, le lieutenant Dromard, qui escortait un convoi, dut repousser à Agadem l’attaque d’une troupe de Toubou, Haggaren et Oulâd Slimân dissidents. Les pillards senoussis, dans une incursion au Kanem, attaquèrent le peloton méhariste au pâturage, massacrèrent 4 tirailleurs et enlevèrent 100 chameaux. Le capitaine Sellier, qui commandait la compagnie du Kanem, reçut alors du lieutenant-colonel Millot l’ordre d’aller raser le fortin de ʿAïn Galakka, qui était redevenu[142] le principal foyer de l’action senoussie au Borkou. L’attaque de l’ouvrage eut lieu le 26 septembre et l’assaut fut donné le 27 au matin. Mais les Khouân, retranchés derrière des murs de 1m,80 de haut, ne purent être délogés de leur position : cet échec nous coûtait deux blessés européens, le lieutenant Langlois et un sergent, 12 tirailleurs tués et 19 blessés. Le capitaine Sellier, se trouvant dans l’impossibilité de renouveler son attaque, leva le camp le 28 et put traverser au retour, sans être inquiété, les 500 kilomètres de désert qui séparent le Borkou du Kanem.

En 1909, notre action contre les Senoussis fut marquée, dans la région de Zinder, par deux engagements heureux du capitaine Prévost, qui commandait la garnison de Bilma. Cet officier dispersa à Achegour, le 31 juillet, un rezzou d’Arabes tripolitains et de Toubou : cette affaire coûta malheureusement la vie au lieutenant Dromard. Le 7 novembre, un rezzou analogue fut rejoint et dispersé à Emi Madama. Le 27 novembre, un djich senoussi qui s’abattit sur le Kanem fit preuve d’un mordant tout particulier ; le camp des méhariste du Kanem, établi à Ouachenkalé, à 45 kilomètres au N.-E. de Mao, fut attaqué à 3 heures du matin par 300 guerriers du Borkou : le lieutenant Moutot blessé à l’épaule gauche, 30 tirailleurs tués ou disparus, le camp brûlé et tous les animaux blessés ou tués, tel était le bilan de cette malheureuse affaire. Le 6 décembre, un autre rezzou venait piller au Kanem et poussait jusqu’à 35 kilomètres de Mao.

Quelques mois après, le 21 mai 1910, les Khouân renouvelèrent contre la section méhariste de Maul, du bataillon de Zinder, le procédé de combat qu’ils avaient déjà employé à Ouachenkalé. Ce détachement commandé par le lieutenant Ripert, se trouvait au pâturage à 50 kilomètres environ de Nguigmi. La zériba[202], derrière laquelle étaient retranchés les tirailleurs, fut brusquement attaquée, à 3 heures du matin, par 500 Arabes tripolitains. Le combat fut acharné et dura 4 heures.[143] Les tirailleurs, qui avaient d’abord été refoulés, durent donner cinq assauts succesifs pour reprendre définitivement la zériba : 120 Arabes et la plupart des chefs du rezzou restèrent sur le terrain ; de notre côté, nous avions le vétérinaire Boiron tué, le sergent Léger blessé, 9 tirailleurs tués et 19 blessés sur un effectif de 63 hommes.

Ces quatre combats livrés aux Senoussis, en 1909 et 1910, nous coûtaient : 2 officiers tués, 1 officier blessé, 1 sergent blessé, 61 tirailleurs tués ou disparus et 52 blessés. Ces simples chiffres suffisent à donner une idée de la valeur de nos adversaires dans le Sahara oriental.

Les incursions des Senoussis sur les territoires soumis à notre domination continuèrent : dans les derniers mois de 1910, peu après la défection du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil et de ses Oulâd Slimân, un djich vint surprendre Delfianga, à 40 kilomètres au nord de Mao, et enleva 21 indigènes et 10 chameaux.

Enfin, au mois de février 1911, la compagnie méhariste de Zigueï, commandée par le capitaine Cauvin, fit une reconnaissance dans le Djourab, au sud du Borkou, et, le 22 à 6 heures du matin, tomba à l’improviste sur des Senoussia campés à Foukka. Les guerriers ennemis (Arabes, Touareg, Oulâd Slimân et Tedâ) furent mis en déroute, laissant sur le carreau quelques-uns de leurs chefs et abandonnant des prisonniers, des chameaux, des fusils à tir rapide et l’étendard blanc que le chef du Borkou, ʿAbd allah Tower, avait au combat de Ouachenkalé, en novembre 1909.

La Senoussia avait autrefois acquis une certaine influence à Kano, à Zinder, au Kanem et au Ouadaï, sans pouvoir réussir toutefois à supplanter la secte des Tidjania, dont la doctrine est restée la plus répandue dans le pays. Les Khouân reculent actuellement devant les Européens et l’autorité de leur grand-maître ne s’exerce d’une façon complète que sur Djarhaboub, Diâlo, Koufra, le Tibesti et le Borkou[203].

[144]Les Senoussis détestent les Turcs, qu’ils considèrent comme de mauvais musulmans[204]. Jusqu’à ces derniers temps, leur confrérie avait pu étendre son influence dans la Tripolitaine, notamment au Fezzan, sans que les maîtres du pays eussent cherché à la combattre d’une façon énergique. Il arrivait même que des fonctionnaires ottomans se faisaient affilier à la secte, de telle sorte que, dans la réalité, le commandement effectif de la région passait entre les mains du chef de la zaouia senoussie. L’arrivée des Jeunes-Turcs au pouvoir parut devoir modifier cet état de choses : leur action en Tripolitaine avait d’ailleurs été antérieure à la révolution du 23 juillet, et Le Temps a publié, au début de 1909, une lettre intéressante[145] faisant connaître le rôle joué par ceux d’entre eux qui y étaient exilés.

Le vali, Redjeb Pacha[205], d’origine albanaise, avait été mis par disgrâce à la tête de ce vilayet éloigné. Il s’entoura de libéraux et confia même certains postes de l’administration à des proscrits politiques. Djelal, ancien professeur à Brousse, ancien inspecteur de l’enseignement à Erzeroum, fut nommé moutessarif de Mourzouk[206]. Il chercha à rendre au Fezzan son antique prospérité commerciale et par suite, à rouvrir la route qui relie cette province au Bornou. Les réformes du nouveau moutessarif et des proscrits-gouvernants qui le secondaient furent bien accueillies de la population. Elles « ne trouvèrent d’opposition que chez les négociants riches, tous affiliés à la secte des Senoussis, et qui, par suite d’accords particuliers avec les pillards toubous, continuent à jouir de l’immunité la plus complète contre les risques du désert ». Djelal-bey fut donc amené à combattre les abus dont bénéficiaient ces commerçants et à enrayer les progrès de la secte hostile aux Turcs : c’est pourquoi il institua « une école et une zaouia officielle opposées à la Senoussya et où se pratique un rite libéral ».

Les Turcs ont tout intérêt, comme nous, à combattre les menées des Senoussis, à faire régner l’ordre dans le Sahara oriental et à hâter la disparition des éléments de rapine et de meurtre, qui empêchent la réalisation de tout ce que le pays peut comporter de développement. Une entente avec eux sur les points suivants eût donc été très utile : « Dispositions réservant absolument nos droits sur le Tibesti, interdiction du commerce des armes, répression de la piraterie dans les espaces désertiques, droit de suite contre les malfaiteurs[146] dans le Tibesti pour chacun des contractants ; on pouvait même prévoir une solution s’élargissant jusqu’à embrasser tout le Fezzan ».

La collaboration franco-turque dans ces régions n’est malheureusement pas possible, par suite de l’hostilité des Jeunes-Turcs à notre égard. Ceux-ci ont toujours essayé d’entraver notre action dans le Sahara oriental. D’ailleurs, le nationalisme fanatique des Jeunes-Turcs — qu’on ne supposait pas, lors de la révolution de 1908, devoir être un jour si hostiles à la France — nous a cherché partout chicane en Afrique[207].

Au temps du panislamisme hamidien, la Porte avait déjà revendiqué Djanet, l’Aïr et le Kaouar. Le geste, sans être agressif, était peu amical : ces pays ont très peu de valeur par eux-mêmes et, au surplus, le sultan de Constantinople s’était toujours désintéressé du vilayet tripolitain, dont une partie, d’ailleurs, échappe encore complètement à l’action des autorités ottomanes. Les Jeunes-Turcs persistèrent à considérer le Kaouar et le Tibesti comme une dépendance de la Tripolitaine. Le moutessarif du Fezzan, Djelal-Bey, mena une politique nettement hostile à l’influence française. Nous savons qu’il avait déjà essayé de faire occuper Djanet. En mars 1908, il envoya des ordres à Maï Adenou, chef nominal du Kaouar, pour faire arrêter un groupe de détenus politiques, qui s’étaient enfuis de Mourzouk et avaient réussi à atteindre Bilma. Le moutessarif priait en même temps, à titre officieux et privé, le commandant du cercle de Bilma de ne pas s’opposer à l’exécution de ces ordres. Inutile d’ajouter qu’on ne songea nullement à inquiéter les fugitifs. Ceux-ci furent bien accueillis dans nos postes, où ils reçurent même quelques secours, et ils purent gagner Nguigmi, la Nigéria et, de là, retourner à Constantinople. En 1909, Djelal-Bey voulut établir une petite garnison à Bardaï, dans le Tibesti, afin d’arrêter notre expansion dans cette partie du Sahara :[147] six pauvres hères de Mourzouk, avec un drapeau, parvinrent au val Bardaï, grâce à la protection de Maï Chafami, le chef toubou le plus influent du Fezzan, et furent censés prendre possession du pays au nom du sultan turc[208].

D’autres incidents montrèrent encore combien étaient peu conciliantes les dispositions des Turcs à notre égard. Il y eut d’abord les incidents à la frontière tuniso-tripolitaine, en décembre 1909 et janvier 1910 : cette question fut réglée par l’accord franco-turc du 19 mai 1910. Vint ensuite l’échauffourée de Yat, en mars 1910. Le capitaine Cottes, commandant le cercle d’Agadès, trouva à Yat, au nord de Bilma et à 10 jours de marche au sud des monts Tummo — qui constituent la frontière entre la Tripolitaine et les possessions françaises — une caravane escortée par un détachement turc. Le capitaine fut prévenu dans la nuit que la caravane dissimulait en réalité un rezzou de 60 Toubou du chef Baduo, connu pour ses pillages en Azbin. Il voulut s’en assurer aussitôt : mais les pillards, en cherchant à s’enfuir, provoquèrent une escarmouche qui coûta la vie à une vingtaine d’entre eux. L’officier turc, qui commandait l’escorte, voulut continuer sa route sur le Kaouar, mais le capitaine Cottes l’obligea à regagner la frontière. Cet incident motiva une protestation diplomatique de la Porte. En France, on s’étonna que le nouveau moutessarif du Fezzan, Sami Bey — qui renouvelait, sur ce point, les agissements peu amicaux de l’ancien gouverneur Djelal — eût donné un laissez-passer et une escorte à une caravane comprenant un groupe de pillards, et on trouva surtout étrange le fait d’envoyer un détachement turc en territoire français. Il est vrai que les Toubou de ces régions font à la fois des offres de soumission à Mourzouk et à Bilma et créent, par leur attitude, une confusion dont ils cherchent à tirer le meilleur parti. Mais cela ne saurait légitimer les prétentions des Turcs à méconnaître les droits de la France dans ces pays.

[148]Il n’est donc pas possible d’obtenir la collaboration des Turcs du Fezzan, pour mettre les pillards du Tibesti hors d’état de nuire : le voudraient ils, d’ailleurs, qu’il leur serait difficile de nous aider en quoi que ce soit, étant donné le peu de moyens dont ils disposent. On peut néanmoins et on doit réclamer que les menées ottomanes au Tibesti ne nous empêchent point de mettre à la raison les éléments de désordre qui se trouvent sur une terre française. Or, dans les premiers jours de mars 1911, on a annoncé que les Turcs avaient installé à Bardaï une véritable garnison, composée d’une compagnie et de deux canons. Comme on le voit, c’est toujours la même politique, hostile à la France, qui prévaut au Fezzan. On peut s’étonner, tout d’abord, que les Turcs, qui se préoccupent si peu de l’intérieur de la Tripolitaine, veuillent faire acte de possession au Tibesti, qui est une terre française : notons, au surplus, que ce pays est extrêmement pauvre et que les Tedâ, mangeurs de dattes, qui l’habitent, passent leur temps à piller nos protégés et à rançonner les caravanes. Mais, là comme ailleurs, le nationalisme fanatique des Jeunes-Turcs essaie maladroitement de gêner l’action de la France. M. Guicciardini, ministre des Affaires étrangères d’Italie, faisait discrètement allusion à cet état d’esprit lorsqu’il déclarait, à la séance de la Chambre italienne du 14 février 1910, que l’intégrité des provinces turques en Afrique « est actuellement mieux garantie encore par le nouveau régime de l’empire ottoman, qui ne tolérerait aucun acte ayant un caractère menaçant pour ses provinces d’Afrique ». Notre pays n’a jamais cherché — et cela pour bien des raisons — à gagner du terrain aux dépens de la Tripolitaine : le danger était ailleurs, mais le Comité « Union et Progrès » s’en est rendu compte trop tard.

Le Tibesti, qui se trouve dans la zone française, est un nid de brigands, où il faudra se décider à agir tôt ou tard. Pour le moment, une pareille opération de police n’est point autorisée. A la séance de la Chambre du 17 février 1910, sur une question de M. Messimy, M. Trouillot s’était engagé à donner[149] des instructions pour que ne fussent point occupés les territoires du Tibesti et du Borkou. Depuis lors, M. Messimy a été ministre des colonies et, naturellement, le principe de non-intervention dans ces deux pays, qu’il avait défendu à la tribune, a continué à être la base de notre politique dans le Sahara oriental. Mais, en attendant que l’ordre ait été donné à nos troupes d’aller occuper le Borkou et le Tibesti, les unités méharistes pourront limiter, dans une certaine mesure, la possibilité pour les pillards toubous de venir opérer en territoire soumis.

La police du désert, dans la partie comprise entre la frontière tripolitaine, le Tibesti, le Borkou, l’Ennedi et le lac Tchad, revient :

Dans le territoire militaire du Niger, aux sections méharistes d’Agadès, d’Itchouma (au nord de Bilma) et de Maul (au nord-est de Nguigmi), doublées chacune d’un détachement monté, comprenant une quarantaine de chameaux ;

Dans le Territoire militaire du Tchad, aux compagnies méharistes de Zigueï et d’Ourâda.

La section méhariste d’Agadès est chargée de combattre les rezzous venus du Nord (dissidents hoggars) et du Nord-Est (Azdjer, Arabes tripolitains) ; elle doit, en outre, surveiller les nomades de l’Azbin et veiller à la sécurité de la route Agadès-Fachi, que les Touareg utilisent pour leur caravane annuelle du sel[209]. Cette caravane est habituellement escortée par le détachement monté de l’Azbin.

Le manque de pâturages dans le Kaouar n’a pas permis d’y installer des méharistes. Le détachement monté de la garnison de Bilma fait la police des oasis et doit agir éventuellement contre les bandes qui viendraient piller dans les environs. Mais la protection du pays revient à la section méhariste d’Itchouma, qui surveille la frontière tripolitaine et les routes menant au Tibesti.

[150]La section méhariste de Maul est spécialement chargée de faire la police dans la région comprise entre Nguigmi et Bilma et doit poursuivre les rezzous venus du Tibesti ou du Borkou. L’action de cette unité est également secondée par un détachement monté.

La compagnie méhariste de Zigueï opère dans les régions au sud du Borkou ; celle d’Ourâda, dans les pays qui s’étendent entre le Borkou et l’Ennedi. Dans son discours au Conseil de gouvernement, en ouvrant la session d’octobre 1910, M. Merlin, gouverneur général de l’Afrique équatoriale française, reconnaissait « qu’il sera nécessaire d’en placer une troisième entre les deux, de façon à couvrir complètement nos avant-postes contre toute incursion venant du Borkou ou de l’Ennedi ». En attendant la création de cette nouvelle compagnie méhariste, le poste de Moussoro (50 tirailleurs et 50 goumiers) surveille le Baḥr el Ghazal, administre les Kreda et les Kecherda et assure les communications avec le Batah.

Ces différentes unités ont à remplir une tâche difficile, car les pillards senoussis, les Toubou, tout particulièrement, sont des adversaires d’une très grande mobilité, excellant dans les coups de main audacieux et rapides : ils enlèvent les courriers, pillent les caravanes, razzient les indigènes qui reconnaissent notre autorité et emmènent souvent des femmes et des enfants en esclavage. Toute caravane qui n’est pas escortée ou qui s’aventure dans le désert, sans s’être assuré au préalable la protection des Senoussis, risque fort de devenir la proie des Toubou dissidents. En 1909, les Tomâghera de la vallée de Marmar[210], dirigés par le fils de Zetimi, pillèrent même à Bibbela les commerçants du Kaouar, jusque-là généralement respectés des pires brigands.

Quelques-unes des bandes qui parcourent cette partie du Sahara comprennent un assez grand nombre de fusils. Dans le Sahara oriental, la rencontre du commandant Gadel dans[151] la Tintouma, les combats de Ouachenkalé et de Karam, dans la région de Tonbouktou, les combats d’Achorat et de Kiffa ont surabondamment démontré qu’un effectif de 60 fusils, pour une section méhariste, était nettement insuffisant. Dans un combat livré au désert, la protection du convoi, les pertes du début, l’obligation de recueillir les blessés et les tués empêchent un pareil détachement de manœuvrer : il est immédiatement fixé par le feu des adversaires et, si ceux-ci sont nombreux, voué à l’enveloppement. On pourra objecter, il est vrai, qu’un effectif supérieur serait alourdi par le convoi relativement considérable qu’exige une pareille troupe et que celle-ci perdrait en mobilité ce qu’elle gagnerait en puissance. Sans doute : mais, quand on doit lutter contre des adversaires tels que les Arabes et les Berbères, il est prudent et de bonne politique de ne pas risquer un échec qui, à tous points de vue, serait fort regrettable. D’ailleurs, il ne faut point oublier que, dans ces pays, tout échec se transforme facilement en désastre. Nos adversaires, montés à méharis, sont d’une très grande mobilité et une petite troupe peut être enveloppée et complètement détruite. Le fait s’est d’ailleurs produit en Mauritanie, à trois reprises différentes, durant l’année 1908[211]. On semble s’être rendu compte, en haut lieu, de la nécessité de cette augmentation d’effectif : tout récemment, en effet, nos forces méharistes ont été augmentées de 32 hommes à Kiffa et de 60 à Tombouctou.

La direction de l’action senoussie dans le Tibesti méridional, au Borkou et dans la région de Ouéta-Archeï appartient à Moḥammed es Sounni, celui-là même qui échoua dans ses[152] tentatives d’emprise politico-religieuse sur le Bornou et le Ouadaï. Il est originaire du Maroc et a une cinquantaine d’années. Sa résidence est à Gouro, à cinq jours de Yên, sur la route qui mène du Borkou à Koufra. Le délégué de Si Aḥmed Chérif se rendit à ʿAïn Galakka, en mai 1907, après le départ du capitaine Bordeaux. Les deux fortins de Faya et d’Aïn Galakka furent réoccupés et renforcés. Barrani fut remplacé par un de ses lieutenants, Moursal Taouil, un ancien captif, qui devint le véritable chef du Borkou. Disons, en passant, que la Senoussïa emploie volontiers des anciens captifs, à qui elle donne généralement des emplois de second ordre : indépendamment de Moursal Taouil, on comptait encore, parmi les notables du Borkou, ʿAbdallah Tower, qui était fortement teinté, et Aḥmed Belâl, captif de case. Comme nous le verrons plus loin, ce procédé a été généralisé au Ouadaï.

La deuxième attaque d’ʿAïn Galakka, en 1908, fut un échec pour la compagnie du Kanem. Elle coûta la vie à Moursal Taouil, qui fut remplacé par ʿAbd Allah Tower, celui qui avait construit le fortin en briques sèches d’ʿAïn Galakka. Il entoura cet ouvrage d’une deuxième enceinte, concentrique à la première, et l’intervalle fut comblé avec du sable. Son lieutenant est Aḥmed Delal, qui a reconstruit Faya.

Quoique l’échec du capitaine Sellier eût excité, au plus haut point, l’enthousiasme et l’ardeur des Senoussis, beaucoup ne se sentirent pas suffisamment à l’abri d’une nouvelle attaque française et les plus riches d’entre eux se réfugièrent dans l’Ennedi : ils allèrent nomadiser vers Ouéta, pour y faire pâturer leurs chameaux, auxquels ne convenait pas, du reste, le climat humide du Borkou. Un commencement d’exode de femmes et de biens des Senoussis d’ʿAïn Galakka sur Gouro eut lieu également après le combat de Karam. De même, après le raid du capitaine Bordeaux en 1907, la route caravanière de Benghazi à Abéché, par Ouéta, avait été portée plus à l’Est.

Par la suite, les pillards senoussis se montrèrent très entreprenants :[153] leur nouveau succès à Ouachenkalé et leurs incursions en plein Kanem provoquèrent un certain flottement parmi les indigènes fidèles à notre cause. D’autre part, les événements du Ouadaï liaient les mains au lieutenant-colonel Moll, qui se trouvait dans l’impossibilité absolue d’agir énergiquement contre nos adversaires. L’eût-il pu d’ailleurs, que les instructions ministérielles lui interdisaient formellement d’aller au Borkou. Un rapport de cet officier supérieur, en date du 2 février 1910, nous montre quelles étaient ses graves préoccupations à ce moment-là.

« La situation au Kanem, écrivait-il, s’est aggravée du fait du succès des Khouân à Ouachenkalé et du fait de l’impunité dont ont bénéficié leurs nombreux rezzous depuis notre insuccès à ʿAïn Galakka en septembre 1908.

« La question Kanem-Ghazal-Borkou semble, en effet, évoluer. Naguère, au moment de notre arrivée au Kanem, elle avait l’aspect d’une lutte entre les troupes senoussies et les troupes françaises.

« Une seconde phase fut remplie par des actes de pillage, des rezzous et des contre-rezzous. Et maintenant, les Borkouans, impunis, deviennent de plus en plus audacieux, leurs rezzous prennent de l’importance. Le fanatisme senoussi reprend confiance. Les Khouân et les Tedâ s’unissent tant par besoin de vivre que par haine du chrétien. Ils vont être les acteurs de la troisième phase. Ils sont nombreux, puissamment armés, audacieux, fanatisés. Leurs bandes sont grossies de tous les fidèles de l’Afrique Occidentale qui ont fui, de gré ou de force, le roumi, de tous les mécontents du Tchad et du Ouadaï, des pillards du Tibesti que nos troupes gênent à Bilma, des Fezzanais et Tripolitains affiliés au senoussisme ou dont nous appauvrissons le commerce d’esclaves. Tous ces éléments hostiles, refoulés de toutes parts dans ce coin de terre d’Islam encore vierge de tout contact impur, ont atteint leur limite de compression, et cet état de compression même, comme s’il obéissait aux lois naturelles de la physique, leur donne une force et une vigueur toutes[154] nouvelles. L’événement du Dar-Massalit ne peut que faire croître leur audace.

« Il serait regrettable que le territoire ne fût pas en mesure de résister à cette force. Nos échecs à l’est du Tchad ne pourraient avoir qu’une fâcheuse répercussion sur le territoire de Zinder et peut-être sur tout notre domaine de l’Afrique du Nord. »

En mai 1910, le lieutenant-colonel Moll installa à Zigueï la compagnie méhariste du capitaine Cauvin et plaça une section d’artillerie à Mao. Les Khouân poussaient les nomades à nous abandonner pour se joindre à eux et, en août 1910, se produisit la défection des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed oueld ʿAbd el Djelil. Cet événement était de nature à augmenter les inquiétudes du lieutenant-colonel Moll, car il prouvait que notre prestige au Kanem avait beaucoup baissé et que la propagande antifrançaise de la Senoussïa redoublait d’activité.

La situation était d’ailleurs inquiétante. On signalait la formation de nombreux djiouch et la présence d’importants groupements à ʿAïn Galakka.

En outre, du Qaire parvenait la nouvelle qu’il fallait s’attendre à des événements sérieux de ce côté. Le moyen le plus sûr de briser l’action senoussie dans ces parages — et, comme conséquence, de rassurer les populations soumises et d’empêcher de nouvelles défections — eût été l’occupation du Borkou. Malheureusement, le lieutenant-colonel Moll n’avait ni les moyens nécessaires ni l’autorisation d’agir ainsi, et, au surplus, les événements du Dar Massalat sollicitaient toute son attention. Dans une lettre personnelle, en date du 15 septembre 1910, il se prononçait formellement pour une action militaire au Borkou.

« Il existe, dit-il, une grande inquiétude chez les populations du Kanem... Il y a certainement de l’agitation au Borkou, tout au moins quelque chose qui se prépare...

« J’ai récemment écrit à Brazzaville pour faire connaître mon opinion au sujet du Borkou. Notre politique d’expectative,[155] notre attitude défensive sont inadmissibles. L’offensive seule convient pour parer les coups. Autrement nous sommes toujours sur le qui-vive, en état d’alerte, partout exposés. Et cela coûte plus cher. La défensive n’a jamais donné de bons résultats.

« Et de la part de la France c’est incompréhensible ! Nous nous laissons à chaque instant, sans rien pouvoir, enlever des gens qui sont emmenés en captivité. De petits rezzous insaisissables prennent ici ou là hommes, femmes et enfants. Et c’est vendu au Borkou ! Il n’y a qu’un remède : agir là-bas. C’est moins cher et plus conforme à nos désirs d’humanité.

« Plus nous attendrons, plus ce sera difficile et plus aussi nous aurons de chance de nous voir enlever le Borkou par les Turcs. Ce sera joli. En tout cas, un mouvement se dessine certainement contre nous. Nous ne pourrons l’enrayer que par l’offensive.

« Nous laissons, dans la défensive, le choix du moment et du point de l’attaque à l’ennemi. Et notre front est grand[212]. »

Il n’est pas exagéré de dire que l’occupation du Borkou règlera presque entièrement la question senoussie. Les oasis du Borkou constituent le grenier de la tourbe de pillards qui nomadise entre ce pays et l’Ennedi. Le jour où elles seront enlevées aux Senoussis, le ravitaillement en grains et en dattes des guerriers de Si Aḥmed Chérif sera rendu extrêmement difficile. D’autre part, la prise d’Abéché et l’occupation du Ouadaï leur ont enlevé tout espoir de s’approvisionner de ce côté : notons, au surplus, que la contrebande des armes et la traite des esclaves, deux choses très fructueuses, ont été radicalement supprimées de ce fait[213]. Donc, le Ouadaï pacifié[156] et le Borkou en notre pouvoir, ce ne sont pas les pauvres oasis libyennes et le maigre commerce qui se fera dans le Sahara oriental qui fourniront à la Senoussïa les ressources nécessaires pour continuer la lutte contre nous. Si Aḥmed Chérif aura encore les offrandes et peut-être le dévouement de certains fidèles de la Cyrénaïque et d’ailleurs, et aussi la collaboration des Tedâ du Tibesti : mais ce ne sera point suffisant. Les défections seront dès lors nombreuses, beaucoup de dissidents reviendront à nous et, le jour où le Tibesti sera également occupé, les irréductibles se réfugieront dans le désert de Libye : à ce moment-là, l’action senoussie en Afrique centrale aura vécu.

On comprend donc l’intérêt vital qui s’attache, pour Si Aḥmed Chérif, à la possession du Borkou, qui est en quelque sorte le dernier obstacle opposé à l’expansion envahissante de la France dans le Sahara oriental. Selon nous — et il ne faut voir là qu’une opinion personnelle — le chef de la Senoussïa, sentant qu’il lui était impossible de nous arrêter par ses propres moyens, a préféré renoncer à la politique traditionnelle de son ordre plutôt que de perdre le Borkou. Il a donc fait appel aux Turcs et, en France, on a appris avec stupeur que le drapeau ottoman avait été arboré à ʿAïn Galakka en avril 1911 : le chef toubou Zetimi avait servi de guide à l’officier et au tirailleur turcs de la garnison de Bardaï, qui étaient venus au Borkou. Les journaux rapportèrent que la forteresse de ʿAïn Galakka comptait 500 soldats senoussis et donnèrent diverses explications de la présence des Turcs en cet endroit : d’après certains renseignements, Si Aḥmed Chérif[157] avait sollicité du gouverneur turc de Benghazi l’envoi à ʿAïn Galakka d’un drapeau et d’un soldat ottomans ; selon d’autres, l’acceptation de ce drapeau avait été imposée par les autorités tripolitaines au chef senoussi ʿAbd el Laṭif el Toweri (Abdallah Tower ?), sur des ordres venus de Constantinople. Cette dernière hypothèse paraissait d’ailleurs peu vraisemblable. On a su, par la suite, que le gouvernement turc était étranger à l’occupation. Mais on apprit également que Si Aḥmed Chérif, renonçant à la belle indépendance de ses prédécesseurs vis-à-vis de toute autorité spirituelle ou temporelle, avait envoyé récemment une ambassade à Constantinople, pour faire acte de soumission religieuse. Cette attitude toute nouvelle lui a sans doute permis de solliciter et d’obtenir, des autorités tripolitaines, la protection du drapeau ottoman pour la forteresse de ʿAïn Galakka. En tout cas, « des représentations furent faites par le département des affaires étrangères auprès du gouvernement ottoman sur la nécessité de respecter le statut provisoire du Tibesti et du Borkou ». De plus, une commission devant se réunir à l’automne de 1911, pour faire la délimitation de la Tripolitaine et du Sahara français, le gouvernement impérial fut prévenu que « les commissaires français se refuseraient à considérer les mesures prises par les autorités turques, pour étendre la domination ottomane sur le Tibesti et le Borkou, comme constituant des titres en faveur de la Turquie ».

Depuis lors, le conflit italo-turc a constitué un fait nouveau d’une grosse importance. Il est probable — étant donnés les dispositions du gouvernement de M. Giolitti et l’état de l’opinion publique chez nos voisins — que la Tripolitaine restera aux Italiens. Au point de vue particulier de notre situation politique en Afrique Centrale, la chose n’est pas pour nous déplaire : depuis l’avènement des Jeunes-Turcs, les autorités ottomanes ont si souvent affiché leur mépris de la convention franco-anglaise de 1899 qu’un changement de cette nature ne peut qu’être avantageux pour nous. D’ailleurs l’Italie s’est engagée, vis-à-vis de la France, à rester dans les[158] limites que cet accord de 1899 a fixées pour la Tripolitaine. Nous pourrons donc agir librement au Borkou et au Tibesti ; d’autre part, dans un avenir plus ou moins éloigné, l’occupation italienne dans l’intérieur du vilayet tripolitain sera autrement effective que ne l’a été celle des Turcs, et il est vraisemblable que les boutres arabes et maltais chargés d’armes et de munitions de contrebande ne pourront plus débarquer facilement leur cargaison à Benghazi ; la traite des esclaves sera aussi énergiquement réprimée, car, malgré les dénégations des fonctionnaires ottomans, elle se fait encore en Tripolitaine, le fait est notoire en Afrique Centrale et, au surplus, des caravaniers senoussis ont été surpris avec des convois d’esclaves à destination de la Cyrénaïque[214]. Enfin, le jour où les détachements italiens et français se rencontreront à la frontière et uniront cordialement leurs efforts pour traquer les dissidents, ceux-ci devront se soumettre ou se réfugier dans le désert de Libye. A ce moment-là, la pénétration européenne dans le Sahara oriental sera définitivement assise.

Que fera maintenant le grand-maître des Senoussis, Si Aḥmed Chérif ? Il faut avouer qu’il n’a pas de chance. Juste au moment où il met tout son espoir dans la protection des Turcs, les Italiens entreprennent d’enlever à ceux-ci leur dernier coin d’Afrique. Si Aḥmed doit être bien ennuyé. Les journaux se sont occupés de lui, ces derniers temps : ils ont parlé de guerre sainte, de la levée en masse des Arabes pour défendre la domination musulmane des Turcs contre l’agression italienne, etc. Ils ont généralement oublié de dire que les Arabes détestent l’administration ottomane et que beaucoup d’entre eux ne font aucune distinction entre Turcs, Italiens, Français ou Anglais. Néanmoins la solidarité musulmane[159] est réelle, et une attitude hostile de Si Aḥmed Chérif envers les Italiens pourrait avoir des conséquences sérieuses en Cyrénaïque, où l’influence senoussie est grande (la confrérie possède plus de 300 zaouias dans le seul pays de Benghazi). En manœuvrant avec adresse au point de vue politique[215], les Italiens ne rencontreront peut-être pas chez les Arabes la résistance acharnée que certains prévoient : certes, ils auront à réduire des bandes plus ou moins fanatisées, des contingents encadrés par les Turcs, ceux qui combattront pour ne pas voir disparaître la traite des esclaves et la contrebande des armes de guerre, et, au fur et à mesure de l’occupation du pays, des éléments turbulents qui ont toujours été en dissidence. Mais cette résistance pourra être brisée. Le corps de débarquement paraît être, du reste, à hauteur de la tâche qui lui incombe. Peut-être les Italiens seront-ils un peu déroutés par le caractère tout particulier des colonnes à mener dans l’intérieur du pays : ils pourraient avoir là quelques mécomptes...

Quant à la confrérie des Senoussis, il faudra bien qu’elle se résigne tôt ou tard à composer avec les Chrétiens, comme elle l’a fait récemment avec les Turcs, et elle perdra alors le caractère de farouche indépendance qui la distinguait jusqu’ici, pour n’être plus qu’un ordre religieux comme les autres.

Le sultan du Ouadaï, Doud-Mourra, était un adepte de la Senoussïa. Il faut dire cependant que, dans ces dernières années, l’influence de la secte à Abéché avait beaucoup diminué. El Mahdi n’avait déjà point su dissimuler suffisamment[160] ses prétentions au temporel, et cela avait refroidi quelque peu l’enthousiasme des Ouadaïens pour la bonne doctrine. Si Aḥmed Chérif chercha vainement à réconcilier Aḥmed abou Rhazali et Doud-Mourra, qui se battaient pour le trône du Ouadaï, en leur disant que tous les musulmans devaient s’unir pour combattre les chrétiens : il ne fut pas écouté. Cependant, après la prise d’Abéché et la fuite de Doud-Mourra, un rapprochement se fit entre le sultan du Ouadaï et le grand-maître des Senoussia : ce dernier délégua même son homme de confiance, Moḥammed es Sounni, pour réconcilier ʿAli Dinar et Doud-Mourra[216] et décider les Foriens à nous combattre.

Nous aurons l’occasion de reparler de la confrérie à propos du Ouadaï.


[179]« Le Trou au Natron, dit Nachtigal, est un cratère gigantesque, dont la dépression, arrondie en forme d’entonnoir, a bien trois ou quatre heures de tour sur plus de 50 mètres de profondeur. Les parois de ce roc, à pic dans la partie supérieure, présentent une couleur sombre qui contraste avec des filets étroits de sel blanc qui ont valu à l’ancien cratère son nom de Trou au Natron, et qui s’en vont serpentant vers le centre de la dépression ».

[180]En dazaga, on dirait ié kéddé.

[181]Nachtigal.

[182]Acyl ou Abou Goudjia : prétendant ouadaïen soutenu par nos armes.

[183]Noto, couverture faite de plusieurs peaux de mouton (faroua na’dja, فروة النعجة), cousues ensemble.

[184]En arabe, hamtal ou handal (حنظل) ; en toubou, aber ou aouor.

[185]Cette plante est une espèce d’armoise (semen contra ou artemisia herba alba). Le « semen contra », à doses faibles, agit comme emménagogue, c’est-à-dire qu’il provoque l’apparition des règles ; à doses plus fortes, c’est un vermifuge agissant contre les ascarides lombricoïdes, vers intestinaux très communs dans l’enfance, surtout de trois à dix ans. Ces deux propriétés du chîḥ expliquent le port de cette plante comme préservatif par les femmes et les enfants.

M. René Basset nous dit qu’en Algérie et dans le nord de l’Afrique, le chîḥ désigne également une sorte d’armoise (artemisia alba) ; chez les nomades pauvres, on en fait une infusion qui remplace le thé.

[186]« La sultane était une vieille femme rabougrie, fripée, ridée, ayant l’air d’une vieille pourvoyeuse..... Elle avait la face à découvert, mais quelle face ! quel museau ! »

[187]C’est la traduction donnée par le cheïkh. Elle ne paraît pas cependant être tout à fait exacte. Nous avons déjà vu que meï, maï, veut dire « sultan ». Le mot teda labou est probablement le même que le mot dazagada laou (la suppression du b est très fréquente dans le dialecte méridional). Or, laou signifie « ami, camarade ». Meilabou voudrait donc dire « ami du sultan ».

[188]Pour l’étude de la confrérie des Senoussia, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages suivants : Rinn, Marabouts et Khouan. Alger, 1884, p. 481-515. — Duveyrier, La confrérie religieuse musulmane de Sidi-es-Senoussi et son domaine géographique. Paris, 1884. — Depont et Coppolani, Les confréries religieuses musulmanes. Alger, 1897, p. 544-571. — Moḥammed el Hachaïchi, Voyage au pays des Senoussia (traduit par V. Serres et Lasram). Paris, 1903.

[189]Rinn, Marabouts et Khouan, pages 485-486.

[190]C’est ce qu’on appelle bidʿa « innovation » qui a donné lieu à de nombreuses polémiques. Cf. Goldziher, Vorlesungen über den Islam, p. 281 et suiv.

[191]« Le Soufisme, comme son nom l’indique en partie, n’est autre chose que la recherche, par l’exercice de la vie contemplative et les pratiques pieuses, d’un état de pureté morale et de spiritualisme assez parfait pour permettre à l’âme des rapports plus directs avec la Divinité. » (Rinn.)

[192]C’est, en effet, la tactique employée par les émissaires senoussis dans la lutte qu’ils mènent contre nous sur les confins du Kanem ; à l’heure actuelle, les Touareg, les Oulâd Slimân et les Toubou dissidents forment la majeure partie des guerriers qui combattent notre domination.

Les idées qui guidaient l’action de la Senoussïa furent radicalement modifiées par le fait de notre installation en Afrique Centrale, et, depuis lors, la secte a eu recours aux intrigues politiques et à la force des armes pour nous chasser de ce pays.

[193]Moḥammed el Hachaïchi.

[194]Sidi Moḥammed Chérif, frère de Si el Mahdi, était mort d’une maladie de gorge, le 12 mars 1896, et avait laissé quatre enfants : l’aîné était Sidi Moḥammed el ʿAbed, resté à la zaouia de Djarhaboub ; le second, Si Aḥmed Chérif, avait un peu plus de vingt ans à la mort de son oncle.

[195]Ces Touareg vivent en partie au Borkou et dans l’Ennedi. Les autres se trouvent sur les confins du Tou ; des Azdjer de Guedasen habitent l’oasis de Waou, au nord du Tibesti.

[196]Khouan, frères en religion.

[197]Moḥammed el Hachaïchi.

[198]Indépendamment de la traite des esclaves et de la contrebande des armes et munitions de guerre, les Khouan font le commerce de tout ce qui constitue le luxe en pays nègre (tapis, parfums, thé, sucre, etc.), ainsi que des objets de piété et des étoffes. Lors de la prise de Bir Alali, on trouva dans la zaouia une grande quantité de ces articles.

[199]Le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi donne des renseignements intéressants sur le commerce qui se faisait, jusqu’à ces derniers temps, entre la Cyrénaïque et le Ouadaï.

« Depuis deux ans (depuis 1894), écrit-il, quelques négociants de Tripoli et de Benghazi ont organisé une caravane qui, partant de cette dernière ville, va à Ouadaï. Elle emporte toutes sortes de marchandises : étoffes, sucres, thé, etc. (n’oublions pas les armes et munitions de guerre). Elle reste trois mois en route et, arrivée à sa destination, charge pendant 25 jours des plumes d’autruche, des dents d’éléphants, des peaux (et elle achète des esclaves). Sauf incident, elle est de retour à Benghazi moins d’un an après son départ. C’est le cheikh Sidi El-Mahdi qui a ouvert cette voie au commerce. Les caravanes traversent la région de Koufra, dans le Beled El Djouf, où il a sa résidence ; grâce à lui, la sécurité est si complète entre Benghazi et Ouadaï qu’on n’a jamais entendu dire qu’un négociant ait été victime d’un vol quelconque, fût-ce d’une entrave de chameau. » (Voyage au pays des Senoussia, page 59.)

[200]Un missionnaire de la Senoussia avait même promis le paradis à ceux qui assassineraient l’explorateur.

[201]L’oasis de Djanet est une dépendance de l’Algérie-Tunisie ; elle se trouve d’ailleurs à portée des méharistes d’In-Salah.

[202]Zériba, haie, clôture d’épines rapportées.

[203]Les indigènes aiment à raconter que le vieux Senoussi avait prédit la chose.

[204]Ce sentiment n’est pas particulier aux Senoussis. D’une façon générale, les Arabes de la Tripolitaine n’aiment point les Turcs, qu’ils tiennent pour des étrangers, uniquement préoccupés des impôts à faire payer par les habitants du pays. Les procédés en usage dans l’administration ottomane, les abus fréquents qu’elle commet ne font qu’augmenter cette aversion ; d’autre part, les soldats turcs, envoyés pour faire rentrer l’impôt, se montrent volontiers très durs pour les Arabes, qu’ils détestent tout particulièrement. C’est pourquoi un grand nombre de Bédouins, plus de 30.000 dit-on, ne voulant pas payer les taxes très lourdes qui frappaient leurs troupeaux, ont préféré émigrer en territoire égyptien. Ils rentreront vraisemblablement dans la Cyrénaïque, quand l’occupation italienne soumettra ce pays à une administration régulière.

Hassoun Karamanli Pacha, le syndic actuel de Tripoli, pressenti dès 1890, sur l’ordre de Crispi, au sujet d’une action italienne dans le vilayet, avait déclaré que le pays était las de la domination ottomane.

Le cheïkh Moḥammed el Haïchi signale la demi-hostilité qui règne entre Turcs et Senoussis : « Je dois dire à ce sujet, écrit-il, que les Turcs, même ceux des classes élevées, sont mal disposés envers le cheikh El Mahdi..... De son côté, le cheikh El Mahdi ne sympathise pas avec eux, c’est du moins ce que j’ai constaté quand je fréquentais les Khouans.

« Le cheikh Sidi Ahmed Mokhtar, chef de la confrérie à Mourzouk, me raconta le fait suivant : Le grand Sidi Moḥammed Senoussi aimait si peu les Turcs qu’un jour il appela sur eux la malédiction divine en disant : « O Dieu, faites que toutes les fois que les Turcs occuperont un pays de la terre, ce pays soit occupé après eux par les Européens ! » (Voyage au pays des Senoussia, page 106.)

[205]Le maréchal Redjeb Pacha, homme d’État éclairé, intelligent et hardi, reçut le portefeuille de la Guerre dans le premier ministère libéral qui fut constitué par les Jeunes-Turcs, après la révolution du 23 juillet : il mourut presque aussitôt.

[206]C’est Djelal qui faillit faire occuper l’oasis de Djanet (à l’ouest de Rhat), située dans la zone d’influence française.

[207]A ce point de vue, l’occupation de la Tripolitaine par les Italiens ne peut avoir que de bons résultats.

[208]Dès 1908, un kaïmakan, nommé Osman efendi, avait été envoyé à Bardaï.

[209]Tous les ans, une caravane de 8 à 10.000 chameaux quitte les pâturages à l’est de l’Aïr et va chercher du sel à Fachi.

[210]Ces Tedâ de l’enneri Marmar sont les fameux « Toubou-Tourkman » qui tourmentèrent tant la caravane du cheïkh Moḥammed et Tounesi.

[211]Signalons également, quoique le fait ait une importance beaucoup moindre, l’affaire de Salal Akranga. En janvier 1909, une reconnaissance d’indigènes fidèles, comprenant des Djagadâ soumis et des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed ben ʿAbd el Djelil, partit du Kanem et se heurta dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal, à un rezzou senoussi de 400 fusils. L’enveloppement de la troupe amie s’exécuta avec une rapidité déconcertante : nos auxiliaires furent décimés et un grand nombre d’entre eux tombèrent entre les mains des Khouân.

[212]Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1910.

[213]On peut faire remarquer, il est vrai, qu’il restera encore le Darfour. Mais ce pays est surtout tourné vers le Kordofan et le Baḥr el Ghazal : El Facher ne se présente pas comme l’aboutissement direct de la route caravanière venant de Koufra et ne saurait, à ce point de vue, remplacer Abéché. D’autre part, en supposant que de fréquentes relations s’établissent entre les pays senoussis et le Darfour, les caravanes risqueraient fort d’être enlevées par la compagnie méhariste d’Ourâda, qui a déjà parcouru l’Ennedi, avec le commandant Hilaire. Il se peut que Si Aḥmed Chérif continue à être dans de bons termes avec le sultan ʿAli Dinar et à s’entendre avec lui pour combattre notre action en Afrique Centrale : mais tout cela ne saurait compenser la perte du Ouadaï pour l’Islam irréductible et, au surplus, toute tentative de la confrérie des Senoussis pour établir sa domination politico-religieuse au Darfour est destinée à échouer complètement.

[214]A propos du Fezzan, le cheïkh Moḥammed el Hachaïchi écrit ce qui suit : « L’esclavage se pratique ostensiblement ; quand le gouvernement apprend qu’un homme vend des esclaves, il se fait donner par lui quelque cadeau important et il n’y a pas de poursuites ».

[215]La proclamation en langue arabe, que le général Caneva vient d’adresser à la population de Tripoli, s’appuie très habilement sur la nature toute particulière des rapports entre Turcs et Arabes : le général dit « que le roi d’Italie a envoyé des navires et des troupes non pour subjuguer le peuple de Tripolitaine et Cyrénaïque, et le réduire en esclavage comme sous la domination turque, mais au contraire pour lui rendre ses droits, lui donner la liberté et le protéger contre les usurpateurs et contre tous ceux qui voudront l’attaquer. »

[216]On sait que Doud-Mourra, chassé du Massalit, a dû faire sa soumission et est interné à Fort-Lamy.


[161]III

LES AMMA BORKOUA


Les Ammâ Borkouâ, qui parlent le dialecte dazaga des Toubou du Sud, leurs voisins, présentent à peu près le même type que ceux-ci, « un tantinet plus foncés de teint peut-être, à les prendre en bloc ».

Le Borkou comprend un certain nombre d’oasis, qui sont réputées pour leur dattes ; timbé Borkouâ, plus grosses que celles du Kanem. L’oasis de Boudôou, au nord du pays, est surtout connue par ses mares d’eau natronée et d’eau douce. Il y a en particulier un grand rahad[217], où il suffit d’enfoncer le pied dans la croûte terreuse pour faire jaillir une source assez considérable. L’eau natronée est recueillie et versée sur des rochers, où elle s’évapore : le résidu est un sel blanc, avec lequel on confectionne de petits pains, qui servent à alimenter le commerce de ces régions. Les Arabes Maḥâmid, d’Ourâda, venaient autrefois acheter ce sel aux Ammâ Boudoâ avec des gabag et du thèb[218]. Le sel est également exploité dans des carrières, comme à Demi, chez les Bideyat ; mais il est alors rouge et terreux (milḥ aḥmer) et moins estimé que l’autre.

Les Ammâ Borkouâ comprennent des nomades et des sédentaires.[162] Les nomades constituent l’élément le plus important : la plupart d’entre eux sont désignés sous le nom de Boulguedâ. Avant l’installation d’une unité méhariste au nord du Kanem — à Bir Alali d’abord, à Zigueï ensuite — ils faisaient paître leurs troupeaux dans l’immense dépression qui s’étend au sud du Borkou, dépression que remplissaient jadis les eaux du Tchad amenées par le Baḥr el Ghazal. Ces nomades allaient chaque année dans leur oasis du Borkou, pour y faire la récolte des dattes et des quelques céréales du pays. C’est dans ces oasis que demeuraient, pour travailler, les captifs et les serfs.

Les contre-rezzous de nos méharistes ont obligé les Boulguedâ à fuir leurs anciens pâturages. Quelques-uns d’entre eux sont installés au Borkou ; les autres vont nomadiser, avec leurs chameaux, du côté de Ouéta, Archeï et Am Chalôba. Dans l’ensemble, les Boulguedâ se déplacent dans la région marquée par le Tibesti méridional, le Borkou et le nord du Ouadaï. Ils entretiennent des relations amicales avec les Tedâ du Tibesti, notamment avec ceux de l’enneri Marmar. Enrôlés par la Senoussïa, ils secondent l’action antifrançaise de cette secte et prennent une part active aux rezzous menés contre le Kanem, le Kaouar et l’Aïr.

Certains Boulguedâ avaient cependant fait leur soumission et vivaient sous la protection du poste de Zigueï. Mais, dans ces derniers temps, les succès obtenus par les Khouân, le coup porté à notre prestige par les événements du Ouadaï, la défection des Oulâd Slimân du cheïkh Aḥmed et la présence des Turcs à ʿAïn Galakka les ont incités à abandonner notre cause. Nous avons perdu en eux d’excellents auxiliaires, qui eussent pu rendre de précieux services, le jour où on se décidera enfin à agir au Borkou.

Une des tribus les plus importantes des Boulguedâ est celle des Djagadâ, ou Diagadâ[219]. Ces nomades circulaient autrefois dans l’Egueï et le Bodelé (Torô) : l’oasis de Kirdi, dans le[163] Borkou, leur appartenait. Les Diagadâ s’étaient soumis en grande partie à l’autorité française.

Les Sangadâ[220] étaient maîtres du Korô, dans le Bodelé, et leur siège au Borkou se trouvait dans l’oasis de Ngourr Tigré.

Les Daleâ ou Daliâ[221] qui avaient leurs pacages dans le Tiggui, au nord du Bodelé, sont originaires du Kirdi. Ils ont la réputation d’êtres braves et entreprenants : ils habitent actuellement la palmeraie de Kirdimmi.

Les Bôlto ou Boultoâ occupaient la dépression du Kirri, au sud du Borkou. Dans ce dernier pays, l’oasis d’Ollouboï leur appartenait. Cette fraction, commandée par le kêdela Agré au moment du voyage de Nachtigal, exerçait une sorte de suprématie sur les autres tribus.

Les Irié ou Iria[222], originaires de l’oasis de Ngourr Mâ, passaient la plus grande partie de l’année dans le Bathel. Ils résident actuellement à Ngourr Mâ.

Indépendamment des Boulguedâ, il y a encore deux fractions nomades : les Ankatzâ et les Noreâ.

Les Ankatzâ, ou Nakatzâ[223], seraient un mélange de Bideyat de l’Ennedi et de Toubou de l’oasis de Oun ; des Noreâ ou Noarma vivent avec eux. Cette tribu est nombreuse : elle est très riche en troupeaux et possèdent beaucoup de fusils. Elle avait autrefois ses pâturages dans le Djourab ; son siège au Borkou était l’oasis de Oun, où un grand nombre de captifs (agra, kamadja) cultivaient la terre et ramassaient les dattes. Notre action dans ces pays a rendu la liberté à un certain nombre d’esclaves et forcé les Ankatzâ à abandonner le Djourab. Ceux-ci — qui sont d’ailleurs des musulmans fanatiques — ne nous le pardonnent point : ils sont devenus les auxiliaires ardents des Senoussis et razzient nos protégés.[164] La plus grande partie d’entre eux nomadise actuellement dans la région d’Am Chalôba.

Les Ankatzâ et les Noreâ sont des pillards fieffés. Ils ont toujours été unis au Ouadaï et possédaient même un aguid ouadaïen. Ils combattaient les Oulâd Slimân et leurs alliés, sous la coupe desquels vivaient les Boulguedâ ; leurs rezzous opéraient au Kanem, chez les Maḥâmid d’Ourâda et allaient piller également, vers l’Est, les régions tributaires du Darfour.

Les sédentaires, ou Dongosâ[224], habitent principalement les oasis de Yên, Boudôou, Tiggui, Yarda et Forom. Ils sont beaucoup moins purs que les nomades, qui les méprisent et auxquels ils sont assujettis. Cependant les Yârda, quoique sédentaires, jouissaient autrefois d’une certaine indépendance. Les gens de Yên (Yenoâ ou Oulâd Amian) sont les plus nombreux. Leur oasis est à 3 km. du fortin senoussi de ʿAïn Galakka. « Les Yenoâ occupent environ 300 cases. Leur chef, Soukou Bangaï, est très dévoué aux Snoussis ; il recrute les travailleurs, garde les chameaux du poste et fournit les courriers..... C’est à Yên que les captifs et les tirailleurs de la zaouia ont leur famille et viennent dormir. Partout apparaissent les traces de la protection du poste : des burnous aux couleurs vives, des pains de sucre, du thé, des Coran enluminés gisent dans les cases des principaux Téda et attestent les services qu’ils ont rendus à la bonne cause[225]. »

Vers le Nord-Est, au-delà de la ligne Boudôou-Oun, le pays redevient désert : il n’y a pas de villages, pas de dattiers entre ces deux oasis et elles sont simplement réunies par une piste que jalonnent quelques puits. On trouve un petit groupement[165] de Tedâ au nord du Borkou, à Gouring. Plus à l’Est, la région avoisinante est habitée par quelques Bideyat : Anî, Ouanianga (Ouagnanga) et Tourkôché.

Le Borkou a été longtemps ravagé par les incursions des Oulâd Slimân, des Touareg et des Maḥâmid. Les malheureux sédentaires, traqués de tous les côtés, pillés sans merci, réduits en esclavage, menaient une existence des plus précaires. Ils construisaient de grandes échelles avec des troncs de palmier, et s’en servaient pour se réfugier sur les quelques rochers isolés que l’on trouve dans le pays. Ils accumulaient dans ces forteresses naturelles tout ce qu’ils avaient de plus précieux, des vivres et de l’eau, et ils pouvaient ainsi attendre le départ de leurs ennemis. Leur situation est encore la même, d’ailleurs. Les Khouân sont actuellement les maîtres du pays, mais le sort des Kamadja ne s’est point amélioré : Arabes et Tedâ dépouillent ces malheureux de tout ce qu’ils possèdent, leur existence est toujours aussi misérable et ce sont toujours les mêmes procédés qu’ils emploient pour se soustraire aux exactions et dissimuler les emplacements de leurs villages. Voici, du reste, ce que rapporte le lieutenant Ferrandi à ce sujet. « Conduits un jour par des traces fraîches jusqu’au pied d’un piton où rien n’apparaissait, nous découvrîmes au sommet une étroite entrée, fermée par de lourdes pierres. Un petit village avait trouvé là son refuge contre les Blancs et il fallut, pour entrer, parlementer longtemps. Enfin un à un les vieillards, les femmes, les adultes sortirent et le chef nous dit d’une voix tremblante : « Nous sommes des hommes de Yarda. Je ne compte plus les jours où cette même grotte nous servit de refuge tantôt contre les gens du Nord, tantôt contre ceux de l’Est, aujourd’hui contre ceux du Sud. Nous sommes des Kamadja inoffensifs à qui tout le monde en veut[226]. »

Les Ammâ Borkouâ sont considérés comme kirdi par les Arabes et les Toubou du sud. Il est vrai qu’ils boivent du[166] lakbi, mais ils n’en sont pas moins des musulmans fanatiques. Leur zèle religieux est d’ailleurs stimulé par les Khouân, qui recrutent de nombreux adeptes parmi les Boulguedâ, les Ankatzâ et les Tedâ.

Les Senoussis se sont retirés au Borkou, au début de 1903, après la défaite et la mort d’Abou Aguila devant la zaouia de Bir Alali. Depuis l’occupation du Ouadaï par les troupes françaises et l’installation d’une compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, la possession du Borkou est devenue pour les Khouân une question vitale. Ce pays est leur grenier, leur seul centre de ravitaillement dans la partie méridionale des contrées où ils règnent. D’autre part, la présence des Français au Borkou amènerait nécessairement la soumission de la plupart des dissidents et barrerait la route aux rezzous des Senoussis. Ceux-ci seraient forcés de réintégrer les oasis du désert de Libye et perdraient, de ce fait, une grande partie de leur puissance : au surplus, le coup porté au prestige de Si Aḥmed Chérif serait très dur. C’est pourquoi, désespérant d’arrêter par leurs propres moyens l’expansion naturelle de l’influence française, les Senoussis ont fait appel aux Turcs, que, jusqu’ici, ils détestaient cordialement et mettaient sur le même pied que les Chrétiens. Depuis avril 1911, le drapeau ottoman flotte sur le fortin de ʿAïn Galakka. Ce geste peu amical des Jeunes-Turcs à l’égard de la France n’est point fait pour nous étonner, car il vient après beaucoup d’autres. Espérons toutefois qu’il ne retardera pas la prise de possession du Borkou par nos troupes et que celles-ci réduiront enfin à l’impuissance nos derniers ennemis en Afrique Centrale. Les Kamadja n’en seront point fâchés.


[217]Mare, étang (avec de l’eau ou à sec).

[218]Graine odoriférante.

[219]Appelés aussi Moussôou, nas Oda.

[220]Koroâ ou Dabous Hallal.

[221]Nâs Maramma.

[222]Khayat er riḥ, les coupe-vent.

[223]Annâ (nom des Bideyat, en dazaga), kazâ ou katzâ (mélangés).

[224]En arabe, siyâd ed doungues سياد الدنقس, sâkenin ساكنين. On appelle doungues les amas d’immondices, d’ordures, que l’on trouve dans les villages. Le mot toubou dongosâ a exactement la même signification que siyâd ed doungues.

[225]Lieutenant Ferrandi, Les oasis et les nomades du Sahara oriental (Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1910).

[226]Lieutenant Ferrandi, article cité.


[167]IV

LES TOUBOU DU KANEM

(DAZAGADA KONOUMA)


Les Toubou sont nombreux au Kanem, surtout dans le nord du pays, mais le type n’est plus aussi pur qu’au Tibesti ou même au Borkou. Ces Toubou se sont unis aux diverses populations avec lesquelles ils vivaient en contact, Kanembou, Toundjour, Arabes, surtout aux premiers. On retrouve chez les nomades la maigreur et l’élasticité qui caractérisent les Toubou, mais les formes sont déjà alourdies chez ceux qui mènent la vie sédentaire. C’est pourquoi il n’est pas toujours facile de distinguer un Gourân d’un Kanembou ou d’un Toundjour, surtout dans la région Ngouri-Mondo, où le contact des trois populations a amené de nombreux mélanges. On trouve fréquemment, dans le sud-est du Kanem, des Toubou qui parlent le dazaga, le kanembou et l’arabe.

Les Toubou du Kanem ne sont pas aussi bons musulmans que leurs frères du Baḥr el-Ghazal. Beaucoup d’entre eux boivent le khall, boisson fermentée obtenue avec des dattes et divers ingrédients. Les femmes sont connues pour leur mauvais caractère. Elles cachent souvent un couteau sous leur pagne, mais s’en servent moins toutefois que leurs sœurs du Borkou et du Tibesti : celles-ci le portent fixé au coude par une gaîne en cuir, tout comme leurs maris, et l’emploient fréquemment pour clore les discussions.

[168]Parmi les Toubou soumis à notre domination, ceux qui nomadisaient autrefois entre le Kanem et le Borkou ont été obligés de se rapprocher du Kanem ou d’aller s’installer vers Nguigmi, pour se mettre à l’abri des incursions des pillards du désert et vivre sous la protection de nos méharistes. Ils ont dû s’astreindre à mener une existence de demi-sédentaires, et ce changement ne leur fut point favorable. Nous citerons, à ce propos, quelques lignes du capitaine Colonna de Leca : « Les Toubou ralliés à notre cause ne peuvent pas s’éloigner des rives du lac Tchad et leurs animaux dépérissent sous l’influence du paludisme. Petit à petit, ils renoncent à la vie nomade pour devenir pâtres, vachers ou agriculteurs ; ils traversent une crise de transformation qui met en danger jusqu’à leur existence, car ils réussissent généralement mal dans le travail agricole, auquel les générations antérieures ne les ont nullement adaptés. Et cela augmente les difficultés politiques que nous rencontrons chez les Toubous encore dissidents. Ceux-ci constatent que leurs anciens frères qui ont accepté la domination française sont voués à la misère ou réduits aux travaux de la terre, qui jusqu’ici étaient réservés aux sédentaires et aux esclaves. Ils éprouvent pour nous une aversion fort compréhensible. Tout autre serait leur état d’âme s’ils voyaient leurs anciens frères prospérer sous notre direction[227]. »

La situation des Toubou ralliés est analogue à celle qui a été faite, durant plusieurs années, aux Arabes réfugiés au Fitri. Ces nomades, obligés de se déplacer entre le Baḥr el Ghazal et le Fitri, ont mené une existence pénible : mal vus des sédentaires, en butte à l’hostilité des Kreda, razziés par les Senoussis et les Ouadaïens ; ils ne pouvaient guère prospérer ; d’autre part, l’humidité et les mouches du Fitri faisaient parfois subir des pertes sérieuses aux troupeaux. Tout s’est arrangé depuis la prise d’Abéché et l’occupation du[169] Ouadaï, qui ont permis à ces Arabes de revenir sur leurs anciennes terres.

Nous avons déjà dit que beaucoup de Toubou qui avaient fait leur soumission étaient allés rejoindre leurs frères dissidents. Ils ne reviendront à nous que lorsque le Borkou sera occupé et qu’ils pourront vivre en paix derrière la ligne marquée par les postes de méharistes.

Nous allons voir rapidement quelles sont les différentes fractions toubou du Kanem.

Gadoâ ou Gadouâ — Cette fraction vit dans la partie orientale du Chitati : elle est le produit d’un mélange de Toubou et de Kanembou. Avec elle vivent de nombreux Ḥaddâd : Ḥaddâd chassant au filet (Ḥaddâd cherek), Ḥaddâd forgerons (Ḥaddâd sandala), Ḥaddâd tissant des gabag (Ḥaddâd gotôn), Ḥaddâd armés de flèches (Ḥaddâd nichâb). Il y a également des Arabes du groupe Qaoualma (Oulâd Mansour) et quelques Tedâ de la tribu des Madâ[228]. Sédentaires pendant l’hivernage, les Gadoâ se déplacent avec leurs troupeaux pendant la saison sèche. Cette tribu, qui est une des plus importantes du Kanem, a joué autrefois un grand rôle.

Quand les Oulâd Slimân vinrent s’installer au Kanem le chef des Gadoâ, Barka Hallouf, fit alliance avec eux et coopéra à toutes leurs expéditions de pillage. Hallouf leur rendait de précieux services par sa connaissance du pays et des habitants. De plus, la tribu nomade des Oulâd Slimân était parfois dans l’impossibilité de se procurer le grain nécessaire à sa substance. Grâce au travail de l’élément sédentaire de sa tribu, Hallouf était toujours à même de leur en céder.

L’alliance avec les Arabes donna aux Gadoâ la prépondérance sur toutes les autres tribus. Mais les choses se gâtèrent en 1871 : des dissentiments se produisirent entre les Oulâd Slimân et les Gadoâ, entre ʿAbd el Djelil et Barka Hallouf. Après quelques pillages réciproques, la lutte éclata ouvertement en 1872 : Barka Hallouf fut tué et le Chitati razzié. Les[170] Gadoâ demandèrent alors l’aman. A la suite du meurtre de Hazaz, l’ancien compagnon de Nachtigal, la lutte reprit de plus belle. Les Gadoâ se réfugièrent dans les îles du Tchad et il ne resta au Chitati que ceux qui n’avaient rien à perdre, les mesâkin.

Plus tard, le fils de Hallouf, Allafi oueld Hallouf, fit la paix avec les Oulâd Slimân et revint au Chitati : il s’engageait à payer un tribut aux Arabes. Ceux-ci trouvèrent bientôt que les Gadoâ ne leur envoyaient que du bétail de peu de valeur (bâṭel) et qu’ils n’accordaient qu’une maigre hospitalité aux Oulâd Slimân qui allaient au Chitati. Allafi fut mandé par ʿAbd el Djelil. On lui reprocha d’avoir tué Hazaz, et il fut mis en prison. Il fut plus tard emmené au Manga, où des captifs reçurent l’ordre de l’assommer à coups de massue (seder). Les Oulâd Slimân pillèrent de nouveau les Gadoâ et Koukounni Hallouf (Nanazèn), un autre fils de Barka Hallouf reçut le commandement de la tribu. On ne tarda pas à lui reprocher d’avoir caché du bétail dans les îles du Tchad : il fut destitué. Koukounni ne fut pas remplacé et la tribu resta sans chef pendant quelque temps. Plus tard, kêdela Méla fut mis à la tête des Gadoâ et, après lui, fougbou Kabber, fougbou Adem. Les Gadoâ, qui payaient un tribut aux Oulâd Slimân, restèrent soumis aux caprices de ces pillards, jusqu’au jour où la mort de ʿAbd el Djelil ouvrit une ère de discordes et de luttes pour les Arabes. Les Gadoâ prirent parti pour les Miaïssa.

Youroâ. — Vivent dans le Chitati, à côté des Gadoâ. Il y en a aussi quelques-uns vers le Manga. Cette tribu serait apparentée aux Noreâ de l’oasis de Oun.

Ouarabba, Orabba, Orobba, Ourobba. — Tribu sédentaire quelque peu mélangée d’éléments kanembou. Vit à Kôou, dans le Chitati, à côté des Gadoa, et dans le Liloa, à côté des Dogorda.

On trouve aussi des Ouarabba dans la région de Turbanguéda, sur la Komadougou.

Ouandala. — Étaient autrefois très nombreux dans la partie[171] ouest du Chitati. Le voisinage des Oulâd Slimân et la prépondérance acquise par les Gadoa du chef Hallouf les déterminèrent à émigrer en masse à l’ouest du lac.

Avant la rectification de la frontière séparant la Nigéria du territoire de Zinder, les Ouandala eurent des démêlés avec l’autorité anglaise : un chef influent, Aba Senoussi, fut même condamné à être pendu. Actuellement, les Ouandala sont surtout installés au nord de la Komadougou Yôou, entre Nguigmi et le Kabi (pays de Kadjel). Lorsque nous occupâmes cette région, un poste militaire fut aussitôt créé à Turbanguéda, sur la Komadougou.

Les Ouandala ont des villages et s’adonnent à la culture du mil, mais leurs troupeaux de bœufs restent dans la brousse. Quelques Kecherda (Eyima), venus autrefois du Baḥr el Ghazal, vivent avec eux.

Deux chefs ouandala, Kaïdala Tokoï et Kaïdala Zezerti, habitent le campement d’un grand chef des Kecherda de l’ouest, Moḥammed Kosso ; un troisième chef ouandala, Kaïdala Gouat, a fait sa soumission en décembre 1907.

Au Kanem, on trouve un certain nombre de Ouandala dans la partie ouest du Chitati, vers Rig-Rig, et avec les Kecherda d’Isa Maïmi.

Dogorda. — Les Dogorda seraient apparentés aux Noreâ de Oun et aux Youroâ du Chitati. Cette tribu, très nombreuse, vit dans le Liloa (ou Léloua) qui, tout comme le pays de Mao, est réputé pour ses dattiers.

Les Dogorda luttèrent contre les Oulâd Slimân, quand ceux-ci vinrent s’installer au Kanem. Après une longue résistance, ils furent obligés de reconnaître la suzeraineté des Arabes, qui continuèrent d’ailleurs à les piller de temps en temps. Les Dogorda servirent d’auxiliaires à leurs vainqueurs, dans la lutte contre les aguids el baḥr. C’est ainsi, par exemple, qu’ils prirent part au combat d’Abou Chatên contre l’aguid Keneticha et que, plus tard, l’aguid El Gadem fut tué par eux.

Les Dogorda ont la réputation d’être très courageux. On[172] raconte que les Ouadaïens de l’aguid El Gadem réussirent un jour à surprendre un grand nombre de femmes et de jeunes filles dogorda, qu’on ligotta aussitôt pour les empêcher de s’enfuir. On croyait obliger ainsi les guerriers de la tribu à demander l’aman. Mais ceux-ci ne voulurent rien entendre et continuèrent la lutte.

Haoualla ou Famalla. — Seraient apparentés aux Dogorda. Les Famalla, qui ont beaucoup de sang kanembou, vivent à l’est du groupe de Bir Alali, dans une région riche en dattiers. Leur chef porte le nom de Médelâ. C’est pourquoi on donne très souvent aux gens de cette tribu le nom de Nas Médelâ ou, tout simplement, Médelâ. Ils sont sédentaires. Les Famalla furent très maltraités autrefois par les Oulâd Slimân.

Koumosalla et Oulâd Salem. — Au nord et au nord-ouest de Mao. Ils sont sédentaires. On les appelle Nas Kaïgamma, du nom de leur chef. Ils seraient venus du Baḥr el Ghazal. Ces fractions ne sont pas de pure race toubou et Nachtigal croit qu’elles sont issues d’un mélange de Dâza et de Boulala.

Yoroumma ou Yorouma. — Vivaient autrefois dans le Manga et étaient en bons termes avec les Oulâd Slimân. Lors de notre arrivée dans le pays, une partie de ces Toubou se réfugia au Borkou.

Les Yoroumma appartiennent à la tribu des Kecherda, dont une fraction porte d’ailleurs leur nom (Chennakora ou Yoroumma). Les Kecherda forment actuellement deux groupes : ceux de l’Est habitent, au nord du Fitri, la région appelée El Harr et vont hiverner dans le Baḥr el Ghazal, au nord de Koal ; ceux de l’Ouest mènent une existence de demi-sédentaires dans le cercle de Nguigmi. Cette tribu est autrefois venue du Nord. C’est pourquoi les Yoroumma du Kanem disent être venus des régions de l’Egueï et du Baḥr el Ghazal.

Abourda ou Ouorda. — A l’est de Mondo. On en trouve également du côté du Manga, vivant près des Gounda (d’origine tibestienne) et des Aterêta (d’origine borkouane).

Il y a aussi des Ouorda dans le Kadjel.

[173]Oreda. — Vivent en sédentaires à Ndjikdada, dans la région de Dibinentchi. Cette tribu était alliée à celle des Nguedjim.

Noreâ ou Noarma. — Kreda de la tribu de même nom, laquelle habite le Baḥr el Ghazal. Ne pas les confondre avec les Noreâ de Oun. On trouve quelques-uns de ces Kreda à côté de Mondo et au nord de Mao.

Bogaréâ ou Oulâd Bouguer. — Kreda de la tribu des Karda, qui vivent en sédentaires dans la région de Iagoubri, entre Ngouri et Mao. Leur chef porte le titre de kachkadela, composé du mot kanembou kachalla (ou kadjalla) et du mot toubou kêdela, qui servent tous les deux à désigner le chef. Les Bogaréâ se sont mélangés aux Kanembou, comme d’ailleurs la plupart des Toubou qui habitent le sud du Kanem.

Djoura. — Kreda qui mènent la vie nomade du côté du Baḥr el Ghazal. Ils vivent en bons termes avec les Karda.


TOUBOU DES PAYS A L’OUEST DU LAC[229]

Quelques tribus toubous sont représentées à l’ouest du lac Tchad ; plusieurs des fractions, ainsi isolées, ont pris un nom particulier.

Mousso ou Moussôou. — Appelés Kangou par les Kanouri. Sont peut-être originaires du Baḥr el Ghazal, où l’on trouve les puits de Massoa ou Moussôou.

Les Mousso habitent la région de Kouka, au Bornou, où ils se sont mélangés aux Mabeur. On en trouve aussi quelques-uns en territoire français, au nord de la Komadougou. Ces Toubou dépendaient autrefois des Ouandala, auxquels ils payaient un impôt.

Kabeto. — Très anciennement fixés au Bornou. Ils habitent le pays au sud de la Komadougou.

[174]Madâ. — Dans le nord du Bornou anglais.

Ladama, Hédirdé. — Dans le Kadjel. Les Toubou du Kadjel cultivent le mil ; ils possèdent des bœufs, des moutons et quelques rares chameaux.

Adoumara. — Peu nombreux. Ils élevaient autrefois des chameaux dans le Koutous. Ils vivent actuellement dans la région de Chirmalek et ne possèdent que des bœufs et des moutons.

Tedâ. — On trouve des Arinda dans le Kadjel.

Des Gounda, originaires du Tibesti, vivent avec les Kecherda de l’Ouest, dans les régions de Gouré et de Nguigmi. Venus du Tou, par Bilma, ils restèrent quelque temps à Agadem : chassés de ce pays par les razzias incessantes des Touareg, ils allèrent demeurer avec les Kecherda, dans les pays avoisinant le lac Tchad. Lorsque ceux-ci quittèrent le Kadjel pour remonter vers le Nord, les Gounda revinrent à Agadem. Mais ils n’y restèrent pas longtemps et retournèrent s’installer définitivement avec les Kecherda. Les deux tribus se sont d’ailleurs fortement mélangées.


[227]Capitaine Colonna de Leca, Voyage à travers le Sahara (Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1909).

[228]En toubou, madâ signifie « rouges » et correspond à l’arabe houmr.

[229]Voir l’article du capitaine Martin, Notes sur les Toubous (Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1910).


[175]V

LES TOUBOU DU BAḤR EL GHAZAL ET DU OUADAÏ


Nous allons étudier maintenant les Toubou vivant dans le Baḥr el Ghazal : les Kreda et les Kecherda.

Nous verrons également ceux qui habitent le Ouadaï : Kreda, Noreâ et Cherafadâ.

Tous ces Toubou sont soumis à l’autorité française.

I

LES KREDA

Les Kreda, qui se donnent le nom de Karra, forment la fraction la plus nombreuse des Gourân. Ils seraient venus, s’il faut en croire la tradition, d’un pays appelé Lougoum. « Lorsque les Arabes venus de la Mekke, disent-ils, se dirigèrent vers le Kanem, une partie de nos gens suivit Maï Denâ[230] ; les autres restèrent au pays de Lougoum, sur les bords[176] du Baḥr er Rigueïg[231]. Ce n’est que plus tard que nos aïeux descendirent du côté du Baḥr el Ghazal, où ils s’installèrent et où nous sommes encore. » Ils célèbrent, dans leurs chansons, les délices du pays de Lougoum et, de même que pour les Toundjour il n’y a pas de pays comparable à Tunis la Verte, le pays des Lougoum est, d’après les Kreda, le paradis du monde.

Quand les Kreda quittèrent ce pays et qu’ils descendirent vers le Sud pour aller s’installer au Baḥr el Ghazal, ils perdirent au change. El baḥr meskenna djidoudna, disent-ils : le baḥr a appauvri nos aïeux.

Les Kreda vinrent donc s’installer dans la région du Baḥr el Ghazal, où ils menaient la vie nomade. Ils occupaient la région nord du Baḥr, car, à ce moment-là, la région moyenne était occupé par les Arabes : à l’Ouest, les Dagana ; à l’Est, les Oulâd Hemed.

Vers la fin du XVIIIe siècle, les Kreda commencèrent à descendre plus au Sud et entamèrent avec les Arabes une longue série de luttes, pour la possession de la partie du baḥr occupée par ces derniers. Les Arabes furent refoulés petit à petit et la lutte se termina, en dernier lieu, par le départ définitif des Arabes Dagana (1868).

Entre temps, quelques Kreda, poussant vers l’Est, avaient trouvé la région du Mourtcha. Elle leur convint et ils s’y fixèrent à demeure. L’exode continua entre le Baḥr el Ghazal[177] et le Mourtcha, et ce dernier pays se couvrit de nombreux villages kreda.

Dans le Voyage au Ouadaï, Nachtigal écrit, à propos des Kreda : « Les Toubou étaient jadis sédentaires dans le Baḥr el Ghazal, et ils étaient alors sous l’autorité du Bornou. Mais après qu’Arous[232] et Kharout es Saghir[233] les eurent razziés à plusieurs reprises, ils abandonnèrent leurs villages et devinrent nomades. Ils conservent d’ailleurs des établissements dans le Baḥr el Ghazal ainsi que dans les pays d’Ambar et de Rimela, où ils viennent résider temporairement ».

L’intervention du Ouadaï chez les Kreda ne remonte pas au-delà de Kharifeïn (1815-1829). ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815), son père, était allé au Baguirmi et au Kanem, mais il n’avait pas paru chez les Kreda. Ce fut sous son fils, Kharifeïn, que, pour la première fois, les aguids ouadaïens vinrent piller le Baḥr el Ghazal. Plus tard, sous Moḥammed Chérif, Guignek et le djerma Saber, qui étaient en lutte avec le sultan, se réfugièrent au Baḥr. Ils y furent rejoint, battus, et, par la même occasion les Kreda furent razziés. Chérif poursuivit ensuite ses adversaires du côté du Chari[234]. Cette année-là — qui fut, pour le Kreda une année de famine — est restée tristement célèbre chez eux sous le nom de Senet omm adhem سنة ام عظام : l’année des ossements. On ne voyait — paraît-il — qu’ossements blanchis dans toute la région du Baḥr el Ghazal.

A l’origine, les Kreda étaient tous nomades. La majeure partie d’entre eux, d’ailleurs, mène toujours la vie nomade dans le Baḥr el Ghazal. Il n’y a de Kreda sédentaires qu’au Mourtcha et dans quelques villages du Kanem. Voici comment les premiers villages furent installés au Mourtcha.

Du temps de Kharifeïn, certains Kreda poussaient leurs[178] troupeaux jusqu’à Er Remeli. Puis quelques mehadjirin[235], مهاجرين, trouvant le pays à leur convenance, parce qu’il y avait de l’eau et que la terre se prêtait bien à la culture du mil, allèrent demander à Moḥammed Chérif la permission d’y installer un village. Ils ajoutèrent que leur exemple serait bientôt suivi par d’autres Kreda du Baḥr el Ghazal. La permission fut accordée et les Kreda construisirent quelques villages dans la région d’Er Remeli. Mais Er Remeli se trouvait sur la route des Ouadaïens, lorsque ceux-ci se rendaient d’Abéché au Fitri. Or, les aguids et leurs troupes ont été de tous temps un véritable fléau pour les pays traversés. C’est pourquoi, vers le milieu du règne de Chérif, les Kreda sédentaires commencèrent à remonter plus au Nord. Ils allèrent s’installer progressivement dans la région qu’ils habitent encore actuellement, le Mourtcha, dont Ambar (Ngalamiya) est un des villages les plus méridionaux.

Nous avons déjà dit que les Kreda du Baḥr avaient toujours été sédentaires. Il y eut cependant, à deux reprises différentes, des villages et des cultures au Baḥr el Ghazal. Mais ce ne fut que temporaire. Dès que les Kreda eurent pu acquérir quelques animaux, ils reprirent la vie nomade. La première fois, sous Yousof (1874-1898), ce fut lorsque l’aguid el baḥr, Oualdi Chaïb, mangea les Kreda de telle manière que beaucoup de ces malheureux, n’ayant plus rien, furent obligés de construire des villages et de semer du mil, afin de pouvoir vivre. La seconde fois, il y a une vingtaine d’années, vers 1886, ce fut lorsqu’une épidémie bovine, em massarin, décima leurs troupeaux. Mais, comme nous l’avons déjà dit, ces installations ne durèrent pas longtemps.

Contrairement à ce que croit Nachtigal, la misère a forcé les Kreda à devenir pendant quelque temps, non pas nomades, mais sédentaires. D’une façon générale d’ailleurs, des gens qui ont toujours été nomades se résignent difficilement à[179] renoncer à leur vie libre et indépendante[236]. Et, toujours d’une façon générale, ils ne le font que si la misère les y contraint — comme les Kreda dont nous venons de parler — que si la vie nomade leur est rendue impossible par le climat humide des nouvelles régions où ils se sont fixés (Arabes Dagana, Salamat, etc.), ou enfin, et cela alors se comprend sans peine, que s’ils y sont astreints et parce qu’on voit d’un mauvais œil leurs déplacements continuels[237].

Les Kreda sont célèbres par leur turbulence. Avant notre arrivée dans le pays, ils se battaient avec la plupart de leurs voisins : habitants du Kanem, du Dagana, Kouka d’Aouni, Boulala du Fitri, etc. Il faut dire aussi d’ailleurs que, indépendamment des attaques qui étaient une riposte à des agressions de la part des Kreda, les beaux troupeaux de bœufs de ces derniers et le grand nombre de leurs chevaux excitaient bien des convoitises.

C’est nous qui avons mis fin à leur lutte séculaire avec les Arabes Dagana, qu’ils venaient piller à tout instant. Nous verrons plus tard que, du côté des Arabes, les cheïkhs Mousa Abou Doumou et ʿAli oueld Handja furent les derniers héros de cette lutte.

[180]Du côté d’Aouni, c’était la même chose. Les Kreda arrivaient subitement, au grand galop de leurs chevaux, et, indépendamment des quelques moutons qu’ils pouvaient trouver chez ces malheureux Kouka, ils enlevaient aussi femmes et enfants. Les ravisseurs disparaissaient ensuite rapidement. Il était difficile aux Kouka de les poursuivre, étant donné le petit nombre de chevaux qu’ils pouvaient rassembler contre des adversaires très bien montés et s’enfuyant dans un pays où l’eau est relativement rare. Mais il leur arrivait de temps en temps de tomber en nombre sur les Kreda et de leur infliger de bonnes leçons.

Même situation avec les Boulala. Les Kreda venaient également chez ceux-ci enlever les troupeaux et surtout des femmes et des enfants. Les Boulala se réunissaient alors, mais, tout comme les Kouka, ils n’atteignaient que rarement leurs adversaires disparus. S’ils les atteignaient d’ailleurs, le combat livré ne tournait pas toujours à leur avantage. On dit que, lorsqu’ils surprenaient un campement ennemi, les Boulala massacraient jusqu’aux femmes et aux enfants.

Du côté du Kanem, les Kreda étaient plus circonspects. Là, les Dalatoua aussi bien que les Toundjour avaient, indépendamment de leurs hommes, des Ḥaddâd à leur disposition, et les flèches empoisonnées de ceux ci inspiraient aux Kreda une terreur salutaire[238].

Quant aux Oulâd Slimân, ils allaient de temps en temps piller au Baḥr el Ghazal. Les Kreda les craignaient beaucoup car ces Arabes étaient armés de fusils[239]. Les aguids el baḥr protégeaient les Kreda d’une façon plus ou moins efficace, car il arrivait parfois aux Ouadaïens d’être mis en fuite par les Oulâd Slimân et leurs alliés. En tout cas, les Kreda ne pouvaient guère lutter, à eux seuls, contre leurs redoutables adversaires ; et, une fois entre autres, le cheïkh ʿAbd el Djelil[181] se battit avec les Kreda près du puits d’Alakhérit et en tua environ 300.

Quelques-uns des Arabes Oulâd Hemed, qui avaient autrefois quitté le Baḥr el Ghazal pour aller au Fitri, étaient revenus depuis et partageaient le sort des Kreda.

Nous savons déjà que la domination ouadaïenne n’empêchait nullement les populations soumises de se piller réciproquement et de se battre entre elles, d’une façon à peu près constante. Les Ouadaïens, par leurs querelles intestines, ne faisaient d’ailleurs que donner l’exemple.

Les aguids administrant les régions de l’Ouest (aguid el Baḥr, aguid el Moukhelaya, aguid el Djaadné, le djerma) restaient la plus grande partie de l’année à Abéché. Durant cette absence, leurs sujets avaient à se défendre par leurs propres moyens contre les incursions des ennemis du Ouadaï. La lutte contre ces derniers (Oulâd Slimân et autres Ouassali, Dazagadâ du Kanem) avait commencé sous ʿAli (1858-1874). C’est l’aguid el Baḥr qui était chargé de les combattre. Les Kreda, bon gré mal gré, lui servaient d’auxiliaires, et aussi parfois les Kanembou, les Toundjour, etc.

Les premiers aguids el Baḥr — sous Moḥammed Chérif — traitèrent les Kreda avec bienveillance : tels furent Bechara et Atoca[240]. L’aguid Yaya Kouroum, un captif diongoraï, ne brillait pas par son courage. Une fois entre autres que, selon la mode ouadaïenne, il venait de percevoir un impôt en razziant les Kreda, il fut mis en demeure par ceux-ci d’avoir à leur restituer les troupeaux. Et Yaya Kouroum rendit presque tout, pour éviter un conflit avec ses administrés. Il dut se contenter de bien peu de chose qu’il alla remettre au sultan.

Mais cela changea avec Keneticha, un esclave bidey. On était alors sous ʿAli. Cet aguid pilla les Kreda sans merci, et entama la lutte contre les Oulâd Slimân et leurs alliés. Il a[182] laissé une grande réputation de bravoure. On raconte que, dans un combat, un coup de fusil tiré de près avait mis le feu à son turban (kademoul). Comme Keneticha restait impassible, ses gens se précipitèrent pour éteindre le feu. Et lui de les rassurer, en disant que « le feu ne pouvait pas brûler le kademoul d’un chef ». Il se battit deux fois avec les Oulâd Slimân : il fut vainqueur la première et battu la seconde.

El Gadem oueld Atoca — sous Yousouf — se montra, comme son frère, bienveillant envers les Kreda. Il trouva la mort dans un combat livré aux Dogorda.

Abou Zenat ne fut aguid el baḥr que pendant un an : il avait peur des Kreda. Il fut remplacé par le borgne Moḥammed oualdi Chaïb. Les indigènes appelaient celui-ci Kolo madé tchodogo[241], parce que son œil unique était tout rouge, ce qui, paraît-il, lui donnait l’air d’un diable (chèïṭân). Cet aguid fut un pillard fieffé. Très aimé de Yousouf, à cause des nombreuses prises qu’il envoyait à Abéché, il razziait fréquemment les Kreda du Baḥr et de Mourtcha, ainsi que les Kecherda. Il pillait tout aussi bien au Ouadaï, d’ailleurs et jusque sur le marché d’Abéché. Il fut tué par Rabah devant Mandjaffa (1894).

Son sucesseur, le Tedâ Haggar Kébir, fut encore pire. Il fit mettre à mort un grand nombre de Kreda et il pilla le Baḥr, le Dagana, les Assâlè et les Kouka de la Batah. Devenu aguid er Rachid à la place de Guelma, il fut tué devant Am Dem (1902), dans la lutte entre Doud-Mourra et Aḥmed abou Ghazali.

A ce moment-là, nous avions déjà fait notre apparition dans le pays (fin 1899) : le Kanem était occupé (Bir Alali, janvier 1902), Yao aussi (1902). Indépendamment de notre présence, la lutte entre Aḥmed abou Ghazali et Acyl d’abord, entre Aḥmed et Doud-Mourra ensuite, avait empêché les aguids el baḥr de paraître chez les Kreda.

Au début de notre installation dans le pays, les Kreda[183] pillèrent comme par le passé, les populations soumises du Dagana et du Kanem. Mais la riposte ne se fit pas attendre et, après avoir subi quelques razzias, ils commencèrent à demander l’aman. Les dissidents furent malmenés et, en fin de compte, tous les Kreda du Baḥr el Ghazal se soumirent (1904). Ceux du Mourtcha continuèrent à appartenir au Ouadaï (aguid el Moukhelaya).

Du moment que le Baḥr el Ghazal nous appartenait, la charge d’aguid el Baḥr n’était plus qu’un titre honorifique. Elle continua cependant à exister au Ouadaï, de même d’ailleurs que celles de djerma du Kanem, d’aguid ed Debaba, d’aguid ed Dagana, etc.

Au début de 1905 eut lieu la fuite de Badjouri au Ouadaï. Après l’arrestation d’Acyl, Badjouri était devenu le chef des Ouadaïens réfugiés chez nous et il avait servi d’auxiliaire contre les Kreda dissidents. Mais il avait aussi razzié des Kreda soumis (Noarma) et, craignant nos châtiments de ce fait, il repassa au Ouadaï. Il quitta Massakory, gagna le Baḥr et essaya, en route, de piller les Kreda. Mis en fuite par ces derniers, Badjouri atteignit le pays des Kecherda, puis Er Rouhoud. Il envoya de nombreux présents à Doud-Mourra, avec une lettre dans laquelle il disait au sultan qu’il était resté deux ans chez les Français, qu’il connaissait leur manière de combattre et que, par suite, il pouvait lui être très utile.

Doud-Mourra, après avoir fait attendre sa réponse pendant quelque temps, manda Badjouri à Abéché et le nomma aguid el baḥr, en remplacement d’Abou Zenat oueld Atoga. Badjouri fut chargé de garder la frontière occidentale du Ouadaï et de razzier les Arabes réfugiés au Fitri, ainsi que les Kreda du Baḥr el Ghazal.

Comme nous le verrons plus loin, Badjouri pilla les Arabes à Rahad es Salamat, en novembre 1905, et les Kreda du Baḥr, à la fin de 1906.

Les tribus kreda. — L’ancêtre commun à tous les Kreda est un nommé Karra, qui a donné son nom à la tribu. Les[184] Kreda forment deux groupes inégaux : les Koyo et les Karda. Les premiers, qui se réclament d’un descendant de Karra appelé Koyo et sont de beaucoup les plus nombreux, comprennent : les Ngalamiya ou Yorda, les Noreâ ou Noarma, et les Yria. Les Kreda comprennent donc, en somme, les quatre fractions suivantes : Ngalamiya, Noarma, Yria et Karda. Nous les étudierons par ordre d’importance.

1o Ngalamiya ou Yorda. — C’est la plus nombreuse des quatre fractions[242]. Elle comprend : Brokhara, Tchoandâ, Nedjouma, Chelantâ, Oulâd Toubô, Bayâ, Djeroâ, (Mallemâ, Tchiankarâ, Nioulou), Tagaramma, Koderâ (Djihalâ, Mallemâ), Oualtchena, Oueddiê, Nedjouméa, Matchidâ.

Il y a une certaine parenté entre les Tchoandâ et les Kanembou Nguedjim, lesquels sont d’origine boulala. Cela laisserait donc supposer que, tout comme les Kecherda Chennakora, les Tchoandâ sont le produit d’un mélange de Gourân et de Boulala.

Les Brokhara et les Kodera ont de nombreux Ḥaddâd chasseurs (Ḥaddâd cherek).

Les Ngalamiya sont les ennemis héréditaires des Karda. Ils ont toujours été plus nombreux et plus puissants que leurs adversaires, sur lesquels ils avaient l’avantage chaque fois que les deux fractions étaient seules en présence. Mais les chefs des Karda avaient reçu du Ouadaï le commandement de tous les Kreda du Baḥr. Ils prélevaient l’impôt et servaient d’intermédiaire entre l’aguid el Baḥr et les Kreda. Ils portaient d’ailleurs le titre de djerma : tels furent, par exemple, djerma Kebir et son fils djerma Doungousou. Les Karda, avec l’appui des Ouadaïens, avaient alors la haute main sur les Ngalamiya. Mais la situation changeait lorsque les Karda étaient réduits à leurs seules forces ; et, une fois entre autres les Ngalamiya les refoulèrent du côté de Ngourra, les empêchant de revenir dans le Baḥr. Les Karda firent alors appel à des Kouka, des Boulala, des Arabes Khozam et même quelques[185] Baguirmiens, afin de pouvoir reprendre l’avantage.

Un incident contribua à augmenter l’animosité qui régnait entre les deux tribus. Un jour, au cours d’une discussion, le chef karda ʿAmer abou Mousa tua un jeune Kodera. Or, il est d’un usage formel chez les Kreda que l’homme qui a commis un meurtre doit quitter le Baḥr pendant un certain nombre d’années. Puis — à moins toutefois qu’il ne soit réputé comme dangereux — la famille de la victime consent à prendre le prix du sang (100 vaches) et le meurtrier peut rentrer dans sa tribu.

Les Ngalamiya, selon la coutume, mirent alors les Karda en demeure de chasser ʿAmer abou Mousa. Ceux-ci refusèrent et ce chef resta avec sa fraction. Les Ngalamiya tirèrent vengeance de ce refus en razziant les Karda. La lutte a continué depuis, et les deux fractions sont toujours ennemies. Vers la fin de 1906, les Karda (ʿAmer abou Mousa et Digueï), avec l’aide d’éléments non kreda, ont surpris et battu les Ngalamiya, dont plusieurs chefs furent tués.

Les Ngalamiya promènent leurs campements dans la région du Baḥr el Ghazal voisine du Kanem. Ils ont toujours été d’accord avec les Toundjour, qui les aidaient autrefois dans la lutte contre les Karda. C’est chez eux qu’ils s’approvisionnaient en mil. Les autres fractions kreda ne pouvaient pas toujours se ravitailler en grain au Kanem, au Dagana, à Aouni ou au Fitri ; elles allaient parfois en chercher au Mourtcha.

2o Karda. — Les Karda sont, après les Ngalamiya, la fraction la plus importante des Kreda.

Ils comprennent : Arsâda ou Arsamadâ, Oulâd abou Bouker, Bettelouma, Tagama, Adaya, Tongoyo, Guemmirâ, Saladâ[243], Addéâ, Méchéâ, Senda (Bedossa, Aouadâ), Héllamâ, Sôoudâ, Ouânia[244].

[186]Les Bedossa (Senda) ont des Ḥaddâd cherek. Comme nous l’avons déjà dit, les chefs karda avaient autrefois le commandement de tous les Kreda.

3o Noreâ ou Noarma. — Ils sont moins nombreux que les Karda. Il ne faut pas les confondre avec les Noarma de Oun ou de l’Ouadi Yên, lesquels se rattachent aux Amma Borkouâ. Malgré l’identité des noms, il n’existe pas d’étroite parenté entre les deux fractions. Pour en donner une idée, il suffira de dire qu’un indigène, qui a tué un Noarma de l’ouadi Yên, peut aller demeurer avec les Kreda Noarma.

Cette fraction comprend les subdivisions suivantes : Béréâ, Aouchéyâ, Keridâ, Derguima[245], Tchodéa, Madéâ, Todosséya, Bôltiya[246], Abkourouma, Nouma, Méhméya.

Les Norma ont été autrefois en lutte avec les Kodera (Ngalamiya), parce que ces derniers avaient pillé un convoi de bœufs noarma rapportant du mil du Kanem. Il y a une vingtaine d’années environ, les deux fractions se battirent vivement pendant deux mois.

4o Yria. — Ils sont à peu près aussi nombreux que les Noarma.

Ils comprennent : Koyoma ou Kirdiâ[247], Boltignâ, Hadjeréa, Ioskôma, Tchangaïma, Ouaharaya, Attéma, Débéréâ[248], Djogochillâ, Bassassâ, Dogodâ.

Caractères de la population kreda. — Comme la plupart des Toubou, les Kreda n’ont aucunement la physionomie du nègre : les cheveux sont presque toujours lisses, les traits réguliers, le nez droit et les lèvres minces. Certains d’entre eux ont le type sémite, mais ceux-là sont moins nombreux que chez les Kecherda.

[187]Les Kreda ont généralement le teint azreq, c’est-à-dire noir-gris. Les autres teintes sont : akhder (litt. : vert), ou bronze foncé, et ḥamer (litt. : rouge), teinte cuivrée plus ou moins claire. Cette teinte rougeâtre est la moins répandue. Elle provient d’alliances avec des femmes toundjour ou des femmes arabes (Oulâd Hemed, Beni Ouaïl, Dagana). Il est à remarquer d’ailleurs que cette même teinte claire semble être plus fréquente chez les femmes que chez les hommes, et que, à ce point de vue là, certaines d’entre elles ressemblent à des femmes arabes.

D’une façon générale, les Kreda ont la tête rasée et ne gardent pas la barbe ; toutefois beaucoup de jeunes gens possèdent une chevelure longue et frisée. La coiffure de leurs femmes est celle des femmes arabes : de petites tresses qui encadrent le visage. Les petites filles laissent pousser une longue touffe de cheveux sur le sommet de la tête.

Comme tous les nomades qui vivent dans des pays où l’eau est relativement rare, les Kreda sont assez souvent d’une propreté corporelle douteuse. Il nous a bien semblé cependant que les Kreda et les Kecherda étaient supérieurs, au point de vue de la propreté, à tous les Arabes, nomades ou non, et à certaines populations sédentaires (Kouka, Boulala, etc.).

La description que Nachtigal fait des Tedâ peut, à peu de chose près, s’appliquer aux Kreda. Ils sont d’une taille généralement peu élevée, sont bien proportionnés et très maigres. Leur maigreur ne les empêche pas d’ailleurs d’être vigoureux, et leur résistance à la fatigue, à la chaleur, à la faim, à la soif est proverbiale[249].

Ils sont nomades, sauf cependant au Mourtcha, et le lait[188] entre pour une large part dans leur alimentation. Ils sont bons musulmans et observent strictement les pratiques de leur religion. Ils ne pratiquent pas l’excision des femmes. Ils sont très sobres : ils ne boivent ni merissé ni khal et ils ne prennent pas de tabac.

Nous avons déjà vu que, autrefois, leurs instincts pillards les rendaient très turbulents. On vante beaucoup leur agilité et l’adresse de leurs cavaliers à éviter les sagaies pendant le combat. Ils sont assez courageux, surtout quand il s’agit de défendre leurs troupeaux, qui constituent d’ailleurs leur seule richesse et auxquels ils tiennent beaucoup. Les exemples ne sont pas rares de Kreda se faisant tuer bien inutilement, plutôt que d’abandonner leurs troupeaux.

Nous donnerons une mention particulière à leurs femmes. Les femmes gourân — surtout celles des Kreda et des Kecherda — ont une certaine réputation. Les indigènes vantent la beauté de leurs traits, leurs longs cheveux, leur taille svelte, et le bon cheïkh Moḥammed et Tounesi disait des Gourân : « J’ai vu de leurs femmes qui m’ont paru d’une beauté remarquable, leurs yeux percent comme la flèche et vous pénètrent jusqu’au cœur. » Les souverains du Ouadaï, d’ailleurs, les appréciaient beaucoup et les aguids el Baḥr choisissaient les plus jolies jeunes filles pour les envoyer grossir le harem du sultan[250]. Hababa Kili, femme légitime du[189] sultan ʿAli, et Hababa Zamzom, femme légitime du sultan Youssef, appartenaient à la tribu des Kecherda[251]. Le fils de la première, Aḥmed abou Rhazali, devint même sultan du Ouadaï : pendant son règne — qui fut court, d’ailleurs — les Gourân jouirent d’une certaine influence à la cour d’Abéché. Comme leurs sœurs du Tibesti, les femmes kreda ont la réputation d’être fidèles à leur mari. Les vieilles femmes, par suite de leur maigreur native et aussi de la vie qu’elles mènent, sont particulièrement desséchées et flétries.

Les Kreda ont de beaux troupeaux de bœufs. Ils ont aussi des moutons et quelques rares chameaux. Ils possèdent de nombreux chevaux. Une partie d’entre eux appartient à une espèce particulière au Baḥr, qu’on appelle Khèl Ganastô[252].

Leur corps porte de grandes parties blanches, qui tranchent sur le reste de la robe — exactement comme pour la biche-robert. Les Kreda leur font boire du lait. Ils prétendent que ces chevaux sont supérieurs à tous les autres comme vitesse et comme fond. Ils disent d’ailleurs Ganastounga danna bîdi : Celui qui ne possède pas un cheval de Ganastou est semblable au piéton. C’est avec ces chevaux que les Kreda chassent la girafe et l’autruche.

Une légende s’est formée au sujet de l’origine de ces chevaux. On dit qu’une jument qui pâturait fut saillie par un cheval tout blanc et aux parties noires, animal fantastique qui disparut aussitôt après. Le produit de ce croisement, qui appartenait à des Arabes, fut acquis par les Kreda et eut comme descendance les chevaux Ganastou.

[190]Nous avons déjà vu que, chez les Kreda, les meurtriers doivent s’expatrier pendant quelque temps. Ce temps est variable : un, deux, trois, cinq ans. Bien entendu, les parents du meurtrier sont tenus de payer le prix du sang (dia), avant le retour de celui-ci dans la tribu. S’il est réputé dangereux, le meurtrier pourra même n’être jamais plus accepté dans la tribu. Pour le meurtre d’un homme, le prix du sang (dia), qui est théoriquement de cent chameaux ou de deux cents vaches[253], n’est dans la pratique que de cent vaches. Pour une femme, le prix du sang est la moitié du précédent, soit cinquante vaches.

Régions occupées. — On trouve des Kreda au Baḥr el Ghazal et au Mourtcha : les premiers sont nomades, les autres sédentaires.

Le Baḥr el Ghazal. — Le nom de « Fleuve des Gazelles » n’est donné au baḥr que dans la région des Kreda[254] : ceux-ci l’appellent tout simplement Fôdi (le fleuve), et les Kecherda désignent la partie où ils ont coutume de passer l’hivernage sous le nom de Sôro, dans le Dagana, le sillon du baḥr est appelé Massakôry. A l’ouest de ce dernier pays, il ne porte plus de nom particulier : il se perd, du reste, au milieu d’un grand nombre de baḥrs, qui étaient autrefois remplis par les eaux du lac.

Dans les environs de Massakôry, le lit du baḥr est à peine indiqué : c’est une légère dépression, large de 100 à 150 mètres ; comme elle est couverte de champs de mil sur presque toute sa longueur, l’Européen qui passe là ne se[191] doute guère qu’il franchit le Baḥr el Ghazal. A l’ouest de Massakory, le baḥr s’élargit parfois, comme tout près de Zol Mustafa Belleï : il se divise alors en plusieurs bras, qui enserrent d’anciennes petites îles. Il lance à droite et à gauche des ramifications, qui réunissent entre eux deux points du lit du baḥr ou qui finissent à une certaine distance dans l’intérieur des terres : les indigènes leur donnent le nom de ridjoul el baḥr (pieds du baḥr).

Au fur et à mesure qu’on se rapproche du lac, la dépression s’élargit et se creuse. Les berges dominent alors le lit du baḥr d’une hauteur de 5 à 10 mètres. Mais, comme nous l’avons déjà dit, il devient bientôt impossible de reconnaître quelle est la continuation du Baḥr el Ghazal[255].

Au nord-est du Dagana, dans le pays des Kreda, le lit du baḥr se rétrécit tout d’abord et n’a plus qu’une cinquantaine de mètres aux environs d’El Achim ; il va ensuite en s’élargissant : vers Bir Gara il atteint 300 mètres et, à hauteur de Bir Chedera, enserre quelques anciennes îles. Cette partie du baḥr envoie également des ridjoul, dont un important, entre autres, qui se dirige vers Mondo. Le sillon est limité par des lignes de dunes. Plus loin encore, le lit du baḥr continue à s’élargir et, au-delà de la région où les Kecherda viennent passer l’hivernage, atteint une ampleur de plusieurs kilomètres : les limites en sont nettement marquées par des dunes ou des falaises. D’une façon générale, le sillon du Baḥr el Ghazal est indiqué par une végétation plus abondante que sur les abords.

[192]On a maintes fois discuté la question de savoir si le Baḥr el Ghazal était un affluent ou un effluent du Tchad. La première hypothèse a été pendant longtemps admise. Cependant Denham et Clapperton avaient déjà entendu dire au Bornou que les eaux du Tchad s’écoulaient jadis dans le baḥr et que le flot de sortie avait été interrompu par le meurtre d’un saint homme. Barth recueillait les mêmes renseignements auprès des habitants du pays et se refusait à croire que le baḥr ait amené autrefois les eaux du lac jusqu’au Borkou. Nachtigal, au cours de son magnifique voyage d’exploration, devait solutionner provisoirement le problème.

D’abord, les témoignages des indigènes lui confirmèrent tout ce qu’avaient déjà appris les autres voyageurs, au sujet de l’écoulement des eaux du lac dans le Baḥr el Ghazal. De plus, Nachtigal — qui, à son départ de Kouka, s’était muni d’un excellent anéroïde — constata que l’Egueï et le Bodelé étaient au-dessous du niveau du lac. Il trouva d’ailleurs, dans ces régions, une grande quantité de vertèbres de poissons et de débris de coquillages. Se basant sur les observations faites et sur les renseignements donnés par les habitants du pays, il conclut en disant que « jadis le Baḥr el Ghazal conduisait les eaux du lac dans les immenses dépressions du Bodelé, de l’Egueï et du Borkou Sud[256]. »

Certains voyageurs combattirent la solution donnée par Nachtigal et soutinrent que l’hypothèse contraire était probablement la vraie. Le dernier en date, le capitaine Freydenberg, écrit que la région du Bodelé et du Borkou doit se[193] trouver à une altitude supérieure à celle du Tchad : les observations, faites avec des anéroïdes par Nachtigal et le capitaine Mangin, auraient été systématiquement faussées par le centre de basse pression qu’est le lac[257].

La mission Tilho effectua des mesures altimétriques qui confirmèrent pleinement les altitudes qu’avait données Nachtigal pour l’Egueï, le Toro et le Korou. De l’ensemble des observations faites, elle conclut :

« 1o Que la cuvette tchadienne se continue, sans transition sensible d’altitude (dunes mises à part) et sans différenciation morphologique, par les terrains (Kanem, Chitati, Manga) qui la bordent à l’Est et au Nord ; 2o qu’au-delà du Kanem et vers le Nord-Est dans la direction du Borkou, le sol s’abaisse sensiblement jusqu’au Korou que l’on trouve à 80 mètres en contre-bas du Tchad.

Nous avons cru pouvoir réunir sous la dénomination de « Pays-Bas du Tchad » toutes les régions situées au niveau ou en contre-bas du lac et nous les avons divisées en deux catégories :

1o La région de steppe située en bordure et sensiblement au même niveau que le lac et qui comprend, du Sud vers le Nord par l’Est : le Baḥr el Ghazal, le Kanem, le Lilloa, le Chitati, le Manga ;

2o La région désertique située au Nord-Est du lac et franchement en contre-bas : l’Egueï, le Toro, le Korou, dont l’ensemble constitue le Bodeli. »

La mission constata, en particulier, que, pour la partie du Baḥr el Ghazal visitée par elle, l’altitude des divers points d’observation ne diffère pas sensiblement de celle de la nappe liquide du Tchad. « Ceci est d’ailleurs d’accord avec tout ce que l’on a pu savoir de certain sur l’envahissement du Ghazal par le Tchad à l’époque des fortes crues. Et cela nous permet de dire en toute certitude que, pour la partie comprise entre le lac et Fantrassou, le Baḥr el Ghazal n’est[194] ni un affluent, ni un émissaire, mais un simple prolongement du Tchad.

Quant à la partie que nous n’avons pas visitée, comprise entre Fantrassou et le Djérab, nous ne pouvons mieux faire, en attendant que des mesures précises aient pu y être faites, que de nous ranger à l’opinion du lieutenant Ferrandi qui l’a suivie sur tout son parcours, et qui conclut en faveur d’une pente descendante continue depuis Fantrassou jusqu’au Djérab..... La pente générale du terrain va donc en s’abaissant du Tchad vers le Borkou, et non du Borkou vers le Tchad.....

Les formations coquillifères de l’Egueï sont, d’après M. Garde, le géologue de notre mission, « des dépôts sédimentaires et non alluvionnaires », et l’envahissement de l’Egueï, du Toro et du Korou à une époque relativement récente par des eaux tranquilles est, d’après lui, un fait certain....... M. Louis Germain, le distingué spécialiste du Muséum......., conclut ainsi : « Le Kanem, l’Egueï, le Toro, le Korou et le Djérab étaient recouverts par les eaux à une époque récente et certainement quaternaire. Le lac Tchad couvrait ainsi une énorme surface d’où émergeaient, ça et là, quelques îles, qui, probablement, étaient de peu d’étendue[258]. »

Les eaux du Baḥr el Ghazal — qui constituait autrefois un véritable prolongement du Tchad — subissaient nécessairement le contre-coup des variations du lac. En ce qui concerne les quarante dernières années, il est possible de savoir, dans une certaine mesure, jusqu’où arrivait l’eau du Baḥr el Ghazal ou celle de la région appelée Karga[259] par les indigènes.

En 1870, l’eau du Baḥr el Ghazal pénétrait à environ 100 kilomètres dans l’intérieur des terres.

Vers la fin de 1872, des Oulâd Slimân se rendant de Mondo au Fitri, voyaient l’eau du baḥr atteindre le poitrail de leurs chevaux. En mai 1873, il n’était plus possible de[195] repasser le baḥr au même endroit (vraisemblablement Tororo[260]) et les Oulâd Slimân, retour du Fitri, durent chercher vers le Nord-Est un emplacement plus favorable. Les indigènes croyaient alors que l’eau du Baḥr el Ghazal allait reprendre possession de son ancien domaine jusqu’au Bodelé[261].

En mars 1873, Nachtigal avait constaté que l’eau dépassait El Gara et il estimait à 80 kilomètres environ la longueur de la nappe liquide remplissant le baḥr.

Les eaux du Tchad reculant vers l’Ouest, les baḥrs se vidèrent et le village de Branguel se trouva sur la terre ferme vers 1895. Doum-Doum, Bolakolo, Maloui et Sourdjia étaient encore des îles. L’eau du Baḥr el Ghazal[262] finissait alors entre Kondjerti et El Achim, et tous les ridjoul étaient encore pleins d’eau (ridjoul de Balaboussou, Abou Sourra, Abou Taïbé, Kankouri, etc.).

Mais l’eau du baḥr continua à reculer et, en février 1900, lors du passage de la mission saharienne, elle ne dépassait pas la région Tagaga-Bolakolo-Maloui. A partir de ce moment-là, la vitesse de recul s’accentua. En six ans, l’eau se déplaça d’une quarantaine de kilomètres vers l’Ouest, jusqu’au baḥr de Berirem (août 1906). La région de l’eau du lac ne commençait que là pour continuer à l’ouest de ce village : les Kouri-Kaléâ se trouvaient sur la terre ferme — alors qu’au début de l’occupation du Territoire (1901-1902), les vapeurs du Tchad apportaient à Berirem le mil destiné à approvisionner l’intérieur du pays. Nous avons déjà dit que la crue du lac de 1906 fut exceptionnelle et qu’en octobre-novembre[196] l’eau envahit de nouveau les baḥrs du pays Kouri[263].

On trouve, dans le Baḥr el Ghazal, de l’eau natronée ou sulfatée : il y a aussi du natron en certains endroits, par exemple à Koal. A une journée de marche environ au nord de Massakory, tout près de Koloula Semaïla Madi, il existe une grande mare natronée très connue dans le pays. Les troupeaux du Dagana et beaucoup d’autres troupeaux, appartenant à des habitants du Kanem ou à des Arabes qui hivernent dans le Baḥr el Ghazal, viennent tous les ans y faire une cure, au début de la saison sèche. Les Arabes y prennent des chargements de natron, avant de partir pour le Fitri : ils peuvent ainsi faire boire de temps en temps à leurs chameaux une solution d’eau natronée ; les chameaux en sont très friands et ce breuvage leur fait d’ailleurs le plus grand bien[264].

Les Kreda du Baḥr el Ghazal occupent la région comprise entre Koal et Massakory. C’est un pays sablonneux, où abondent palmiers-doum, nabaq, makhèt, etc. L’eau est généralement peu profonde : 3 et 5 mètres. En certains endroits, il suffit de gratter légèrement le sol ; en d’autres points, au contraire, il faut creuser à 15, 16 ou même 18 mètres. Il y a des nayalas : on appelle ainsi les puisards qui, creusés peu profondément, donnent de l’eau se répandant à la surface du sol comme une source.

Les Kreda mènent la vie nomade dans le baḥr et s’y déplacent avec leurs troupeaux. Aujourd’hui, grâce à notre occupation, ils vivent en paix avec leurs voisins et peuvent s’approvisionner facilement en mil soit au Kanem, soit au[197] Dagana, soit du côté d’Aouni. Il n’en était pas de même autrefois, car ils vivaient alors en état d’hostilité avec leurs voisins et ils faisaient une bien plus grande consommation qu’aujourd’hui de fruits sauvages tels que le doum, le hadjlidj, le nabaq, le makhèt, etc., ainsi que de graminées comme le kreb, l’abou sabé, etc.

Le Mourtcha[265]. — Le Mourtcha est un pays également sablonneux, ondulé et très peu couvert. Ce n’est guère que dans le lit de l’ouadi Rima que l’on trouve des épineux assez denses. Ailleurs, les arbres sont rares et rabougris et n’offrent même pas un léger abri contre la chaleur du jour.

La région située au sud du Mourtcha, entre ce pays et celui des Oulad Rachid, est particulièrement déshéritée. On y trouve quelques maigres épineux, quelques rares hadjlidj, et l’herbe à chameau, le brhèl, que les Gourân appellent goâr. Ajoutons que, à la saison sèche, il n’y a pas une goutte d’eau et qu’on ne peut pas imaginer alors région plus désolée. Les rares animaux qui l’habitent doivent être d’une sobriété remarquable.

Le mil vient bien au Mourtcha, et c’est la raison pour laquelle les Kreda qui y sont tiennent à y rester. L’eau est rare et les puits ont une profondeur de 50 à 60 mètres : mais ils sont solidement construits, et aménagés de telle sorte que plusieurs personnes peuvent tirer de l’eau en même temps.

A la saison des pluies, l’herbe verte est assez abondante et les troupeaux peuvent pâturer à leur aise. Mais l’herbe ne[198] vient jamais à une bien grande hauteur et, à la saison sèche, elle est rare et courte. A ce moment-là, le pays ne convient guère au bétail : pas d’herbe et des puits profonds. C’est pourquoi les habitants du Mourtcha expédient la majeure partie des troupeaux chez leurs parents du Baḥr el Ghazal, où les bêtes se trouvent d’ailleurs à l’abri des pillages ouadaïens. Ils ne gardent avec eux qu’un certain nombre de vaches et quelques chèvres, afin d’avoir le lait indispensable à leur nourriture. Pour faire boire ces animaux, les captifs restent aux puits du matin au soir et tiennent constamment remplis les trous (hètan) qui servent d’abreuvoirs. Comme ce métier n’est pas intéressant, les Kreda leur mettent des fers aux pieds (guinzirt), pour les empêcher de s’enfuir.

Le Mourtcha était autrefois bien plus peuplé qu’aujourd’hui : les villages étaient plus nombreux et plus considérables. L’aguid el Moukhelaya avait le commandement de la plus grande partie des habitants ; l’aguid ez-Zebada et l’imâm el Djezouli se partageaient le reste. Mais les pillages des Ouadaïens firent que nombre de Kreda, pour échapper plus facilement, allèrent au Baḥr el Ghazal rejoindre leurs frères nomades. Ce mouvement s’est accentué depuis que nous sommes dans le pays et que le Baḥr el Ghazal nous appartient. Les Kreda qui restent au Mourtcha appartiennent à l’aguid el Moukhelaya. En juillet 1907, lors de la reconnaissance de la 1re Cie (capitaine Jérusalémy, lieutenant Carbou), le Mourtcha comprenait encore une cinquantaine de villages. Les cases sont faites avec les tiges du mil.

C’est près de Ras el Fil que se trouvait le village d’Ali Agré, un chef toubou du Kanem réfugié au Ouadaï, qui renseignait les aguids sur nos mouvements et faisait la contrebande des armes et des munitions. Après le raid de la compagnie Jérusalémy, Ali Agré, en dissidence depuis 1902, vint demander l’aman au Kanem (décembre 1907). Trois de ses hommes furent alors chargés d’apporter une lettre du lieutenant-colonel Largeau au sultan Doud-Mourra : ils furent emprisonnés à Abéché et on ne les revit plus.

[199]II

LES KECHERDA

Les Gourân donnent aux Kecherda le nom de Dâza. On dit qu’une femme du Prophète — car les musulmans rapportent tout à lui — quitta le domicile conjugal, après une querelle de ménage, et passa de l’autre côté d’un grand baḥr qui se trouvait à proximité. Mais, pendant cette fugue, le diable (djann, djinn) sortit du baḥr et la rendit enceinte. Quand les gens du Prophète allèrent la chercher, ils la trouvèrent dans cette intéressante position. Mahomet la fit mettre dans une case à part, où elle accoucha de deux jumeaux, un fils et une fille. Ils furent appelés El Djinn oueld el Djinoun et Absa bit el Djinoun. Ils eurent comme descendants Allaï et, après lui, Ouollou, qui sont — paraît-il — les ancêtres des Kecherda[266].

Les Kecherda comprennent quatre fractions : les Chennakora ou Yoroumma, les Medoumia, les Saqerda ou Toumbouliâ et les Yria.

Les Chennakora prétendent être d’origine boulala. Cela n’a rien d’extraordinaire, et l’on comprend fort bien que les Boulala — au temps où ils étaient au Kanem ou à Mossoua — se soient mélangés aux Gourân avec lesquels ils étaient au contact.

Les Medoumia se disent d’origine hébraïque[267]. Les autres Kecherda leur reprochent cette origine, quand ils ont une querelle avec eux : neuntâ ihouda, vous êtes juifs ! Et tel[200] Medoumié s’écriera également, quand il est en colère : tané ihoudi, je suis juif ! Il faut reconnaître, en tout cas, que l’on trouve le type hébraïque d’une façon bien caractérisée chez certains d’entre eux[268].

Les Saqerda seraient venus du Kanem, où l’on trouve d’ailleurs un village de Saqerda à Sagardaré (entre Ntiali et Ngouri). Ils sont moins nombreux que les Chennakora et les Medoumia.

Les Yria sont peu nombreux.

La tradition rapporte que, dans leur mouvement vers le Sud-Ouest en même temps que les autres Dazagada, une scission se produisit chez les Kecherda, alors qu’ils se trouvaient au Borkou. Les uns allèrent s’installer dans la partie septentrionale du Baḥr el Ghazal et les autres se fixèrent dans la région comprise entre le lac et le Borkou, à l’est de la route d’Agadem. Les pillages des Oulâd Slimân forcèrent ceux-ci à descendre plus au Sud et, vers 1840, ils franchirent même la Komadougou. Plus tard, ils revinrent au nord du lac et continuèrent à mener l’existence de demi-nomades, dont ils avaient pris l’habitude au Bornou. Ces Kecherda prirent part à la lutte menée par Barka Hallouf contre les Oulâd Slimân : après la défaite des Gadoa, ils furent obligés de s’enfuir. Ils sont actuellement installés dans la région comprise entre Nguigmi et Gouré.

Il y a donc deux groupes de Kecherda, l’un à l’Est (dans le Baḥr el Ghazal, à côté des Kreda), l’autre à l’Ouest (à côté des Ouandala).

Nous allons nous occuper successivement de chacun des deux groupes.

Kecherda de l’Est. — Après le départ des Arabes Oulâd Rachid, les Kecherda de l’Est s’installèrent au Baḥr el Ghazal[201] et dans la région Alakhérit — Am Délé — Am Naïala, où ils sont encore.

On lit, dans Nachtigal, à propos de ces Toubou : « Ils étaient très nombreux, mais ont été cruellement traités par le Ouadaï ; il est vrai qu’en revanche ils sont devenus meilleurs musulmans. »

Il semble à peu près certain que les Kecherda — de même que tous les Gourân — étaient déjà musulmans, lorsque les Ouadaïens embrassèrent l’islamisme. La conversion de ceux-ci et la constitution du royaume d’ʿAbd el Kerim ben Djamé ne remontent d’ailleurs qu’à trois cents ans à peine et, en ce qui concerne cette période, la tradition est suffisamment précise. C’est pourquoi il y a lieu de croire — ainsi que le rapporte la tradition — que les Kecherda pratiquaient depuis longtemps la religion de Moḥammed, quand les Ouadaïens firent leur apparition au Baḥr el Ghazal.

Les Kecherda habitent, au nord du Fitri, la région comprise entre les Arabes Khouzam et les Kreda. On trouve également trois de leurs villages au Kanem, à l’est et au sud de Mondo, et trois autres villages au Mourtcha, au nord de Ras el Fil. Rappelons enfin que la tribu toubou du Kanem, qui porte le nom de Yoroumma ou Yorouma, est d’origine Kecherda.

Les Kecherda passent la saison sèche dans la région appelée El Ḥarr, région de palmiers-doum, de hadjlidj et de kitré. Ils y font la cueillette du doum, qui entre pour une large part dans leur alimentation. Ils ne descendent guère au sud de Am Naïala (Alakhérit — Am Délé — Am Tallèho — Am Naïla — Ouadi et Temraya). Cette région est sablonneuse et parsemée de petites vallées, appelées oudian (sing. ouadi), et de dépressions plus profondes, appelées rhoat. C’est là que se trouvent les puits et une végétation très abondante de palmiers-doum.

L’eau n’est pas profonde (1 à 3 m.). On trouve assez souvent de l’eau natronée ou magnésiée dans la région et, à Alakhérit par exemple, elle provoque une purgation énergique.[202] Cette eau natronée convient parfaitement aux chameaux des Kecherda.

A l’hivernage, les Kecherda remontent vers le nord et vont s’installer au Baḥr el Ghazal, du côté de Koal. Les Kecherda du Baḥr et du Mourtcha étaient autrefois administrés par l’aguid el Moukhelaya. Ils furent souvent pillés par lui et parfois aussi par l’aguid el Baḥr. C’est ainsi que Oualdi Chaïb, poursuivant les Kecherda, qui le fuyaient à juste titre, les rejoignit à Oualéat et les razzia complètement — les « mangea » (akelhoum), comme disent les indigènes.

Les Kecherda vivaient autrefois en mauvais termes avec leurs voisins immédiats : les Kreda, à l’Ouest, et les Arabes, à l’Est. Ils étaient aussi les ennemis du Fitri, où ils venaient assez souvent piller les troupeaux et surtout enlever des femmes et des enfants. Les Boulala, n’ayant que des chevaux habitués au Fitri, ne pouvaient guère entreprendre de poursuite dans les régions sèches du Nord. Mais, quand par hasard ils pouvaient surprendre des Kecherda, ils se montraient impitoyables : ils tuaient tout, jusqu’aux femmes et aux enfants.

Les Kecherda allaient même piller au Kanem. Il y a une trentaine d’années, ils assaillirent Ngossorom, village ḥaddâd des Toundjour. Mais le fougbou réunit ses Toundjour et ses Ḥaddâd, suivit la trace des pillards et les surprit pendant la nuit. Plus près de nous, il y a une quinzaine d’années environ les Kecherda se réunirent à quelques Noarma et à quelques Chirédat (Oulâd Slimân) pour aller tomber, à Bir es Samoq, sur les Kanembou des Toundjour.

Quand nous fûmes installés à Yao, les Kecherda continuèrent à agir comme par le passé. Cela amena notre intervention en mai-juin 1904 : les Arabes Djaadné nous servirent de guides. Les Kecherda demandèrent alors l’aman. L’année d’après, les Saqerda pillèrent des Arabes du Ouadaï réfugiés chez nous (Zebada). Cela leur valut une répression sévère (avril 1905), à la suite de laquelle les Saqerda passèrent au Ouadaï et allèrent s’installer avec les Noarma. Ils[203] vinrent dès lors faire des incursions sur notre territoire et coopérèrent aux coups de main de Badjouri. Mais ils furent pillés par les Ouadaïens et repassèrent chez nous.

Ajoutons enfin que, quoique situés sur la frontière, les Kecherda n’ont jamais rien eu à craindre de l’aguid el Baḥr, Badjouri, avec lequel ils vivent en bons termes. C’est ainsi que, en fin 1906, celui-ci razzia les Kreda mais ne toucha pas aux Kecherda. Badjouri a d’ailleurs épousé la sœur d’un notable Kecherda, l’amin Dezgouad.

Les Kecherda sont bien moins nombreux que leurs voisins, les Kreda. Ils sont riches en bétail, surtout en chameaux : les chameaux des Saqerda, en particulier, sont très estimés. Ils ont également de nombreux et bons chevaux.

Les Kecherda présentent beaucoup d’analogie avec les Kreda. Ils en ont le physique et, comme eux, sont très bons musulmans. Ils ne boivent ni merissé ni khall. Quelques-uns d’entre eux, assez rares d’ailleurs, chiquent du tabac.

Kecherda de l’Ouest. — Passons maintenant au groupe kecherda de l’Ouest.

Ces Kecherda sont plus nombreux que leurs frères de l’Est, avec lesquels d’ailleurs — et quoique éloignés — ils sont restés en relations. Les Kecherda du secteur de Nguigmi vivaient autrefois dans la région de Mallem Moussa (70 kilomètres au nord de Kouloua). C’étaient des pillards fieffés, et ils razziaient volontiers — quand ils pouvaient le faire — tout ce qui passait à leur portée. Ils allaient piller également du côté du Bornou. Ils se procuraient ainsi des captifs, qu’ils vendaient ensuite à Kawar. Comme tout le monde, ils payèrent leur tribut aux pillards Oulâd Slimân.

Plus tard, ils furent razziés à Mallem Moussa par les méharistes du Kanem (capitaine Mangin). Depuis leur soumission, et par crainte des pillards du Nord (Tedâ, Medjabera, Haggaren, etc.), il sont descendus plus au Sud. Ils sont installés actuellement dans la région de Ez Zi et de El Djiéga, entre Bir Koufeï et Nguigmi. Ils ont beaucoup de[204] chevaux et de nombreux troupeaux de bœufs et de chameaux. Leur chef, Moḥammed Kosso, réside à Krizziria.

Plus à l’Ouest, entre Nguigmi et le Kabi, on trouve encore quelques Kecherda mélangés aux Ouandala.

Une fraction des Kecherda de Nguigmi, les Tordou[269], a émigré depuis quelques années au Kanem : elle s’est installée vers Rig-Rig, dans le Chitati. Avec les Tordou vivent les Mustaouagani, Toubou mélangés d’éléments kanembou.

Il existe enfin un groupement de Kecherda dans le secteur de Gouré : il est commandé par Kaïdalala Salé.


III

LES NOREA

Ces Dazagadâ sont originaires du Borkou. Il ne faut pas les confondre avec les Kreda de même nom. Nous avons déjà vu que des Noreâ vivaient avec les Ankatzâ de Oun et du Djourab. Il y a encore d’autres Noreâ au nord du Ouadaï, où ils mènent la vie nomade. Ils sont d’ailleurs restés en relations avec leurs frères du Borkou.

Cette tribu des Noreâ, peu nombreuse, promène ses troupeaux dans la région comprise entre Ḥadjer Djoumbo, Am Chalôba et le Borkou. A la saison sèche, elle campe sur les bords de l’ouadi Yên, entre Ḥadjer Djoumbo et Am Chalôba. A la saison des pluies, elle réside à Am Chalôba. Elle va aussi au Borkou faire la récolte des dattes et du blé.

Les Noarma possèdent des chevaux et de superbes troupeaux[205] de chameaux. Ils sont obligés de prendre des précautions extraordinaires, pour soustraire leurs bêtes à la rapacité des Ouadaïens. Les chevaux restent au campement, mais les troupeaux en sont toujours éloignés. Le lait est mis dans des korios et apporté sur des chameaux. S’il y a une alerte quelconque, des hommes sautent à cheval et vont immédiatement prévenir leurs camarades préposés à la garde des troupeaux. Ceux-ci s’enfuient alors dans des régions sans eau, où il est impossible aux Ouadaïens de les atteindre.

Les Noarma sont à peu près seuls dans le pays qu’ils habitent. Leurs plus proches voisins sont les Tedâ d’Am Chalôba et les Arabes Maḥâmid d’Ourada. Le lait de chamelle est la base de leur nourriture. Ils font une grande consommation de hadjlid et ont souvent recours, comme boisson, à l’eau contenue dans une espèce de pastèque (bettèkh), qui pousse dans les régions sablonneuses. Leurs chameaux mangent cette pastèque.

Les Noarma paient l’impôt aux Ouadaïens et vivent d’accord avec eux. S’ils prennent tant de précautions pour éviter d’être razziés, c’est qu’ils connaissent parfaitement les habitudes de pillage des Ouadaïens. Il est en effet dangereux d’avoir des troupeaux qui puissent exciter les convoitises de ces derniers. De plus, comme les éleveurs de chameaux peuvent s’enfuir dans des régions sans eau et échapper ainsi à toute tentative de razzia, les Ouadaïens ne les aiment guère. C’est pourquoi, en 1907, l’aguid ez Zebada, Aḥmed el Mâgné, enleva tous les chameaux d’une fraction des Arabes Missiriyé.

Les Noarma vont à Abéché vendre leur beurre et le sel rouge du Borkou. Ils prennent des maqta[270] en échange et achètent avec cela des chameaux et du mil.

Les Noarma ont comme ennemis les Arabes Maḥâmid ; ils[206] vivent à l’Ouest et toujours assez loin de ceux-ci, car les deux tribus se volent les chameaux.

Les Noarma sont à peu près aussi nombreux que les Kecherda du Baḥr el Ghazal.

Note. — L’occupation du Ouadaï par nos troupes et l’installation d’une compagnie méhariste à Ourâda, chez les Arabes Maḥâmid, ont amené les Norea à faire leur soumission.


[207]IV

LES CHEURAFADA[271]

Les Cheurafadâ vivent avec les Ayal Baba[272], Arabes auxquels sont confiés les troupeaux du sultan. A l’hivernage, les deux fractions vont ensemble dans la région d’Ourada, chez les Arabes Maḥâmid. A la saison sèche, elles reviennent dans le pays de Mourra (village du sultan[273], à deux jours à l’est d’Abéché, sur la route d’El Fâcher). Là, se trouvent quelques villages, où vivent en sédentaires les plus pauvres des Cheurafadâ. La majeure partie de la tribu fait avec ses troupeaux — et en même temps que les Ayal Baba — la navette entre Mourra et Ourâda. Les Cheurafadâ se mélangent volontiers aux Arabes : ils parlent le gourân (médi Dazagadâ) et l’arabe.

Les Ayal Baba sont chargés de garder les troupeaux du sultan. Chaque année, au moment du retour à Mourra, le sultan envoie un lettré (faguih) faire le recensement des troupeaux. Celui-ci reçoit, en récompense, le dixième de l’augmentation du troupeau depuis l’année précédente. Quant aux Ayal Baba, Arabes du sultan, ils ont pour eux le lait et[208] les menus bénéfices du métier. Les troupeaux du sultan sont marqués d’un signe particulier, qui est la représentation indigène de la trace du lion (derb ed doud).


[230]Ce Maï Denâ (maître du monde) serait l’ancêtre des Maguemi.

[231]En toubou, Fôdi tinnémou : le fleuve mince.

[232]Sultan du Ouadaï (1681 à 1707).

[233]Sultan du Ouadaï (1707 à 1745).

[234]Guignek se noya en passant le fleuve. Saber fut pris et mis à mort.

[235]Élèves-marabouts qui vont de village à village.

[236]Ajoutons aussi que, dans des pays secs, c’est l’existence qui convient le mieux aux troupeaux.

[237]On pourra objecter, il est vrai, que certaines tribus arabes devenues sédentaires (Oulâd Hemed, Oulâd Aḥmed, etc.) ne se sont résignées à reprendre la vie nomade que par peur des pillages ouadaïens. Mais il est bien évident que la force des habitudes contractées comme sédentaires et la perspective d’aller vivre de doum et de hadjlidj devaient rendre pénible le changement d’existence. Ce que nous disons plus haut ne s’applique qu’aux indigènes qui ont toujours mené la vie nomade et qui, aussi bien par habitude que par nécessité, ne peuvent pas s’astreindre à devenir sédentaires.

[238]Les Kreda vivaient assez d’accord avec les Toundjour : ils se battirent cependant contre le fougbou Adem.

[239]Narhoum fasel : leur feu est mauvais.

[240]D’origine kouka (min ’ayal kemersa), surnommé Atoca pép, à cause de ses incongruités.

[241]Kolo madé tchodogo (toubou) : le tueur à l’œil rouge.

[242]Le chef actuel s’appelle Isa Orî.

[243]Les Saladâ doivent avoir habité autrefois la région de Bir Salâdo, dans l’Egueï.

[244]Les Ouânia sont probablement originaires de l’oasis de Ouanianga, dont les habitants actuels (Bideyat) portent précisément le nom de Ouania.

[245]Les Derguima (gens de Dergui) tirent certainement leur nom de l’oasis de Dirgui, dans le Kawar.

[246]A rapprocher de Boltoâ, nom donné aux habitants de l’oasis d’Ollouboï, dans le Borkou.

[247]Probablement originaires de l’oasis de Kirdi, au Borkou.

[248]Ce nom est le même que celui des Kanembou Déberi.

[249]« Quand un Gourân est perdu dans la brousse — disent les indigènes — il ne marche pas pendant la chaleur du jour. Il reste alors caché dans des trous de hyène, la bouche bien couverte du litham pour se garder de la soif. Grâce à sa résistance physique, il peut tenir ainsi pendant longtemps, sans boire ni manger. » On dit généralement qu’un Toubou peut rester quatre jours sans boire.

[250]Il faut croire apparemment que le goût ouadaïen s’est modifié, depuis le temps où Moḥammed et Tounesi écrivait les lignes suivantes : « Ce qui m’a surpris, c’est que les Ouadaïens ont presque en aversion la couleur des Gorâniennes. Ils trouvent leur teint trop blanc ; aussi celles qu’on vend comme concubines ne sont jamais de haut prix. » Le cheïkh varie d’ailleurs quelquefois dans ses appréciations sur le degré de beauté des femmes. Dans son Voyage au Darfour (page 272), par exemple, il range les femmes toubou parmi les plus laides des femmes du Soudan. « Si on embrasse le Soudan tout entier, dit-il, depuis l’est jusqu’à l’ouest, on remarque que les plus belles femmes sont sans contredit celles de l’Afnô (Haoussa) ; après elles, toujours dans la série la plus élevée, il faut ranger les Bâguirmiennes, puis les Barnâouyennes et les Sennâriennes. A la série du second degré seront les Ouadâyennes, et au-dessous les Fôriennes. Les plus laides de toutes sont les femmes des Toubou et celles des Katakau ».

Il est en effet exact que les femmes kotoko sont franchement laides. Il n’en est pas de même des femmes toubou ; on a d’ailleurs le droit de s’étonner que, après cette appréciation peu flatteuse pour elles, le cheïkh vienne, à un autre moment, nous parler de leur « beauté remarquable ».

[251]Hababa Kili était de la fraction des Saqerda et hababa Zamzom de celle des Yria.

[252]Chevaux de Ganastô. Ganastô est le nom du chef de la fraction Yria.

[253]Un chameau vaut deux vaches ou quarante moutons.

[254]Ce nom a été étendu à la région située le long du baḥr, principalement du côté de l’Est, qui constitue la zone de parcours des Kreda et des Oulâd Hemed nomades et le pays d’hivernage des Kecherda. Selon cette définition, le Baḥr el Ghazal est limité par le Kanem, le Dagana, le pays des Kouka, la région appelée El Ḥarr (au nord du Fitri, les Kecherda vont y passer la saison sèche) et enfin, du côté du Borkou, par la zone d’influence toubou.

[255]A Bolakolo, le baḥr se divise en deux : le bras le plus important passe à Derdom, Hadid, Sôoué, Kabirom, Sigdia, Dabéram, Douloumi, Martou, Arteï, Batcham et se continue dans le canton de Kaboulou ; il envoie des ramifications à droite et à gauche, vers Doum-Doum, vers Berirem, etc.

On peut dire, en somme, que le Baḥr el Ghazal ne se dégage nettement du lac que dans la région Bolakolo-Tagaga. Nachtigal, qui a longé cet affluent en 1873, au moment où il contenait encore de l’eau, signale d’ailleurs que Tagaga se trouve « près de l’endroit où le Baḥr el Ghazal sort du lac ».

[256]Les observations de Nachtigal furent confirmées par le regretté capitaine Mangin, qui avait beaucoup circulé avec ses méharistes dans la région comprise entre Koal et le Borkou. Cet officier croyait, avec Nachtigal, que le Baḥr el Ghazal était un effluent du Tchad.

Signalons, d’ailleurs, que cette hypothèse est conforme à la tradition indigène. Les Kanembou, les Arabes et les Kreda — c’est-à-dire les plus anciens habitants de la contrée — disent en effet que le Baḥr el Ghazal conduisait autrefois les eaux du lac jusqu’au Borkou.

[257]Freydenberg, Le Tchad et le Bassin du Chari, page 79.

[258]Documents scientifiques de la mission Tilho, tome II.

[259]Pays des Kouri, à l’ouest du Dagana.

[260]Notons, en passant, que tororo est le mot employé par les habitants de la région pour désigner le bois d’ambadj (herminiera).

[261]Nachtigal.

[262]La largeur du baḥr n’excédait pas celle du lit que nous voyons actuellement dans le Dagana et auquel, comme nous l’avons déjà vu, les indigènes donnent les noms de Massakôry et de Baḥr el Ghazal. Les Kouri venaient alors sur leurs pirogues dans le Dagana, pour y vendre du poisson fumé et de la viande d’hippopotame boucanée.

[263]La lagune Fitri reçut également beaucoup d’eau cette année-là. Il en fut de même pour la Batah de Laïri et le Baḥr Bourda, qui amenaient respectivement autrefois les eaux du Chari et de la région du Bar et Tiné (ou du Baḥr Rachid ?) jusque dans les pays de Moïto et de Bokoro.

[264]Le natron (soude carbonatée plus ou moins mélangée) est assez abondant dans toute cette partie de l’Afrique Centrale : mares à natron du lac, sources natronées et natron du Baḥr el Ghazal et du pays appelé El Ḥarr (Kecherda), du Kanem, du Bodelé et du Borkou.

[265]Nous désignons sous le nom de Mourtcha le pays habité par des Kreda sédentaires, dans la partie occidentale du Ouadaï (à l’est du Baḥr el Ghazal, à l’ouest des Derren et au nord des Oulâd Rachid). Les indigènes appelaient ainsi cette région.

Mais, d’une façon générale, le nom de Mourtcha est réservé au pays situé au nord du Ouadaï et désigne plus particulièrement le grand plateau gréseux, dont le centre est à peu près marqué par les points d’eau d’Am Chalôba.

[266]« La légende sur l’origine des Kecherda se trouve appliquée à d’autres pays de l’Afrique orientale, par exemple à l’histoire de la fondation d’Adulis (Zoulla), en Abyssinie. » (René Basset.)

[267]Étant données la mésestime en laquelle la tribu kecherda est tenue par les autres Toubou et l’origine hébraïque attribuée à l’une de ses fractions, la racine kecher, kacher du mot kecherda nous paraît assez curieuse.

[268]L’origine hébraïque des Medoumia est plus que suspecte : elle a la même valeur que l’origine hébraïque attribuée aux Pouls et Afghans. (René Basset.)

[269]Tordou est vraisemblablement le même mot que Torodoâ (gens du Toro). Ces Kecherda doivent avoir habité autrefois la partie du Baḥr el Ghazal septentrional qui porte le nom de Toro.

[270]Pièce d’étoffe légère d’environ 12 coudées, qui sert de monnaie au Ouadaï.

[271]Cheurafadâ : gens du Cheurafa. — Cela veut-il dire qu’ils se sont mélangés à une tribu arabe de Cheurafa ? Il n’y a cependant de Cheurafa, au Ouadaï, que dans le sud du pays, à côté des Salamat.

[272]Ayal Baba : les enfants du père, les gens du sultan.

[273]D’où le nom de Doud-Mourra (lion de Mourra), donné au sultan. Son vrai nom est Moḥammed Sâlèh.


[209]VI

LES ḤADDAD GOURAN


Nous allons parler maintenant d’une population non moins curieuse que celle des Ḥaddâd Siyâd nichâb du Kanem : les Ḥaddâd Gourân.

Les Ḥaddâd Gourân sont nombreux et ils sont, tout comme les autres Ḥaddâd, méprisés des populations avec lesquelles ils vivent. Nabi Djibrila[274] — racontent les indigènes — donna autrefois à deux frères respectivement une enclume et un filet, en leur disant : « O vous, hommes d’une race méprisable, allez et gagnez votre vie à l’aide de ce que je viens de vous remettre ». Et ce sont leurs descendants — paraît-il — qui constituent les deux principales fractions des Ḥaddâd Gourân : les Ḥaddâd Siyâd sandala (forgerons), et les Ḥaddâd Siyâd cherek (chassant au filet).

Les premiers — en gourân : Azâ aguildâ — sont les moins nombreux. Ils travaillent le fer. On les trouve chez tous les Gourân, d’une façon générale, mais aussi chez d’autres populations. Au Kanem, presque tous les forgerons sont des Ḥaddâd Gourân — en kanembou : Dogoâ touôbé[275]. Ils sont considérés comme formant une caste inférieure. Nous avons déjà vu, d’ailleurs, que, dans toute la région qui nous occupe, le travail du fer était jugé dégradant.

Passons aux Ḥaddâd chasseurs — en gourân : Azâ séguidâ.[210] Ils sembleraient devoir être des Ḥaddâd Kreda et, plus spécialement, des Ḥaddâd Ngalamiya. Ils comprennent trois fractions : Ḥaddâd Brokhara, Ḥaddâd Kodera et Ḥaddâd Bedossa (Oulâd Béchené). Les Ngalamiya nient toute parenté avec eux et disent que ce sont simplement des Ḥaddâd de Brokhara, de Kodera, de Bedossa (Ḥaddâd hana Brokhara, hana Kodera, hana Bedossa).

Ces Ḥaddâd sont tout aussi méprisés que les forgerons. Leur nom de Ḥaddâd — quoiqu’ils ne travaillent pas le fer — est d’ailleurs caractéristique à cet égard. Les indigènes racontent, sur ces pauvres chasseurs, l’anecdote suivante : Moḥammed avait une petite biche apprivoisée, à laquelle il tenait beaucoup. Comme il la laissait errer en liberté, il avait demandé aux siyâd cherek de ne pas la prendre dans leurs filets. Mais ceux-ci avaient refusé et, malgré toute la vigilance du Prophète, ils capturèrent la biche et l’égorgèrent. Mahomet, furieux, les avait alors maudits : Allah isill barkatou ![276]

Ces Ḥaddâd sont les plus nombreux et on les trouve, exerçant leur industrie, dans tout le pays qui s’étend entre le Kanem et la région des Maḥâmid. Leurs filets ont environ 2m,50 de longueur et sont, à leur extrémité, fixés à deux bâtons de 1m,50 à 1m,60 de hauteur. Ces bâtons sont enfoncés peu profondément dans le sol et le filet se trouve ainsi placé verticalement. Un grand nombre de filets sont dressés de la sorte, les uns à côté des autres, sur une longueur considérable. A partir des deux extrémités de la ligne des filets, les Ḥaddâd disposent dans la brousse des espèces d’épouvantails — khayâl ech cherek : ce sont des peaux de mouton, noires,[211] que l’on accroche aux arbres. Quand tout est installé, les Ḥaddâd s’en vont au loin, se dispersent et se mettent à battre la brousse, en poussant de grands cris. Les animaux, effrayés par les cris et par les épouvantails, sont rabattus sur la ligne des engins de chasse. Ils viennent donner dans les filets, qu’ils renversent et dans lesquels ils se prennent les pattes. Sauf les gros pachydermes (éléphant, rhinocéros, girafe), qui, eux, brisent tout, tous les autres animaux sont capturés : toutes les variétés d’antilopes (ouaḥch, ariél, têtel, etc.), les phacochères[277], les autruches, les pintades[278], etc. Les Ḥaddâd les assomment à coups de bâton, pour ne pas abîmer les peaux. Il arrive aussi fréquemment que des animaux comme le lion, la panthère, la hyène, le chacal, etc., se prennent dans les filets. Inutile de dire que ceux qui sont dangereux sont tués de loin, à coups de sagaie.

Les Ḥaddâd vont ensuite vendre les peaux et la viande séchée dans les différents marchés. Ils y vendent également les diverses variétés de sacs en peau qu’ils fabriquent :

dabia, sac à ouverture étroite (riz, haricots, mil).

kourtâla, musette pour le cheval.

kefâoua, sac de chargement pour le chameau.

djourab, grand sac pour le mil.

Autrefois, les Ḥaddâd de l’Ouest étaient parfois malmenés et pillés par les autres indigènes. Ils n’avaient alors qu’une peau de bête autour des reins. Depuis que nous sommes dans le pays, ils jouissent en paix du fruit de leur travail et ils ont des boubous, comme tout le monde. Mais les indigènes prétendent que les Ḥaddâd conservent toujours, sous leur vêtement, la peau de bête d’autrefois.

Les Ḥaddâd mènent généralement la vie nomade. On les rencontre en grand nombre chez les Gourân du Kanem, les[212] Kreda, les Kecherda, au Mourtcha, chez les Bornouans de l’Ouadi Rima et chez les Maḥâmid. Plus au Sud, on en trouve aussi un village à Massaguet (sur la route de Fort-Lamy à Massakory).

Quand les Ḥaddâd partent en chasse, ils mettent leurs filets sur des bœufs porteurs et des ânes, et tout le monde suit, même les petits enfants, lesquels vont ainsi apprendre à gagner leur pitance dans la brousse.

Il y a aussi des Ḥaddâd cherek dans les pays du Sud, et ils ne sont pas tous Gourân : certains d’entre eux se disent Arabes. Signalons, par exemple, les Ḥaddâd arabes de la région d’Ourel, les Maskéa (près de Gouêno, dans le Médogo), les Oulâd Ḥammad (à Tchalaga, près de Bédanga), les Ḥaddâd cherek du Baguirmi, etc.

On trouve également des Azâ chasseurs à l’ouest du lac. Citons, en particulier, le groupe important qui nomadise dans le Koutous, au nord de Gouré (chef Taïba).


[274]L’ange Gabriel.

[275]Généralement originaires du Chitati.

[276]Que Dieu vous retire sa bénédiction ! (الله يسل بركته) Cette légende se retrouve chez les Arabes, soit avec Jésus (ʿIsa) pour héros (Aḥmed El Qalyoubi, Kitâb en Naouâdir. Le Qaire, 1302 hég., in-8, p. 16), soit avec le prophète Moḥammed (Moḥi eddin ibn el ʿArabi, Kitâb el Mosâmarât. Le Qaire, 1305 hég., 2 vol. in-8, t. II, p. 135 ; Tamisier, Voyage en Arabie. Paris, 1840, 2 vol. in-8, t. I, p. 330-334 ; 338-339). Cf. René Basset, Contes et légendes arabes, no CXX, Jésus et la Gazelle (Revue des Traditions populaires, t. XIII, 1898, p. 486-487).

[277]Les musulmans ne peuvent pas manger la viande de phacochère. Aussi les Ḥaddâd se contentent-ils de recueillir la graisse, qui sert d’onguent pour certaines maladies des chevaux.

[278]Il y a des filets spéciaux pour la chasse aux pintades.


[213]PETITE ÉTUDE PRATIQUE
DE LA LANGUE TOUBOU
(DIALECTE DES DAZAGADA)[279]


La langue toubou ne présente, au point de vue de la prononciation, aucun caractère particulier. Elle n’est pas gutturale comme l’arabe, elle n’est pas nasillarde comme le kanembou et elle n’a pas l’accentuation exagérée du tar lis (Kouka, Médogo, Boulala). L’accent tonique est sur l’une des trois dernières syllabes. Il peut d’ailleurs varier, pour un même mot, avec la place de ce mot dans la phrase.

Nous ferons tout d’abord quelques remarques au sujet de la prononciation de certaines lettres.

Les lettres d et t sont parfois employées l’une pour l’autre[280] :

nous voulons,
tantaï brantergé[281] ;
tantaï brandergé.

Même remarque pour i et é, pour k et g, tch et dj :

je, moi, | tani, tané.
je fais,
tani kessergé ;
tani guessergé.
je vends,
tané tchoassergé ;
tané djoassergé.

[214]La lettre k prend quelquefois un son nasal, intermédiaire entre k et tch.

il a tué, kidô, tchidô ;
travail, kida, tchîda ;
nez, kiâ, tchâ.

D’ailleurs, d’une façon générale, il ne faudra point s’étonner si un mot toubou n’est pas toujours rendu de la même façon. On n’en comprendra que mieux quelle doit être la prononciation exacte de ce mot.

Comme beaucoup de langues africaines, le toubou a une syntaxe rudimentaire. Quelques exemples le montreront facilement.

Cet homme est allé chasser dans la brousse.

agnéhomme cet ouônobrousse îniviande tchêdégéil tue

Quand les Kreda n’ont pas de mil, ils mangent du doum.

KarraKreda ngaélamil béïne pas sôoudoum ouôdégéils mangent

Chez les Kreda, l’intérieur des cases est tapissé en haut de peaux de mouton afin d’empêcher le soleil de rentrer.

KarraKreda arouépeau arkôoude mouton yegécase derôdedans ngoulien haut dintouils mettent ezeïsoleil yegécase zodogérentre beïne pas

Les Tedâ, ces mauvaises bêtes mortes, mangent le goar

TedâTedâ agafrâbêtes mortes zentâmauvaises goârgoar ntodamangent

Les Baguirmiens de la forteresse de Massnia se sont levés

BagreïBaguirmiens MassniaMassnia karnakforteresse iertchentôse sont levés

Et sont venus prendre nos troupeaux

ErdoIls sont venus ferâvaches tantânos gouyêntoils ont pris

Ils les ont emmenés dans leur pays marécageux[282]

DettouIls ont emmené lôouargile dorodedans dintouils ont mis

[215]L’article n’existe pas. Le verbe « être » se rend au moyen du pronom personnel.

Je parle la langue des chrétiens.

TaniMoi médilangue nessarachrétiens hanandregéje sais

Je suis malade

TaniMoi ouochémalade

Les Kanembou font un grand usage de ôô et les Boulala de éé[283]. Ces sons explétifs servent à bien mettre en relief certains mots ou certaines phrases. En toubou, on emploie é[284] et a.

Un homme du Borkou aou Borkou
Des gens du Borkou ammâ Borkouâ

Les Ḥaddâd Bedossa tuent beaucoup de gibier

AzâḤaddâd berossâaBedossa oudânigibier bodobeaucoup tchetegétuent

Les Kanembou et les Bornouans ont un même ancêtre

AoussâéKanembou agâéBornouans dezéancêtre sontôleur tronun

Les Toubou emploient souvent le mot qui, ajouté à un mot, est parfois influencé par le son de la dernière voyelle de ce mot et devient alors da, di, dou. Ce mot peut servir à indiquer :

1o L’origine, la provenance, le but :

homme du Dagana, Daganadé ;
homme du Borkou, Borkoudé.

[216]L’ancêtre des Kreda est venu du Borkou

KarraKreda dezéancêtre sontôleur Borkoudédu Borkou vint

Les Oulâd Slimân se sont levés de leur pays ;

OuachîlaOulâd Slimân iertchentôse sont levés bipays sonto-doleur

Les Touareg se sont levés de leur pays et sont venus à Fadalassou..... ;

KininaTouareg zaïlapays iertchentôse sont levés Fadalassou-douà Fadalassou

Les Ouadaïens de Ouara se sont levés[285].....

KougaOuadaïens Ouara-dode Ouara iertchentô.....se sont levés

2o Une idée de relation :

père, abba ;
oncle paternel, abba-dé ;
diable, démon, miché ;
fou, idiot (possédé du démon), michi-dé[286] ;
faux, inexact, mou ;
menteur, médé ;
grand,  ;
beaucoup, très, bodo ;
force, dona ;
fort, donadé ;
froid, kiri ;
qui a froid, kiridé.

3o Le moyen :

Les Kouri tuent l’hippopotame avec la sagaie

KouraKouri grintihippopotame édi-disagaie tchitouils tuent

Le mot est encore employé pour donner l’apparence toubou à des mots d’origine arabe.

Les mots dé, da, do, di sont enfin employés comme explétifs.

[217]La peau de cette femme est très sale

kassarpeau adéoufemme cette djênosale monto-débeaucoup dielle a

Le mot ou neï est parfois employé à la place de  :

noble, maï-na (de maï, sultan) ;
humide, inneï (de î, eau) ;

Il s’approche de la case

yégécase téde[287]-niil s’approche

Il lui lança une flèche

féréflèche tchobô-niil frappa

J’ai beaucoup de bétail : des chevaux, des vaches et des moutons.

reuzôbétail montonombreux taréj’ai askâ-né,chevaux, forâ-ni,vaches arkoâ-ni.moutons.

Le suffixe ou, ôou est parfois employé pour indiquer une idée de relation et correspond aux mots français : du, des ; de, en.

koueï, endroit — ouni, feu — aké, akké, bois.

le feu (endroit), koueï ouniou ;
le bois à brûler, aké ouniou ;
la bride du cheval, lidjom (ar.) askéou.

merdjan (ar.), corail — lefêlla (ar.), argent — aoué, doigt

corde de corail, azi merdjanôou ;
vase d’argent, djoundou leféllôou ;
bague (argent du doigt), lefêlla aouéou.

yégé, case — kaoué, natte — Aroua, Arabes.

case en nattes, yégé kaouéou.

Les cases des Kreda sont plus grandes que celles des Arabes.

yégécase Karraoudes Kreda kaouéouen nattes Arouaoudes Arabes dou bocase grande

[218]Le mot sert aussi à indiquer une idée de relation.

ié, î, eau ;
igé, puits ;
Aroua, Arabes ;
araga, langue arabe ;
Daza, les Toubou du sud ;
dazaga, langue des Toubou du sud ;
Dazagada, ceux qui parlent le dazaga,

Celui qui ne possède pas un cheval de Ganastou est semblable au piéton.

Ganastoungacheval de Ganasto dannane pas bidià pied

moi, tani ;
de moi, mon, tango ;
grand, âgé,  ;
vieillard, chef, bougoudi.

Le mot peut aussi avoir le sens de : semblable, pareil, comme.

ouni, feu ;
oungo, blessure (qui brûle, semblable au feu).

VERBES

Les verbes n’ont guère que deux temps : le présent et le passé.

Impératif. — La racine du verbe forme généralement l’impératif.

prends, gon, gouôn ;
chante, douônou (chanson) gon ;
donne, tén ;
place, mets, nak, naou ;
frappe, blesse, tire (un coup de fusil), ouöb ;
tue, ii ;
dis, parle, fa ;
mange, ouô ;
bois,  ;
va, pars, der, sotto ;
enlève, ôte ; ter, der ;
viens, ir, iourrou ;
achète, iob ;
[219]vends, djoas ;
regarde, ra, ran ;
laisse, sop, sob, soor ;
cours, iak ;
emmène, déd ;
écris, rôno ;
apporte, korto, kourtou ;
verse, dok, dokk ;
dors, niango, gnango
lève-toi, iero, ierro ;
ajoute, zinnou ;
veux, veuille, aime, brano, dak ;
reste, assieds-toi, patiente, douboussou.

Le pluriel peut s’obtenir par l’adjonction de dou, to au singulier.

ouô, mange ; ouodou, mangez ;
gouôn, prends ; gouênto, prenez ;
sop, laisse ; sôppo, laissez.

Présent. — Le présent s’obtient, d’une façon générale, en ajoutant certains suffixes à la racine du verbe.

Singulier : Pluriel :
   
1re personne rgé ; 1re personne trgé ;
2e ngé ; 2e tngé ;
3e egé, égé ; 3e tegé, tégé.

Nous allons donner comme exemple le présent du verbe djoas, vends.

je vends, djoassergé ; nous vendons, djoassedergé ;
tu vends, djoassengé ; vous vendez, djoassedengé ;
il vend, djoasségé ; ils vendent. djoassedégé.

Première personne du singulier. — D’une façon générale, on peut dire que le suffixe rgé (ergé, regé, régé) est la caractéristique de la première personne du singulier du présent du verbe.

je prends, tani gonergé,
je chante, gouendergé ;
je crie, je chante, doôn gouendergé ;
j’emporte, dounergé ;
j’emmène, tani dédergé ;
[220]je donne, tani énergé, iendergé, adôwandergé ;
j’apporte, tani kourtergé ;
je veux, je cherche, tani branergé, brandergé[288] ;
je veux, j’aime, dakergé, daregé ;
je sais, tani hanandregé ;
je vois, tani dôdergé ;
je dis, je parle, tani fadrégé ;
je me tais, tani dangergé ;
je dis vrai, tani djéré fadrégé ;
je mens, tani mou fadrégé ;
je pleure, tani yodergé ;
je ris, tani gazergé ;
je mange, tani bôregé, bourgé ;
je bois, tani iargé ;
je reste, je m’assieds, je patiente, tani doubouzergé, bouzergé ;
je vais, je pars, tani darégé, deregé ;
j’enlève, tani térergé, tregé ;
je viens, tani roregé ;
je sors, tani tchorergé, tani agâ roregé ;
j’achète, tani iobergé ;
je regarde, tani randergé ;
je salue, tani kallahandregé ;
je vole, tani oundirgé ;
j’attache, tani tounergé, tondergé ;
j’ai peur, tani aouzergé ;
je fais, tani kessergé ;
je peux, tani rangergé ;
je compte, tani ketergé ;
j’écris, tani roonergé, roondregé ;
je laisse, tani sobergé, sorgé, soorgé ;
je change, tani forozergé ;
je tranche, je coupe, je casse, tani kobergé, korgé ;
je passe le baḥr, tani fôdi kobergé ;
je pisse, tani kossozombregé ;
[221]je place, je mets, je pose, tani nakergé, tindrigé ;
je mets un vêtement, tani algué mosrogé ;
je me déshabille, algué térergé ;
je lave, touloudergé ;
je dors, niangregé (gnangregé) ;
je tue, nidrigé, idrigé ;
je tue un homme, tani agné idrigé ;
je frappe, je blesse, je tire (un coup de fusil), babergé, ioubergé, ébourgé, bourgé, tani (ouni) baargé ;
je réussis, j’apprends, tani hangregé, fangregé[289] ;
j’atteins, je joins, tani goumbregé ;
je cours, je fuis ; tani iakergé, iarégé ;
je cherche, tani kouendregé ;
je meurs, tani donassergé ;
je rentre, tani derô dofodregé, zodergué ;
je sors de ma maison, tani yégénder roregé ;
je me cache, je me dissimule, tani djeradenergé.

Deuxième personne du singulier. — La deuxième personne du singulier a généralement comme caractéristique le suffixe ngé (angé, engé, ingé).

tu manges, entaï boungé ;
tu bois, entaï yangé ;
tu changes, entaï forozengé ;
tu veux, entaï braningé ;
tu écris, entaï roonengé ;
tu fais, entaï kessengé, kessedengé ;
tu laisses, entaï soengé.

Troisième personne du singulier. — La troisième personne du singulier a comme caractéristique le suffixe (égé, igé, ogéiengé). Les verbes dont la racine finit par on et an prennent la terminaison iengé, yengé.

il mange, segeni ouôgé ;
il parle, segeni fadégé ;
[222]il rit, segeni gazegé ;
il insulte, maré zakkégé ;
il tue, il chasse, maré tchidigé, tchédégé ;
il fait, maré kességé ;
il sort, segeni tchorogé ;
il entre, segeni zodégé ;
il meurt, segeni nossegé ;
il laisse, segeni soôgé ;
il demande, segeni djouodégé ;
il entend, il comprend, segeni bazégé ;
il met, segeni dintigé ;
il prend, segeni gougengé (au lieu de : gouongé) ;
il sait, segeni anayengé (au lieu de : anangé) ;
il écrit, segeni royengé (au lieu de : roongé) ;
il veut, segeni brayengé (au lieu de : brangé) ;
il court, il s’enfuit, segeni tchaougé, djaougé ;
il dort, segeni niakengé (gnakengé) ;
il apporte, il donne, il paie. segeni djentégé.

Première personne du pluriel. — La première personne du pluriel est caractérisée par le suffixe trgé, drgé (tergé, tregé, dergé, dregé).

On a déjà vu que les lettres t et d sont parfois employées l’une pour l’autre.

nous prenons, tantaï gouentergé ;
nous mangeons, tantaï ouodregé ;
nous buvons, tantaï idrigé ;
nous voulons, tantaï brantergé ;
nous écrivons, tantaï roontregé ;
nous faisons, tantaï kessedregé.

Deuxième personne du pluriel. — La deuxième personne du pluriel est caractérisée par le suffixe tengé, dengé.

[223]vous prenez, neuntaï gouentengé ;
vous voulez, neuntaï brantengé ;
vous écrivez, neuntaï roôntengé ;
vous faites, neuntaï kessedengé ;
vous changez, neuntaï foroztengé, forostengé.

Troisième personne du pluriel. — La troisième personne du pluriel est caractérisée par le suffixe tegé, degé.

ils prennent, segentâ gouyentégé ;
ils mangent, segentaï ouodégé ;
ils vont, ils partent, segentaï dourtigé ;
ils veulent, segentaï braïntégé ;
ils écrivent, segentaï roôntegé ;
ils changent, segentaï forozentegé, forochentegé ;
ils font, segentaï kessedegé ;
ils boivent, segentaï kidigé ;
ils courent, ils s’enfuient, segentaï tcharkétégé ;
ils apportent, ils donnent, ils paient, ils font. segentaï djintigé, djentégé ;
ils savent, merâ annayentégé.

Futur. — Le futur se rend au moyen du présent. L’idée de futur peut être indiquée soit par l’emploi d’un adverbe de temps, soit par l’emploi du verbe « vouloir » : brandergé, darégé[290].

Demain j’irai au Baḥr el Ghazal.

Fekkédemain fôdibaḥr deregéje vais

Je crois que j’irai bientôt à Boullong.

Aorcœur dorôdans edinbientôt BoullongBoullong déréguéje vais

J’irai au village.

Tanimoi beranderje veux nivillage daréguéje vais

Passé. — La règle que nous allons donner pour reconnaître le passé du verbe est assez généralement applicable.

[224]Le passé est, comme le présent, caractérisé par certains suffixes.

Ce sont les suivants :

Singulier : Pluriel :
   
1re personne er ; 1re personne ter ;
2e om ; 2e tom ;
3e ô ; 3e .

Nous allons citer comme exemple le passé du verbe dodergé : je vois.

j’ai vu, doder ; nous avons vu, dôdtor ;
tu as vu, dodom ; vous avez vu, dôdtom ;
il a vu, dôdo ; ils ont vu, dôdto.

Première personne du singulier. — Terminaisons ar, er, or.

j’ai pu, ranger ;
j’ai réussi, j’ai obtenu, j’ai gagné, j’ai atteint, j’ai trouvé, j’ai appris, j’ai compris, hanger, fanger ;
j’ai fait, kesser ;
j’ai donné, ninder ;
j’ai mangé, bour ;
j’ai acheté, iober, ior ;
j’ai tiré un coup de fusil, ouni bar ;
je suis venu, dêré, têré[291] ;
j’ai laissé, soôr.

Deuxième personne du singulier. — Terminaison om.

tu as acheté, iobem ;
tu as vendu, djoassem ;
tu as frappé, tu as tué, idoum[292] ;
tu as trouvé, hangem ;
[225]tu as eu peur, aouzem ;
tu as dit, fâdem, tefâdem ;
tu savais, hanânem ;
tu as pleuré, iôdom.

Troisième personne du singulier. — Terminaison ô, o, ou.

il s’est enfui, tcharkô, tchâou ;
il a tué, tchidô ;
il a frappé, il a blessé, tchobô ;
il est resté, il s’est arrêté, bozô, tozô ;
il a volé, ouïnto ;
il a entendu, il a compris, bazô ;
il a vu, dôdo ;
il est allé, ntêdo ;
il a refusé, tchédo ;
il est sorti, tchorô.

PLURIEL. — Comme pour le présent, le pluriel du passé s’obtient en faisant précéder des dentales t ou d la terminaison du singulier.

Première personne du pluriel. — Terminaisons ter, der.

nous avons mangé, beder ;
nous avons voulu, branter ;
nous avons écrit, roonter ;
nous avons acheté, iobeder ;
nous avons vendu, djoasseder ;
nous avons grandi, garter ;
nous sommes devenus des hommes, agnénter ;
nous avons fait des enfants, iala fossoder ;

Deuxième personne du pluriel. — Terminaisons tom, dom.

vous avez attaché, tountom ;
vous avez emmené, dêdtom ;
vous avez vu, rantom ;
vous avez vendu, djoassedom ;
vous avez écrit, roontom ;
vous avez changé, foroztom ;
vous avez mangé, boudom ;
vous êtes venus, rédom.

[226]Troisième personne du pluriel. — Terminaisons to, tou, do, dou.

ils sont venus, rédo ;
ils sont allés,
deurtou, teurtou ;
dourtou, tourtou ;
ils se sont levés, iertchentô ;
ils ont pris, gouïénto ;
ils ont emmené, dédtou ;
ils ont placé, ils ont mis, dintou, dintigda ;
ils ont fait fuir, foïênto ;
ils ont tué, tchédto ;
ils ont détruit, ils ont cassé, gertou, kertou ;
ils ont vu, ranto.

REMARQUES SUR LES VERBES

Parfois, quand il y a une phrase conditionnelle, on emploie la terminaison o ou , qui rappelle un peu les ôô dont les Kanembou émaillent leurs discours. Mais il ne semble pas qu’il y ait de temps spécial. On se sert d’une forme correcte ou populaire, qu’on fait suivre ou non de la terminaison .

Si tu fais cela, je te tue.

entatoi cela kégécomme kossongodotu fais nidrigéje te tue

Quand tu viendras dans ma case, je te donnerai un mouton.

entatoi yegétangôma case niroôtu viens arkômouton adoandergé.je te donnerai.

Si tu prends ce chemin, tu ne te tromperas pas.

zoulônchemin ce gouônprend tchénimitu ne te tromperas pas.

Participe passé. — Le participe passé, peu employé, semble être caractérisé par un t placé avant la racine.

korgé, gorgé, je casse ; tegertô, cassé ;
tonergé, j’attache ; toïontô, attaché.

[227]Il est facile de voir que, dans ces deux exemples, le participe passé est surtout formé par la troisième personne du pluriel du passé.

Mais cette forme n’est pas générale.

vieux, déchiré, teredên ;
plein, tougoumtéré ;

Forme passive et forme réfléchie. — Les Dazagada n’emploient presque pas, dans les verbes, la forme passive et la forme réfléchie.

Je me lave

kassarnderma peau touloudergéje lave

Il se lave

bérésennson visage touloudigéil lave

Signalons cependant le rôle que jouent t, tch, dj, djitti, dans les verbes qui expriment la forme passive ou la forme réfléchie.

il lave, touloudigé ; il se lave, toultchingé ;
ils prennent, gouodjédégé ; ils se battent, gouôttoga.

Modifications des formes régulières du verbe. — Nous avons vu, par les exemples donnés, que la racine du verbe peut être modifiée avant de s’adjoindre les suffixes indiqués dans la règle générale.

1o Une des lettres de la racine disparaît.

iak, cours ; iarégé, je cours ;
dak, aime ; daregé, j’aime ;
iôb, achète ; ioregé, j’achète.

Cette modification est assez fréquente. Il peut arriver, d’ailleurs, que la forme régulière et la forme modifiée soient toutes les deux en usage : par exemple dakergé et daregé, iobergé et ioregé.

2o La racine prend un préfixe.

ir, viens ; roregé, je viens ;
ouô, mange ; boregé, je mange.

[228]3o La racine prend un suffixe avant de recevoir la terminaison de la règle générale.

gouôn, prend ; gouôndergé[293], je prends ;
ra, regarde ; randergé, je vois ;
fa, dis, parle ; fadrégé, je dis, je parle.

Cette modification est très fréquente. De même que pour les premiers cas, la forme correcte et la forme modifiée peuvent être toutes les deux en usage : gouônergé et gouôndergé.

4o La racine est altérée et subit à la fois plusieurs des modifications précédentes.

der, ter, va ; tadégé, il va ;
, bois ; kidigé, ils boivent ;
nak, nâou, place, mets ; dintikda, dintou, ils ont mis ;
tén, donne, iendergé, je donne ;
ierro, lève-toi ; iertchentô, ils se sont levés.

La racine peut d’ailleurs, pour un même verbe, être modifiée de différentes façons.

va, pars : der, ter ;
il est allé : sourtou[294], ntêdo.

Terminons enfin en citant les verbes suivants :

Boire : iargé, je bois ;
iangé, tu bois ;
itchigé, il boit ;
idrigé, nous buvons ;
idingé, vous buvez ;
tchidigé, kidigé, ils boivent.
[229]Mourir : donossergé, je meurs ;
nonossengé, tu meurs ;
nossegé, il meurt.
Tuer : idrigé, je tue ;
idengé, tu tues ;
tchédégé, il tue.

Après ces exemples, on comprendra fort bien que les différentes modifications à faire subir à la racine du verbe ne puissent s’apprendre que par l’usage.

On a naturellement remarqué que, étant donnée la facilité avec laquelle les verbes sont modifiés, il peut parfois y avoir confusion.

bourgé, je mange, je blesse ;
idrigé, nous buvons, je tue.

Mais ce n’est là qu’une difficulté apparente.

Parfois, dans la pratique, les Dazagada suppriment la terminaison du présent. On pourrait alors croire qu’ils emploient le passé[295]. C’est encore là une difficulté plus apparente que réelle.

Nous allons voir d’ailleurs, par les exemples suivants, quelles sont les modifications que les Dazagada font subir le plus fréquemment à la forme régulière du verbe.

dédégé, j’emporte, j’emmène ; au lieu de dédergé ;
ntadégé, tu vas ; ntadengé ;
houendé, il sait ; houendégé ;
forossergé, nous changeons ; forozedergé ;
dourtigé, vous allez ; dourtengé ;
gessérégé, ils font ; gesserdégé ;
douazo, j’ai compris ; douazer ;
ii, tu as frappé ; idoum ;
intchi, il a tué ; tchidô ;
dourto, nous sommes allés ; dourter ;
ranto, vous avez vu ; rantom ;
soppo, ils ont laissé ; sopto.

[230]Nous éviterons de parler la langue toubou d’une façon plus correcte qu’elle n’est parlée en réalité. Les nombreuses phrases qui vont suivre montreront le dialecte des Dazagada tel qu’on le parle ordinairement, avec les tournures et les abréviations le plus fréquemment employées. Par conséquent, il sera très facile de voir dans quelle mesure les Dazagada appliquent ce que nous avons dit plus haut, dans nos remarques sur la conjugaison des verbes.

Si parfois la modification que subit le verbe ne permet pas de voir quelle est la racine, nous mettrons la forme correcte à côté de la forme populaire.

ces infidèles, fils de chiens, mangent des pintades,

yongorâinfidèles kidiâchiens iâlafils gouleïpintades ntoda (ouôdégué) ;mangent

Enfin, pour terminer nous attirerons l’attention sur la place de l’accent tonique dans les verbes. On ne saisit qu’une partie de ce que disent les Toubou, quand on n’a pas l’expérience de leur langue. C’est ainsi que, au lieu de :

branergé boregé (je veux manger), on entendra : branereg bereg ;
deregé (je vais), dereg ;
ngouondergé, ngouonergé (je prends), ngouonereg ;
tchêtegé (je tue), tcheteg ;
kouêndergé, kouenergé, kouônereg, etc.

Remarque. — Les Kanembou articulent certaines consonnes d’un mot d’une façon à peine sensible à l’oreille.

Tououâ, les Tobou ; au lieu de : Toubouâ ;
Rekdôou, fraction kanembou ; Rekdôbou ;
Intchâlou,  id.  Intchâlbou ;
Diâou,  id.  Diârou, etc.

Les Toubou font un peu de même. Ils négligent parfois de prononcer certaines consonnes, ou bien l’on croit entendre articuler une autre consonne que celle qui est prononcée en réalité. C’est ainsi que les Touareg, appelés Kindin par les autres indigènes, sont appelés Kinina par les[231] Toubou, et que la prononciation du d le fait parfois prendre pour un r : Berossa, au lieu de Bedossa ; monto-ro au lieu de monto-do ; bori au lieu de bodi, zéré, au lieu de zédé (vert), etc.

Nous emploierons de temps en temps les deux prononciations : le mot prononcé correctement et le mot que l’on croit entendre articuler par les Toubou.

Ḥaddad forgerons, Azâ agildâ (égillâ) ;
vert, zédé (zéré) ;
vieillard, chef, bougdi (bougouri) ;

[232]LA FAMILLE


le père, abba ;
la mère, aïa ;
le fils,  ;
la fille, dôou ;
la vierge, la jeune fille, dôou dôoudji ;
le frère, dinbiri ;
le grand frère, dagé ;
le petit frère, édi[296] ;
la sœur, dedib ;
la grande sœur, droho ;
le grand’père, l’aïeul, dezeï, dezé ;
grand’mère, kaga ;
oncle paternel, abbadé ;
oncle maternel, ayadé ;
tante, baa ;
homme, agné ;
femme, adé ;
veuf, agné doui ;
veuve, adé doui ;
enfant, jeune homme, kallé ;
ami, saa, laou ;
petit, jeune, addi, addé ;
grand, âgé,  ;
vieux, âgé ; vieillard, chef, bougdi, bougoudi[297] ;
vieille, âgée, atché ;
bon, gâlé ;
mauvais, zeuntô, zontô, zountô ;
patient, kénédé ;
joli, gâlé ;
beau, joli, tiri, tri ;
[233]laid, genasso ;
gras, karandé ;
maigre, derendo ;
long, grand, haut, douroussou ;
court, petit, kouéré ;
moi, tâni, tâné ;
toi, entâ, entaï[298]naré ;
lui, elle, segen, segenimâré ;
mon, ndertango ;
ton, nom, nema ;
son, seun, senn ;
je suis vieux, tani bougdi ;
ma sœur est grande, dedibnder bô ;
mon enfant, kallénder ;
ma fille. dôoutango ;
mon père, abbander ;
mon fils, métango ;
ta mère, aïanom ;
son frère, dinbirisenn ;
ma grande sœur est jolie, drohonder gâlé ;
ton frère est petit, dinbirinom addé ;
tu es maigre, entâ derendo ;
un beau jeune homme de vingt ans, kallé gâlé digdembé[299] ;
une femme laide, adé béré (visage) genasso ;
ma femme est méchante, je changerai de femme, adétango zonto, forozergé ;
tu as frappé une petite fille, entâ dôoué addi idoum ;
j’aime beaucoup le miel, abibioumiel bodobeaucoup dakergé.j’aime

[234]LE VILLAGE ET LE CAMPEMENT


village, geni ;
campement, ni, né, némanga[300] ;
ville, geni bô, ni bô ;
marché, kâssogo ;
case, yégé, dou ;
tas d’immondices ; kouroundou ;
silo, bourtrou ngaéla ;mil
chef, sultan, derdé ;
kademoul, turban du chef, lôdoun, derdé derridé[301] ;
chef, seigneur, maï (peu employé) ;
maître du monde, maï denâ ;
noble, maïna ;
meskin, sujet, homme pauvre, téfé, aouhomme talakaa[302] ;pauvre
maître, patron, mâgré (maï âgré) ;
captif, âgré ;
captive, béré ;
interprète, *tordjman[303] ;
faqih, *malloum ;
mosquée, girki ;
Coran, *logorân bô ;
je jure, logorân bô bourgé[304] (je frappe) ;
[235]livre, ngôno ;
papier, tâfo ;
écrit, *ouâgéda (ورقة) ;
amulette, djofrom ;
prière, *selli ;
je prie, *sellinergé ;
jeûne, *euzoum ;
je jeûne, *euzoumergé ;
diable, démon, miché*chetân, *chedân ;
paradis, *andjalla (جنة) ;
tribunal, loi, *cheré ;
partager, genessou ;
voleur, oudé ;
menteur, médé, modé, madé ;
langage, paroles, palabre, médi ;
vrai, djéré ;
faux, mou, djeré ché (ne pas) ;
faute, mal, délit, crime, djenïa ;
amende, *hokoum ;
prison, assar ;
tam-tam, *nangâra ;
je bats le tam-tam, nangâra babergé ;
danse, aoua ;
je danse, je m’amuse, aouamourgé ;
chant, dôna, doôn, douônou ;
il chante, dôno fadégé ;
doôn gouadjégé ;
cris, kôrroro[305] loulou ;
il crie, il fait du bruit, lologé ;
loulou dindigé ;
je crie, kôrroro dounergé ;
sagaie, édi, addi ;
lance, édi bô ;
le manche de la lance, édidi ;
le bâton, kolaï ;
couteau, djana ;
sabre, agasso ;
[236]arc, kapi ;
flèche, féré ;
bouclier, kifi ;
fusil, ouni (feu), ounoufoul ;
j’allume le feu, ouni founergé ;
éteins le feu, ouni ii ;
je tire un coup de fusil, tani foulounergé ;
je blesse d’un coup de fusil, tani baargé ;
poudre, *baroud ;
cartouche, *ressas ;
cheval, aské ;
selle, terké (سرج ?) ;
tapis de selle, *ferrâcha ;
bride, bidjom askéou ;
bétail, reuzô, ferâ (vaches) ;
chien, kidi ;
couverture, borkô ;
vêtement d’homme, algé ;
vêtement de femme, bedelé ;
chemise, gouadji ;
pantalon, achéren, achrên ;
botte, zerebîla ;
burnous, deïrom ;
fez, fîni ;
thaler, gourssa (du turk) ;
forgeron, azé ;
fer, âsso, âssou ;
plomb, *touta ;
cuivre, laiton, merré zédé[306] ;
cuivre rouge, goureï ;
argent, *lefêlla (الفضة) ;
or, *deheb ;
bracelet, kafatto ;
bague, toukoulia ;
lefêlla aouéou (du doigt) ;
[237]collier, éré ;
anneau de pied, merré, merrâ ;
rasoir, bobori, boberi ;
perles, zédéa ;
lourd, tékkédé (ثقيل ?) ;
léger, kololôou ;
blanc, tchô ;
noir, iesko ;
rouge, mâdo ;
jaune, *safra ;
vert, zédé, zéré ;
nous, tentâ, tantâ, tantaï ;
vous, neuntâ, neuntaï, naraï ;
ils, eux, merâ, meraï ;
segentâ, segentaï ;
ambâ, ambaï[307] ;
notre, tantâou, ntrâou, ntrô ;
votre, ntom ;
leur, sontô ;
notre frère, dinbiri tantaou ;
votre frère, dinbirintom ;
leur frère, dinbiri sontô ;

Les pronoms compléments sont rendus par les mêmes mots que les pronoms personnels.

cette femme m’a mordu, adé aï tani djogé ;
regarde-moi, raden (ra-tani) ;

On leur ajoute parfois le suffixe .

je te tuerai

tani entaga nidrigé ;

les gens disent que je suis Kanembou

tangodomoi aouchéKanembou djentô.ont fait

On peut aussi négliger le pronom complément, ou bien le remplacer par le nom auquel il se rapporte.

[238]as-tu vu son chien, kidisenn dodomba[308]
je l’ai vu, o doder ;
je l’ai rattrapé, tanimoi agnéhomme cet njander[309] ;ai rattrapé
j’ai, târé (târégé) ;
tu as, taï (tangé) ;
il a, ti, di (tâgé, tîgé) ;
nous avons, tantaï tîdri, tédrou (tadrégé) ;
vous avez, naraï, neuntâ, tidéï, tidî (tatengé, tadengé) ;
ils ont, merâ tidî, didî, (tadégé) ;
j’ai un cheval, aské taré ;
oui, o ;
non, aa ;

L’interrogation s’exprime au moyen du mot da ou de l’expression arabe o alla.

as-tu un couteau ? entâ djana taï da ;
as-tu le livre ? ngounou taï da ;
as-tu de la viande ? ini taï da ;
as-tu un sabre ? agasso taï o alla ;
oui, j’en ai un, o agasso taré ;

Les mots aï dé[310] rendent les pronoms démonstratifs ce, cette, ces ; celui-ci, celle-ci, ceux-ci.

cet homme, agné aï ;
cette femme-là, adé aï ;
ce couteau-là, djana aï ;
vend cela (cette chose-là), éné aï djoas ;
cet homme est-il malade ? agné dé ouoché o alla ;
non, il est bien portant, a a, kallaha ;
[239]je suis guéri (j’ai recouvré la santé)[311] tani kallaha hanger ;
cet homme est un voleur, agné aï oudé ;
cet homme est venu, agné aï ré.

Les pronoms démonstratifs ce... là, cette... là, etc. se rendant au moyen de l’expression aï maré.

cette femme est méchante, (femme elle méchante), adé mâré (adéma) zontô ;
cette fille est jolie, dôou maré gâlé ;
ce que dit cet homme est vrai, agné aï maré medisenn aï djéré ;
un homme a tué cette femme, djel adé maré tchidou ;
il y a[312], tché ;
assez, cela suffit, tchî, tché ;
encore, nintchidou ;
ajoute ; encore, zinnou[313] ;
redonne-moi, donne-moi encore
zinnouou tén ;
nintchidou té ;
il n’y a pas, il manque, beï[314] ;
ne pas, ché-denni, danni ;
non, ce n’est pas cela, a a, maré danni ;
fini, terminé, tozo ;
c’est fini, il n’y en a plus, tozo-beï ;
ce n’est pas fini, tozo denni, tozonné ;
il y a, tchéké ;
il y a encore, il reste, saga tchéké ;
il m’en reste deux, tchou (deux) sagatchéké ;
derrière, saga ;
viens, ir, irrou ;
reviens, retourne, sagaï ourrou ;
il y a, il reste, gabtché ;
il manque, gabtché ché ;
cela est faux, médi aï djéré ché ;
[240]il n’y a pas de voleur dans le village, ni aï derô (dans) oudé béï ;
je n’ai rien fait de mal, tani djenïa taré denni ;
tani djenïa kesser denni ;
as-tu un fusil ? entâ ounoufoul[315] taï da ;
oui, j’en ai un, o tché ;
malade, ouoché, kezêni ;
bien portant, avec la santé, kallaha (avec Dieu) ;
bonjour, salut, la paix,
kallaha ;
kallahada ;
kallahani ;
est-ce que tu vas bien ? kallahadé intchéré ; laha dintchêda[316] ;
hier j’étais un peu malade, mais aujourd’hui je vais bien, ngodaï (hier) tani addeï ouoché ; bêni tané kallaha ;
as-tu dormi en paix ? lahada nissidâ ;
as-tu fait une bonne sieste ? lahada ntougoudâda[317].

Pour donner à un verbe le sens négatif, il suffit de le faire accompagner de danni, denni : ne pas.

j’ai, taré ;
je n’ai pas, taré danni ;
je vois, randergé ;
je ne vois rien, tani daré[318] randergé ;
j’ai peur, aouzergé ;
je n’ai pas peur, aouzergé danni ;

Dans la pratique, il y a une contraction du verbe et de la négation et l’on dit :

je n’ai pas peur, aouzerenné.

[241]Nous allons citer quelques exemples[319] :

je veux, j’aime, daregé, verbe négatif, darenné ;
j’achète, iobergé, ioberenné ;
je vends, djoassergé, djoasserenné ;
je mange, boregé, borenné ;
je donne, iendergé, iénderenné ;

La forme que nous donnons ci-dessus est la forme correcte du verbe négatif. Elle peut être altérée dans le langage courant.

je n’ai pas peur, aouzenné ;
je ne donne pas, iérenné ;

Nous signalerons également la forme suivante :

je ne fais pas, je laisse, je refuse, kesserrô (au lieu de : kesserenné) ;
je n’atteins pas, je n’obtiens pas, je ne gagne pas, je n’ai pas, hangerrô (au lieu de : hangerenné) ;

Enfin, le mot , employé comme suffixe d’un verbe, donne également à ce verbe le sens négatif.

j’ai peur, tani aouzergé ;
je n’ai pas peur, tani aouzerdé ;
j’ai de l’argent, gours taré ;
je n’ai pas d’argent, gours tarédé ;
j’ai fait, kesser ;
je ne l’ai pas fait, non, kesserdé ;
je vois, tani randergé ;
je ne vois pas, tani iardé ;
je comprends, je sais, tani hanandregé ;
je ne comprends pas, je ne sais pas, tani hanandredé ;
je vais au village saluer mon frère ; geni darégé dinbirinder kallahandrégé ;
je vais saluer le chef du village, darégé derdé ni kallahandregé ;
[242]le chef de ce village est un grand chef, derdé geni dé derdé bô ;
comme, kor, gouor ;
comme cela, aï gouor, aï ké ;
grand comme la tête, bô daou (tête) aï gouor ;
avec, kéé ;

kéé peut parfois être réduit à un simple k au commencement d’un mot par exemple.

kallaha (k-Allah) : avec Dieu, la paix, bonjour,
kolo (k-ôlou) mâdé : borgne rouge, avec un œil rouge ;

« Kolo mâdé » était le surnom de l’aguid el baḥr Meḥammed oualdi Chaïb.

je vais avec cet enfant, tani kallé ai kéé darégé ;
veux-tu venir avec moi, au campement des Kreda ? entâ tanikéé ni Karda dourtigé o alla ?
je n’y vais pas, denni (ne pas) ;
est-ce qu’il est parti ? têdo o alla denni ;
je veux aller devant le tribunal, tani berander chera darégé ;
je ne veux pas y aller, chera denni ;
regarde comme mon vêtement neuf est joli, tani raden. Algétango eski (neuf) gâlé ;
faqih, prends la plume, fais un écrit et donne-le moi, mallem legalem gouodji mektoub gessé djangé ;
le faqih règle (tranche, coupe) cette affaire, mallem médi eï gouéregé[320] ;
ils sont d’accord, segentâ médi toïontô (ils ont attaché) ;
je vais prier, dédo sellindérégé ;
mon ami apporte ses dix thalers d’amende, saander gourssa mordom kokoum djentégé ;
paie l’amende ! hokoumbergé djentégé ;
cet homme m’insulte, agné aï tani zakkégé ;
ce captif ne veut pas travailler, agré dé tchîdo (travail) dagenni[321] (ne veut pas) ;
[243]c’est un mauvais captif, zeuntô agré dé ;
le blanc met ce captif en prison, nessara agré dé assar dintigé ;
cette femme travaille, adé méré tchîda gasségé ;
cet homme sait très bien danser, agné aï aoua montoro ouendé (ouendégé) ;
tout, tous, gannâ, gennâ ;
un, tron ;
chaque, chacun, tout, gannâ tron ;
personne, gannâ denni ;
chaque homme, agné gannâ tron ;
tous les hommes ont leur femme, agnâ gannâ adéï didî ;
seul, seulement, aïéré ;
moi-même, toi-même, etc. tani aïéré, entâ aïéré, etc.
autre, kôdé, kouédé ;
j’ajoute, kôdé tindrigé (je mets) ;
kôdé iendergé (je donne) ;
chose, eni, éné ;
autre chose, eni kouédé ;
cet homme vend ce qu’il a (sa chose), agne aï maré inisenn djoasségé ;
va, der, douro ;
viens, ir, iourrou ;
reviens, sagaï ourrou ;
vite, vite, korér korérkoré koré ;
viens vite, korér ir ;
korér iourrou ;
va doucement, kéaï kéaïdé sottô ;

[244]LES ANIMAUX


berger, dîdri ;
troupeau, reuzô ;
tête de bétail, bête, (vache, chameau, etc.), , pl. aïâ[322] ;
de nombreuses bêtes, aïâ monto ;
vache, for, four, pl. ferâ ;
troupeau de bœufs, ferâ[323] ;
de nombreuses vaches, ferâ monto ;
une vache, aï ferô ;
bœuf, dor ;
veau, derini ;
chèvre, arkô ;
bouc, arrô ;
brebis, adeni ;
bélier, ouni, ouôni ;
de nombreux moutons, adenâ monto ;
chameau, gôni, gouôni, gouéni ;
de nombreux chameaux, gouenâ monto ;
chamelle, di, pl. dô, dou ;
une chamelle, aï di ;
de nombreuses chamelles, dô monto[323] ;
cheval, aské ;
j’abreuve le cheval, aské ié iendergé ;
étalon, aské anker[324] ;
[245]jument, aské édî ;
chien, kidi ;
de nombreux chiens, kidiâ monto ;
chienne, kidi édî ;
lévrier, kidi zaïla ;
chat, ki, tchi (son nasal) ;
rat, koro ;
de nombreux rats, korâ monto ;
lapin, lièvre, tchor ;
porc, gôdou ;
lion, dougouli ;
panthère, ouadjé ;
hyène, moloufour ;
âne, ager (pl. agrâ) ;
ânesse, ager édî ;
girafe, oulé ;
antilope, ouden, ouéden ;
antilope bubale, ngarân ;
leucoryx, trô ;
hippopotame, grinti ;
éléphant, koun ;
défense, pointe, té koun ;
singe, degel ;
caïman, âdé ;
poisson, bossô, boissô ;
oiseau, tchefouri, tchôouri ;
poule, kogoïa ;
coq, kogoïa anker ;
pintade, gouleï ouôno ;
corbeau, ouôgé (qui mange) ;
milan, faucon, elî ;
vautour, zinki ;
autruche, soôn ;
fourmi, mêlé ;
termite, tchenôou ;
mouche, sôdon (pl. sodona) ;
taon, sôdon berkeï ;
moustiques, ntégi ;
viande, gibier, îni ;
[246]graisse, ôdou ;
peau, aché ;
enlève la peau, écorche, aché der (ter)
peau de mouton, aroué ;
peau de bœuf, delâ ;
lait,  ;
lait frais, ié deressô ;
lait caillé, kanéché ;
beurre, émpé ;
beurre frais, takéré ;
corne, yaga, yaï ;
pied, dégé ;
trace (pied de cheval), dégé aské ;
patte, koskol ;
queue, fédé ;
fiente, fourtché ;
bête morte, agâfer ;
œuf, kouli ;
des œufs, koulé ;
nid, yégé tchôourou ;
plume, legâlem ;
aile, afiré ;
bec, ki ;
beaucoup, nombreux, montô ;
beaucoup, très, bodo ;
peu, addi, addé ;

Singulier et pluriel. — La lettre é est généralement la caractéristique du singulier.

dôou, la fille ;
dôoué, une fille ;

On forme le pluriel soit en ajoutant a, â au singulier, soit en remplaçant par cette lettre la voyelle finale du singulier.

adé, une femme ;
adéâ, des femmes ;
kidi, un chien ;
kidiâ, kidâ des chiens ;
[247]azé, un forgeron ;
azâ, des forgerons ;
Karré, un Kreda ;
Karrâ, des Kreda ;
Dâzé, un Kecherda ;
Dâza, des Kecherda ;
, pl. , grand, long, haut ;
gâlé, pl. ngelâ bon joli ;
adéâ karrâ bodo ngelâ, Les femmes kreda sont très jolies.

Il y a aussi des pluriels en ô, ou,

di, une chamelle ;
dô, dou, des chamelles, des chameaux ;
édi, lance, arme,
oudou, lances, armes ;
tchefouri, tchôouri, oiseau ;
tchefourô, tchôourou, oiseaux.

Les pluriels en é sont assez rares.

kouli, un œuf ;
koulé, des œufs.

Il y a enfin quelques pluriels irréguliers.

aou, un homme, une personne ;
ammâ[325], les gens.
J’ai une vache qui a beaucoup de lait, tani for tron taré ié montédé ti.
Je veux vendre ma vache quinze thalers, tani fornder berander gourssa mordomé (dix) safôou (cinq) tchoassergé.Dâza dou monto.
Les Kecherda ont beaucoup de chameaux. Dâza dou monto didi.
As-tu vu le slougui ? entâ kidi zaïlaou dodomba[326].
[248]Le chat a mangé dix rats, grands comme la main, ki korâ bâ (grands) (main) aïgouor mordom oué.
Tu manges de la viande, entaï îni boungé.
Tu laisses le lait, entaï ié soengé.
Veux-tu cinq thalers ? entaï gourssa safôou braningé o alla.
Les fétichistes mangent les bêtes mortes, yongora agafra odégé.
Les Kreda boivent beaucoup de lait, Karra ié monta kidigé.
Cet homme m’a volé deux moutons, agné dé arkondera (mes moutons) tchou (deux) oudjé.
Il a volé mon âne et s’est enfui, agernder ouïnto tcharkô.
Je l’ai rattrapé, tani agné aï ndjander[327].
Les Kouri tuent l’hippopotame avec la sagaie, Koura grinti édidi tchitou.
Je dis la vérité. Je les ai vus dans le baḥr, djéré fadrégé. Fôdi (baḥr) doro (dedans) doder.
Ce chameau est malade. Les mouches l’ont piqué, gouéni ouôché. Sodôn gouéni ouôgé.
Je monte à cheval, tané aské digé.
Sais-tu monter à cheval ? entâ aské hananem migi da.
Je sais beaucoup, bodou hanandregé.
Ce cheval court très vite, aské bodou djaougé.
Je te donne un mouton, tani arkô adôouandergé.
Les Kreda ont de nombreux troupeaux, mais ils ne mettent pas de vêtements neufs et gardent des pagnes déchirés, Karra reuzô monto dedî, algâ eski mosso denni zezerâ (déchirés) doro tagantegé.
bois, aké, akké.
La termite mange le bois, tchenôou aké ouogé.
Regarde cet éléphant, koun aï râ.
Qu’il est grand ! mofindi.
Que mange ton singe ? degelnom endi (quoi) ouogé.
Je vais vendre ma chamelle, dêdo dinder djoassergé.

[249]LES POPULATIONS


homme, habitant, aou, pl. ammâ, ambâ,
infidèle, aou kirdi ;
yongor, pl. yongora ;
musulman, aou meslem ;
chrétien, nessara ;
Européen, nessara tchô (blanc) ;
Juif, iôoudi ;
les Toubou, Dâza ganna ;
les Toubou du Sud, les Gouran, Dazagadâ ;
les Kreda, Karra ;
les Teda, Tedâ ;
les Kanembou, Aoussâ ;
les Haddad, Azâ ;
Haddad forgerons, Azâ agildâ (égilla)
enclume, égeli, ageli ;
Haddad de filet, Azâ segidâ ;
filet, ségi ;
Haddad de flèche, Azâ battardâ ;
sac en peau pour les flèches, battara ;
Toundjour, Kourâda ;
Ouadaïens, Koursa[328], Kouga ;
Baguirmiens, Bagréa, Beugréa ;
Touareg, Kinina ;
Oulâd Slimân, Ouachila ;
Fezzanais, Fizâna ;
Kouka, Kouka ;
Boulala, Boulala ;
Kouri, Kourâ ;
Boudouma, Kourâ Boudouma ;
[250]Arabes, Aroua ;
Haoussa, Hâoussa ;
Bornouans du Kanem (Dalatoua), Kagâ ;
Bornouans du Bornou (Kanori), Azâ ;
Les nomades (gens de la brousse), ambâ ouoni ;
ennemi, erdé, irdi ;
je pille, boregé (je mange)[329] ;
je détruis, je casse, korgé ;
La langue des chrétiens est difficile, médi nessara tosso (difficile).
Les Ouadaïens se sont levés de leur pays et viennent nous faire (apporter) la guerre, Koursa bi (pays) sontô iertchento, rêdo ngôou (guerre) djetégé.
Le chrétien a emmené le chef de village, bougdi (bougouri) némanga nessara ndêto (ndit).
Ces hommes-là sont Kanembou, amba da Aoussâ.
Nous voulons l’aman, tantâ aman brantregé.
Ces gens-là sont méchants, ammâ da zontâ.
Ils nous refusent l’aman, aman braïn denni ;
amma da aman tchêtto.
Les Kreda ont fait fuir les Arabes, Karra Aroua foïento.
Ils ont pris du bétail aussi nombreux que les grains de sable (que la terre), reuzô monto tafô (terre) kégé (comme, semblable) gouïento.
Les Arabes ont eu peur des Kreda. Ils s’enfuient, Aroua Karra aouché (peur) ntô. Tcharkétégé.
Les Kreda n’ont pas peur, Karra aouché ndenni.
Ils aiment beaucoup la guerre, ngôou bodo braïntégé.
Cet homme-là a peur, agné dé aouchéngé (aouzégé).
Cet homme-là n’a pas peur, agné dé aouchénné.
Les Kreda aiment beaucoup se battre, Karra oudou (lances, armes) monto braïntégé.
Les Oulâd Slimân ont de longs fusils, Ouachila ouni (feu) douroussou di.
[251]Les Kouri vont pêcher beaucoup de poisson, Kourâ bossô idouro[330] (dartégé) dertégué.
Badjouri a fait la guerre aux blancs. Il a fui. Badjouri erdé (ennemi) nessara ké (avec). Tchaou.
Les Boudouma sont infidèles, Boudouma yongora.
Ils ne font pas salam, selli denni.
Les chrétiens sont très savants, ils connaissent tout, Nessara éné (chose) monto annaïentégé. Ganna (indina)[331] annaientégé.
Les Bornouans sont des marchands, Agâ tezer[332] djintigé.
Les Bornouans vendent beaucoup de choses : pagnes, sucre, miel, oignons, tabac, Agâ éné monto djoassédégé : algâ, souger, abibou, bassel, tâoua.
Les Karda sont allés se battre avec les Ngalamiya, Karda teurtou (sont allés) gôdou (ils se sont battus) Ngalamiya
Les Karda ont détruit le village, Karda teurtou ni gerto (ils ont cassé).
Les Kanembou et les Bornouans ont un même ancêtre, Aoussaé Agaé dezé sontô tron.
L’ancêtre des Kreda est venu du Borkou, Karra dezé sontô Borkoudé ré.
Les Boulala se sont jadis mélangés aux Arabes. Arouaï Boulalaï gené (autrefois) kazâ (mélangés).
Les Ouadaïens se battent avec les Bornouans. Ils ont beaucoup de soldats, Koursa Kaga ké (avec, ensemble) gouottoga. Asker bodo deï (didi).
Pourquoi les Karda et les Ngalamiya sont-ils en désaccord ? (se battent-ils ?) Ngalamiya Karda gouettegé bosso[333] (raison de guerre) gna (quelle).
Je suis Tedâ (fils de Tedâ), Tané TedémiTané Tedéou mi.
J’ai vu cinq Teda, Tané Tedâ fôou doder.
[252]Les gens du Kanem sont très nombreux, amba Kounouma monto.
Nous sommes Kecherda, tantâ Dâza.
Les Foulata ont détruit la ville des Kanouri, Foulata ni Agâ bô gerto.
Les Haddâd Bedossa tuent beaucoup de gibier, Azé Beurossâa oudani bori tcheteg.
Ils le prennent dans leurs filets, ségi sontô doro gouïentégé.
J’ai peur du chrétien, tani nessara aouzergé.
Je m’enfuirai, tani yargé.
Les Kreda ont beaucoup de bétail : des chevaux, des brebis, des chèvres, des vaches, Karra reuzô monto : askané monto, adena monto, arkoani monto, forani monto.

[253]L’HOMME


L’homme, la personne, aou ;
les gens, ammâ ;
tête, dâou ;
visage, figure, bérê ;
cou, gorge, taï ;
nez, tchâ ;
langue, terché, tréché ;
œil, sa ;
bouche, ki, tchi ;
dent, dents, té, téâ ;
lèvre supérieure, tchi ngoulidé ;
sur, dessus, en haut, ngouli ;
lèvre inférieure, tchi geskeïdé ;
dessous, en bas, geskeï ;
oreille, si ;
cheveux, defeni, tounouhou ;
barbe, kayassa ;
moustache, charra ;
peau, kassar ;
bras, djessé ;
avant-bras, goui ;
pied, dégé ; dégé bidôou ;
à pied, bidi ;
à cheval, askédé ;
jambe, dégé ;
cuisse, gerré ;
fesses, modi, moura ;
verge, wo, foudi,
testicules, bourto ;
vulve, ou, kogo ;
main,  ;
doigt, aoué ;
[254]poitrine, koundjou ;
cœur, aor, aouor ;
je crois, je pense, aor derô ;
flanc, terkên ;
épaule, âferi ;
dos, koussour, koussar ;
ventre, kedji ;
sein, mamelle, togom, tougoum ;
os, sôro ;
ongles, torkon ;
sueur, dêfi,
je sue, tani dêfi ;
abcès, tumeur, droub tchorô[334] ;
pus, dou ;
plaie, blessure, ngo, oungo ;
aveugle, arô ;
borgne, ôlou ;
œil rouge, kolo mâdé ;
sourd, mougo ;
muet, sôdor nôssédé ;
imbécile, magazi ;
fou, idiot, michidé ;
propre, bôli, djêno danni ;
sale, djêno ;
plein de graisse, empêdé djênidé ;
fort, solide, donadé ;
faible, lêdé ;
fatigué, lobbé, lobtché ;
vivant, niri ;
mort, noss, nôsso ;
je meurs, nossergé ;
content, hananerkannaï tchidou ;
triste, aouerdé[335] ;
bon, bien, tchossô ;
paresseux, têfi ;
[255]vaillant, kayasou ;
faim, agaï ;
j’ai faim, agaïdergé ;
qui a faim, ag édé, oudé, ouré ;
qui a soif, gôdé, gouédé ;
ivre, sekrantédé (ar. سكران), égichidé ;
dedans, dorô, derô ;
dehors, agâ ;
Je te crois (il y a dans mon cœur) médinom aortango dorô tché[336].
J’ai mal à la tête, dâou djezentégé (fait mal).
J’ai mal au cœur, aouornder djezentégé.
Je crois que je suis malade, aouornder dorô tani ouoché.
Je réfléchis, je cherche, dâounder derô bodo kouendregé
Les Kreda sont courageux (leur cœur est dur), karra aorontô (aor sontô) kedjesso[337].
J’ai faim, tani oudé.
Mange du couscous, ti ouô.
Tu as soif, entâ gouédé.
Je suis un peu fatigué, tani addeï lobbé.
Nous sommes très fatigués, teuntâ bodo lobbâ.
Nous voulons nous reposer, teuntâ berander dôssergé.
Ma mère est morte, aïander noss.
Voilà pourquoi je suis malade, djellando (à cause de) tani ouoché.
Pourquoi êtes-vous tristes ? neuntâ indi djelando (pourquoi ?) aouerdâ.
Notre mère est morte, aïâ tantâ noss.
Voilà pourquoi nous sommes tristes, djellando tantâ aouerdâ.
Je ne suis pas content, tani aouornder tchossô (bien) ché.
Tu es très content aujourd’hui, enta bêni (aujourd’hui) bodo aornom tchossô.
Les chrétiens ont beaucoup de barbe, nessara kayassa monto.
Cette femme-là m’a mordu, adé dé tani djogé (ouogé).
[256]Cet homme-là a été tué, aou dé noussedé.
Crois-tu ce qu’il dit ? médisenn aï aor doro taï da.
Je le crois, médisenn aor doro taré.
Je crois que c’est vrai, médi djéréro aor doro taré.
Je n’ai pas vu ta femme, adénema doderda.
Est-ce qu’elle est malade ? ouoché oalla.
Elle n’est pas malade, ouoché ché.
Elle est allée à Gamzous, Gamzous tér.
Cette femme a mordu son mari à l’oreille, adéï aï agnésenn si dero ouogé.
Tu es triste, aornom ouodô (amer).
Cet homme est fâché, agné aï bodo deloumtédé.
Cet enfant a une grosse tête, kalléï dé dâou bô.
Il n’a pas de cheveux, defenî danni. tounouhou denni.
La jeune fille kreda a des seins fermes et de longs cheveux, dôou dôoudji karré togom ouor kachara monto.
Mon ami a un nez très long, agné saander dé tcha dourousso.
La peau de cette femme est sale, kassar adéou da djêno montodé di.
Elle ne se lave pas, toultchingé beï.
Je me lave, bérênder touloudergé.
kassarnder touloudergé.
J’ai un œil qui me fait mal, sa tron djezentégé.
J’ai frappé cet homme d’un coup de lance, agné dé édidi ébourgé.
Cet homme m’a fait une grande blessure, agné aï tani tchobé (plaie) zogol gessô.
Les cheveux de ma sœur sont pleins de beurre, kachara dedibnder empé monto di.
Cet homme lui a donné un coup de couteau au flanc, aou dé terkên djenada tchobô.
Apporte-moi le rasoir. Je vais lui raser les cheveux, bobori kourtô. Definisenn barander koregé (terergé).
La femme kreda a les cheveux très longs, adé karré dâou kachara monto di.
Cet homme est ivre, agné dé sekrantédé.
Il crie et il chante parce qu’il est ivre, loulou (cris) dindigéni doôn gouadjégéné sekrantédé djellando.

[257]LA CASE


case, yégé ; do, dou.
case en nattes du campement, yégé kaouéou.
la porte, yégé tchi.
lit, kidi, tororo.
natte, ragâ, kaoué.
calebasse, aoueï.
pot en terre, bourma, gouro.
cruche, telti.
pierre pour piler le mil, tougou.
bagages, tîna.
caisse, sendoug (ar.).
panier, sompô.
bouteille en paille tressée, kouria, koltcha.
peau, aroué.
grand sac en peau, diouroumpou.
petit sac en peau, kougou.
bouteille, petite calebasse, gazas.
lait, .
couscous, ti.
sucre, souger.
miel, abibiou, assel (ar.).
tabac, tâoua, tâba.
je fume, tané tâoua iargé (je bois).
bois à brûler, aké ouniou.
feu, ouni.
je mets le feu à la brousse, ouni ouôno derô tindrigé.
le feu s’est éteint, ouni nôssedé.
fumée, .
feu (endroit), koueï ouniou.
âtre, mouskara.
corde, ézi, euzi, âzi.
bande de coton, gabaga, fédégé, pl. fédégâ.
sandale, ézé.
[258]déchiré, teredên.
cassé, tegertô.
vieux, hors d’usage, kobodjé.
hôte, eussourdé.
à côté, à, sur, ouda, daa.
sur, dessus, en haut, ngouli.
dessous, en bas, geskeï.
As-tu faim ? entâ agédé o alla.
Oh oui, je veux manger du couscous et de la viande et boire du lait, ô, tani berander ti boregé, îni boregé, ié iargé.
Je veux manger du poisson, tani berander bossô boregé.
Les Kreda font leur case avec des nattes, Karra yégé kaouéou kessédégé.
Prends mon cheval et mets-le dans ta case, askétango gouôn donoum ndereddi[338].
Quand tu viendras, j’agirai ainsi, entâ néroô aïkégé kessergé.
Allons boire, iourro orenta (iardergé).
Je t’ai donné trois thalers, gourssa agouzou ninder.
Il m’en reste deux, tchou sagatchéké.
Cet homme fait des nattes, agné dé ragâ gességé.
Cet homme veut me tuer, agné aï braïnté djittigé.
Je vais chez cet homme, tani yegé agné aï darégé.
Je n’ai pas de mil, ngaéla tarédé.
Cet homme est dans la case, agné aï yegé dorô tché.
Je rentre dans la case, yegué derô dofôdrégé[339].
Viens avec moi et rentre dans la case, tanikéé iourro, yegé derô sofô.
Il sort de sa case. agné dé yégédé tchorogé.

[259]LA BROUSSE


pays, bi, lardo[340] ;
lieu, endroit, koueï ;
cet endroit-ci, koueï aï, koyaï ;
terre, tâfo ;
eau, eyé, ié, ii, i ;
brousse, (herbe) ;
ouâna, ouôno ;
fleuve, fôdi ;
Ouadi (grand), enderi ;
Ouadi (petit), koân ;
mare, barégé ;
source, nayala, tôet ;
puits, igé ;
eau natronée, erôou ;
natron, âré ;
plein d’eau, ié tougoumtéré ;
sec, ntchordo ;
tout autour, erri, erré ;
devant, kourri, koui ;
derrière, saga ;
île, tchoukou ; koueï erré kourri ié kourridé ;
sable, anéché ;
argile, boue, lôou ;
marécage, lôou montodé ;
roseaux, aoueï ;
pierres,  ;
montagne, , pl. eïâ ;
eï monto ;
caverne, grotte, bour, bourrou ;
chemin, zouleun, zoulôn ;
[260]endroit où l’on campe, fâgé ;
bât de chameau, gômbo ;
sel, kobcha ;
pirogue, talé, ndalé ;
pirogue en bois, mâgara ;
pirogue en roseaux, ndalé aoueïo ;
filet (pour la pêche), foudou ;
morceau de bois, akké ;
voyageur, djelloub ;
comme, kégé ;
comme cela, takégé ;
même chose, semblable, tourouzé, tourzou ;
loin, dogo ;
près, édin, édené ;
près de, édin, édin ké ;
pluie, saison des pluies, année, ngêlé ;
vent, aouôn, aoueun ;
nuage, kedi, kodi ;
pluie, tornade, ié, i (eau) ; ngêlé ;
tonnerre, éclair, kendjelé ;
le froid, kiri ;
J’ai froid — Il fait froid, kiridé ;
Il fait chaud, keddé ;
ciel, saï ;
étoile, teski, teské ;
lune, mois, aouri, euouri[341] ;
soleil, ezéï, ézé ;
le soleil n’est pas encore couché, ezeï tché (il y a) ;
le soleil est couché, ezeï der, dôou ;
jour, béné ;
nuit, dogosso ;
aurore, belké, fidjeni, loufoïer[342] ;
9 heures du matin, oualtaha[343] ;
midi, tougoudi ;
[261]je fais la sieste, tougoudergé ;
2 à 3 heures du soir, addour[344] ;
6 heures du soir, lahar ;
repas du soir, lessâ[345] ;
soir, toaï ;
coucher du soleil, magôrfo[346] ;
est, tadji ;
ouest, toouaïdji ;
nord, iâla ;
sud, eunoum ;
poste, géger ;
mur, gourou ;
soldats, askera[347] ;
où ? kondôdou ; kondô tché ;
qui, quel ? ndja ;
à qui ? ndjaou ;
ici, koyaï (koueï aï) ;
là, addou ;
quoi ? indi ;
qu’est-ce que cela ? éné aï indi ;
qu’est-ce qu’il fait ? éné aï indi kességé ;
à cause de, parce que, djalando, djellando ;
pour cette raison, c’est pour quoi, éné aï djelando ;
pourquoi ? indi djalando ;
pourquoi faites-vous cela ? indi djellando éni aï kessedengé ;
à cause de quoi ? éné djellandoédé djellando ;
combien ? indi gouorindi kora ;
où vas-tu ? kondôdou ntédégé ;
je ne vais pas loin, dogo denni ;
je vais loin, dogo darégé ;
quelle est ta tribu ? djilénom[348] dja ;
dis-moi ta tribu, djilénom tofa (fa) ;
[262]quel est ton nom ? kiêrnom ndja ;
qui es-tu ? entâ ndja ;
je suis Kreda, tani Karré ;
je suis Noarma, tani Noéré.
Quelle est ta tribu ? Es-tu Ngalamiya, du Mourtcha, es-tu Kecherda ? enta djilénom ndja ? Ngalamiyé o alla, Mourtchadé o alla, Dazé o alla.
A qui est ce fusil ? ounoufoul aï ndjaou ;
C’est loin comme de Massakory à El Gara, Dagana-Gara kégé dogo ;
Est-ce que Falé est loin ? Falé dogo ?
D’Aouni à Falé c’est comme de Falé à Koudou, Aounié-Falié, Falé-Koudou takégé ;
Je vais à Aouni, tani Aouni darégé ;
Cet homme me demande le chemin du Dagana, agné aï tani djouodégé zeulon Dagané kondodé tché ;
Ce soir j’irai au Baḥr el Ghazal, toaï fôdi derégé ;
Je vais prendre femme, tani adé gouendergé ;
Je veux prendre une femme kreda, tani berander adé kérédôou[349] gouendregé ;
J’ai vu une biche, tani oudên doder ;
Je suis très content, tani monto hananer ;
Je n’ai pas pu aller à Fort-Lamy, Koussri ranger denni ;
C’est impossible — On ne peut pas, aou raké denni ;
Il y a beaucoup de boue sur le chemin, lôou monto zoulen da ;
La mare est pleine de boue, barégé lôou montodé ;
Quand il a plu, l’herbe verte a poussé, i dôou, lé (herbe) zedo (verte) gorô (tchorô) ;
Il a plu énormément et la lagune du Fitri a débordé, i monto dôou, ié fôdi Fitri agâ (dehors) tchorogé ;
Tu as entendu ce qu’il a dit ? médisenn bazo da ;
Il parle arabe. Je ne comprends pas, araga fadégé. Tani hanandredé ;
Il y a beaucoup de gibier dans la brousse, ini monto ouôno tché ;
[263]Je m’embarque dans la pirogue, mâgara derô zodergé (je rentre) ;
La mare de Djodol est à sec. Il n’y a de l’eau que dans le puits, Djodol koan ntchordo, i denni. Igé i di.
Le soleil se lève, ezeï tchorogé (sort).
Oh, qu’il fait chaud ! Je vais enlever mon vêtement, Keddé ! Ezeï bodo keddé, bi keddé ; algé tregé (derergé, terergé) ;
J’ai froid. Je vais mettre mon vêtement et un autre pantalon, tani kiridé. Algé kouédé mosrogé, achrên kouédé tindrigé.
Demain de nombreux Kecherda viendront au marché, fekké kassogo Daza monto rédégé ;
Ils vendent des vaches afin de pouvoir acheter des pagnes, algâ djalando ferâ djoassédegé ;
Je comprends ce que tu me disais hier, médinoma ngodaï (hier) dogosso (nuit) hanandregé ;
Tu as frappé ma femme, adétango ii (idoum) ;
Je te tuerai, tani entaga nidrigé ;
Parle. Qui t’a frappé ? Fa. Ndjaï gouontcheï ?
Dis donc ce que tu as à dire, médinom fa ;
Donne-moi du lait, ié tén ;
Il n’y a pas de lait, ié béï ;
Je suis pauvre. Donne-moi un peu de couscous pour ma femme, tani talaca. Ti addi tén adénder iender (je donne) ;
Emmène mon cheval au Baguirmi et tu le vendras cinquante thalers, askétango gouôn. Nabagari déd (emmène). Qourso meurtafôou (cinquante) djoas.
Il est allé chasser dans la brousse, agné aï ouôno ini tchédégé.
L’homme s’est arrêté, agné tozo tché ;
Pourquoi s’est-il arrêté ? indi ntozo tché ;
Qu’est-ce que tu fais là ? indi koueï aï kessengé ;
Je veux pisser, je pisse, tani kossozombregé ;
Je reste ici, tani koyaï (kouar) tozo ;
Cet homme s’en va, agné aï noukoungé ;
Il est resté derrière, maré saga bozô ;
Tu comprends ce que je te dis ? médinder bazo da ;
Oui, j’ai compris, ô douazo ;
Je sais parler un peu le gourân, tani médé Daza addé hanandrégé ;
[264]Pourquoi as-tu fait cela ? indi djellando kesseï.
Pourquoi vas-tu au marché ? indi djellando kassogo ntédégé ;
Je vais vendre des gabag, fédégâ djoassergé ;
Cet homme sait bien manier la lance, agné aï édi bodo anaïengé ;
Regarde ce cavalier. Il va vite. aou dé askédé ran. Bodo tchaougé ;
Le chef est vieux, derdaï bougdi.
Il a beaucoup d’expérience, médé ed dounia[350] bodo anaïengé ;
Il sait tout, agné aï indina anaïengé ;
Cet homme va chasser dans la brousse, agné aï ouono îni tchédégé ;
Il en a tué huit, osso tchédo ;
Un Haddad est allé hier à la chasse, azé ngodaï (hier) ouôno dêdo (têdo) ini tchidigé ;
Il marcha longtemps et il vit une autruche posée sur ses œufs, bodo dêdo soôn tron kouléda issou (était couchée) tché dôdo ;
Il se dissimula, s’approcha doucement et la tua d’un coup de flèche, djeradên (il se dissimula) kéaï kéaïdé dêdo (alla) kolô tédeni[351] (s’approcha) féré tchoboni (frappa) tchidou (tua) ;
L’autruche tombe, agite ses ailes et meurt bientôt, soon dedôou (tomba) djingé (il fait) afiré énédjengé (agite). Adiné noussogé ;
Le Haddad alla enlever la dépouille et revint au village, azé sotto aroué soon gouyengé ni dêdo.
Où est mon frère ? kondôdou dinbirinder ;
A l’Ouadi, koandou koueï ;
Il est de ce côté-ci du baḥr, maré koandou koueï édené ;
Il est de l’autre côté du baḥr, maré koandou koueï dogo ;
Où est ton ami ? kondo tché saanom.
Il est dans la case, il dort, yégé doro tché niakengé (gnakengé).
A qui est ce couteau ? djana dé ndjaou.
Quel est cet homme ? agné aï ndja.
[265]Quelle femme ? adédé ndja.
Qu’est-ce que tu vends ? enta endi tchoassengé.
Cet homme refuse de venir ici, agné aï tchédo koueï aï régé.
Les pieds enfoncent dans la boue, dégé lôou derô zedegé.
On ne peut pas aller à Fort-Lamy, aou Koussri raké (rankégé) denni.
Cet homme a pris le voleur parce qu’il s’enfuyait, agné aï oudé djaentégé djelland tchaou.
Qu’est-ce que tu es venu faire ici ? koueï ntêdo entâ endi kessengé.
Dis au boy d’aller dans la brousse chercher du bois pour faire cuire le mouton, boy dou fa ouono tédena (il va) aké gouodji qorté (il coupe) arkouaï soento[352].
Allume le feu, ouni founou.
Je mets du bois dans le feu, aké ouni dorô tindrigé.
Écorche ce mouton et mets-le sur le feu pour le faire cuire, arkoué ina (viande) aché (peau) derna (enlève), ouni soentena.
Quand il sera cuit, nous le mangerons, bâfo (cuit) bedergé.
Je suis couché, je dors, tani disrigé, tani dissigé.
Nous voulons nous reposer, tantâ berander dossergé.
Un Kouri ira demain chasser l’hippopotame, Kouré tron fekké (demain) têdo grinti tchidigé.
Il a une grande sagaie au bois de laquelle est fixée une longue corde, édi bo edîdidi[353] euzi (corde) dorosso (longue) daa (sur) toïonto.
Il lance la sagaie quand il voit l’hippopotame et celui-ci plonge sous l’eau, grinti dodô edi kossotchengé[354] grinti tchobô, grinti fôdi dero zodô (il est rentré).
La corde le suivra et quand il sera mort le Kouri mettra la viande dans la barque, euzi grinti kéé tadégé, grinti nosso Kouré ini talé doro gouyentégé.

[266]LE TEMPS


saison des pluies, année, ngêlé ;
cette année-ci, ngélé ai ;
mois, aouri, euouri ;
jour, bé, bi ;
aujourd’hui bêni, bêné ;
demain, fêkki, fêkké ;
demain matin, belké ;
après-demain, sâgadé ;
dans 8 jours, kâgo ;
hier, ngodaï ;
avant-hier, ngarto, ngardo ;
hier dans la nuit, ngodaï dogosso ;
avant-hier soir, ngarto toaï ;
il y a cinq jours, bêné dagassa (nuits) fôou ;
il y a deux jours, bêné degessa tchou ;
autrefois, il y a longtemps, ânou, ânoougéné ;
bientôt (près), edin, edine, édené ;
maintenant, no, nou, onno ;
après, ensuite, nîngéré ;
toujours, ioum allaou ganna[355] ;
jamais, abada[356] ;
avant, gaddé ;
après, âskidou ;
dimanche, ezel lado[357] ;
lundi, ezelé tenima ;
mardi, ezel talago ;
mercredi, ezel larafa ;
jeudi, ezel laïsso ;
vendredi, ezel eldjoa ;
samedi, ezel soudou.
[267]Demain j’irai voir le campement kreda, fekké tani dêdo né Karraou randergé.
Demain j’irai au Baḥr el Ghazal, fekké fôdi deregé.
Il y a cinq jours que je suis malade, dagassa fôou tani ouoché.
Il y a longtemps que les Dagana ont abandonné le baḥr aux Kreda, bêni anôou Aroua Dagana zoko[358] (partirent) fôdi Karou sôppo.
Il y a dix ans, ngela mordom bozo[359] tché.
Il y a dix ans, il n’y avait pas d’Européens dans le pays, bêni nguela mordom nessara lardo da bekki.
Dis-tu la vérité ? médinom djéré da.
Je ne suis pas un menteur, tani médé ché.
Donne-moi encore du lait, ié tén nintchidou.
J’ai soif, tani gouédé.
Ce mois-ci j’ai gagné dix pagnes, aouri aï algâ mordom fanger.
L’année dernière il a tué dix hommes, ngelé kandjendédé agnâ mordom tchêto.
Nous sommes à la fin du mois, aouri edin (bientôt) tozo (fini).
Le mois est fini, aouri nôssedé (est mort).
Vas-tu au marché aujourd’hui ou demain ? bêni kassogo ntadégé o alla fêkké ntadégé.
J’y suis allé hier et avant-hier soir, ngodaï dôgosso ngardo dôgosso dêdo.
Je comprends ce que tu me disais hier, médinoma ngodaï dogosso hanandregé.
As-tu vu mon chien ? Kiditango dodomba o alla.
Oui, je l’ai vu aujourd’hui, o bêni kidinom doder.
Aujourd’hui il fait froid, bêni ouôou.
Ma femme est morte hier, adénder ngodaï nosso.
Reste longtemps, ânoou douboussou.
Cet homme est resté deux jours dans le village, agné dé ni dorô dogessâ (iouâ) tchou bozô.
Je crois que j’irai bientôt à Boullong, aor dorô edin Boullong dérégé.
[268]Autrefois ils tuaient beaucoup de gens, géné ammâ bodo tchétto.
Cet homme veut que je parte, agné aï brayengé tani darégé.
Depuis combien de jours ? bêni dogessâ indi kora.
Dans combien de jours ? bêni nintchidou (encore) degessâ indi kora.
J’ai vu cette femme il y a cinq jours, adé degessâ fôou doder.
Je m’en irai dans douze jours au Baḥr el Ghazal, bêni nintchidou degessâ mordom satchié tani fôdi derregé.
Reste longtemps dans le village, yegé dorô anôou douboussou.
J’y resterai cinq jours et ensuite je reviendrai, tané derô dogossâ fôou doubouzergé nîngéré sagaï roregé.

[269]LES PLANTES


arbre, akké, pl. akka ;
arbre vert, akké zédé ;
arbre mort, akké ntchordo (sec) ;
feuilles, kolou akkéou ;
branches, targaza ;
écorce, afên ;
épines, âlé ;
doum, sôou ;
palmier-doum, sogodoou, sôoudoou ;
palmier-dattier, sogodoou timbéou ;
dattes, timbé ;
dattes du Borkou, timbé Borkoua ;
bois d’ambadj, tororo ;
mil, grain, ngaéla ;
blé, alkam[360] ;
farine, di ;
son, aronko ;
maïs, mâssera ;
champ, lougan, kôlo ;
coton, kouentougo ;
melon, pastèque, eulou ;
arachides, koldjé, koltchi ;
huile d’arachides, empé koltchi ;
oignon, bessel[361] ;
ail, agoulou ;
riz, ris[362] ;
haricots, gâlo, gâlou ;
savonnier, hadjlidj, alôou ;
jujubier, nabag, tchodogo ;
[270]châou, ouedolou ;
tamarin, ardéb, madar ;
karno, kournou ;
makhèt, môdou ;
kréb, degêr ;
bêche, bônou ;
hache, tar, toar ;
je coupe le mil, ngaéla korgé ;
je bats le mil, tani ngaéla torgé ;
vert, zédé ;
sec, ntchordo ;
humide, inneï ;
herbe verte, lé zédé ;
herbe sèche, lé ntchordo ;
mûr, bâfo ;
doux, tchoussou, tchossô ;
amer, ôdo, ouodô.
Les Kreda mangent beaucoup de doum, Karra sôou bodo odégé.
Quand les Kreda n’ont pas de mil, ils mangent du doum, Karra ngaéla beï sôou ouodégé.
Les chrétiens font de l’huile d’arachides, koltcha empé guessérégé nessara.
Les Kreda aiment beaucoup le bétail, Aoussâ reuzô bodo braïntégé.
Ils aiment aussi avoir beaucoup de mil, kolo braïntégé ngaéla monto.
Ils aiment la viande, ini braïntegé.
Quand le mil ne vient pas chez les Kouka, les femmes vont dans les ouadis, creusent dans les fourmilières et apportent le kreb afin de manger, Kouka ngaéla beï tégésso koan derô adéa tourtou mêlé loento (creusent) dégêr gouertêdo[363] ouédégé.
Les Boulala aiment beaucoup le cochon, Boulala gôdou bodo dâko (dakétégé).
[271]Je coupe cet arbre afin de faire manger les feuilles à mes moutons, tani akké aï korgé adenânder kolou akkéou ouôdégé.
Je veux manger des dattes, tani berander timbé bourgé.
Cet homme récolte (coupe) son mil, agné dé ngaéla koregé.

[272]NOMS DE NOMBRE


un, deux, trois, tron, tchou, agozou ;
quatre, cinq, six, touzô, fôou, dessé ;
sept, huit, neuf, toudoussou, osso, issi ;
dix, merdôm, mordôm ;
onze, mordôm satrôn ;
douze, mordôm satchié ;
treize, mordôm sagozé ;
quatorze, mordôm satouzé ;
quinze, mordomé safôoumerdom isafoé ;
seize, mordom isadessé ;
dix-sept, mordom isatoudoussié ;
dix-huit, mordom sossié ;
dix-neuf, mordom saïssié ;
vingt, digidom ;
vingt et un, digidom isatronié ;
vingt-deux, digidom isatchouié ;
trente, merta agozou ;
quarante, merta touzô ;
cinquante, merta fôou ;
soixante, mertadessé ;
soixante-dix, mertatoudoussou ;
quatre-vingts, merta osso ;
quatre-vingt-dix, merta issi ;
cent, kidri (pl. kadra) ;
mille, doubou.
J’ai acheté ce cheval pour 155 thalers, aské aï tani gourssa kidrié mertafôou safôou ior (iober).
Combien vends-tu ce mouton ? Deux gabag, arko aï indigouor tchoassengé fédégé tchou.
Donne-moi 24 thalers et 8 gabag, gourssa digidom satozo fédégé osso tén.
J’ai vu 4.852 vaches, tani ferâ doubou (godou) tozo kadara osso meurtafôou satchou doder.
[273]J’ai cinq gabag. Je vais les donner à mon ami, fédégé fôou taré. Saander iendregé.
Combien veux-tu de ce mil, ngaéla aï fédégâ indikora damo.
Il y a dix ans, ngela mordom bozo tché.
J’ai un thaler. Je cherche du beurre, tani gours taré. Empé kouendregé.
Je serais content si le blanc me donnait 250 thalers, goursa kadara tchou mertafôou bodo aornder tchésô nessara djentô (donnait).

JURONS


Bête morte mauvaise, fils de chien blanc ! Correspond à l’arabe : tis ammek, agafro zonteï kidi tchô mé ou aïanomaou.
Qu’une lance te traverse le foie ! édi mahannom (massennom) ntchéder.
Que la foudre te tue ! kendjeleï ntchi (intchi).
Que la variole te tue ! aré ntchi.
Qu’une maladie inconnue te tue ! bâla hana dendeï ntchi[364].
Tu pues. Que Dieu te tue ! dôdo Allah intchi.

[274]CHANSONS KREDA


No 1.
LougoumLougoum tchosôbon Lougoum est un beau pays.
Ferâvaches montobeaucoup Il y a de nombreux troupeaux de vaches.
Askâchevaux montobeaucoup De nombreux chevaux.
Kendjâcaptifs montobeaucoup De nombreux esclaves.
Iankibijou grand, beaucoup Beaucoup de bijoux.
Adenâmoutons montobeaucoup De nombreux moutons.
Enéchose tiil a derdésultan béïne pas Il y a des choses que ne possède même pas un sultan.
Adâchoses gannatoutes tédrounous avons Nous y avions de tout.
Antchallaparadis dinôoudu monde C’est le paradis du monde.
BintrouNotre pays bidià tout bélsupérieur Notre pays est supérieur à tous les autres.
Kallahantrônotre paix grande Nous y jouissions d’une grande paix,
Dougoulilion dannine pas Il n’y a pas de lions.
Ardiennemi, ennemis askédéà cheval Il n’y a pas de cavaliers ennemis.
Degéssédéils courent dannine pas Qui vous poursuivent.
Mouloufourhyène dannine pas Il n’y a pas de hyènes.
[275]Koroâmorts dannine pas Il n’y a pas de nombreuses morts.
Kézennémaladies dannine pas Il n’y a pas de maladies.
Fôdile baḥr abbantrôde nos pères Le baḥr de nos pères,
Dézéâde nos ntraouaïeux De nos aïeux.
Moskenter[365]nous sommes devenus pauvres Nous a appauvris.
Meskinpauvres djêntoa fait, a rendu Nous a rendus « messakin ».
Onnomaintenant tchosôdoux ientoest devenu Maintenant le baḥr nous est devenu cher.
Fôdibaḥr derodans dossodoelles engendrèrent C’est là que nos mères nous mirent au monde.
Garternous avons grandi Nous y avons grandi.
Dorodans agnénternous sommes devenus des hommes Nous y sommes devenus des hommes.
Ialaenfants fossodernous avons fait Nous y avons créé notre famille.
No 2.
[277]No 3.
No 4.

Note. — Les Dazagada donnent aux Kanembou le nom de Aoussâ (sing : Aouché).

Cette particularité avait fait dire à Nachtigal que les Haoussa, voisins des premiers habitants du Bornou, s’étendaient peut être alors plus vers l’Est qu’aujourd’hui, puisque les Dâza désignaient encore un habitant du Bornou sous le nom de Aousé (pl. Aousa)[381]. De plus, Nachtigal — contestant en cela l’opinion de Barth — ne croyait pas les Boulala apparentés aux Kanembou : il supposait que ces indigènes avaient habité la basse Baṭaḥ avant d’envahir le Kanem.

En se basant sur ces renseignements de Nachtigal, Élisée Reclus a pu établir les considérations suivantes, qui semblent bien hasardées : « Le mouvement de l’Est à l’Ouest qui[281] s’est produit dans le Kanem s’est propagé aussi dans le Bornou. Les Haoussaoua, qui maintenant ont été repoussés dans le bassin du Bénué, paraissent avoir vécu sur les bords du lac Tzâdé, car les habitants de la contrée sont encore désignés par les Dâza sous le nom collectif d’Aoussa, qui n’est justifié que par la tradition[382] ».

Les Boulala ne venaient pas de l’Est quand ils ont entamé la lutte pour la conquête du Kanem. Ils venaient de la région avoisinant l’embouchure du Chari, le Ḥadjer Tious et les îles Karga. C’est là que, forcée de quitter le Kanem, s’était réfugiée avec ses gens une branche cadette de la famille royale. Ces Kanembou se mélangèrent à des Arabes Hémat et furent appelés Boulala ou Bilala, du nom d’un de leurs chefs (Boulal ou Bilal). Plus tard, ils s’emparèrent du Kanem. Comme on le voit, le mouvement d’émigration vers le Bornou n’a pas du tout été provoqué par l’arrivée d’une population venue de l’Est.

D’autre part, ce sont les Kanembou et non les habitants du Bornou qui sont désignés par les Dazagada sous le nom de Aoussâ, et il n’est pas du tout certain que ce nom donné aux Kanembou démontre que les Haoussa aient autrefois habité les bords du Tchad.

Le mot Aoussâ peut en effet s’expliquer. Son singulier est aouché (et non aousé, comme dit Nachtigal). Or, aouché peut avoir deux significations en toubou : aouché, peur ; aou-ché (homme — ne pas) : qui n’est pas un homme[383].

Le pluriel devrait être régulièrement aouchâ. Mais les Toubou passent très facilement de la lettre s aux lettres z et ch, et réciproquement.

Nous allons citer comme exemple le présent du verbe « changer ».

De même, de aouché, peur, on a fait aouzergé, j’ai peur. Enfin, les Oulâd Slimân, qui sont souvent appelés Ouassili et Ouassal par les autres indigènes, sont désignés sous le nom de Ouachila par les Dazagada.

L’accent tonique étant sur la lettre â du pluriel, il n’est donc pas étonnant que aouché ait fait au pluriel aoussâ.


[279]Les documents qui sont donnés ici devront être comparés avec ceux qu’a réunis Barth (Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien, LVI-CI) et dans le glossaire, col. 3, p. 2-294 ; Reinisch, Die einheitliche Ursprung der Sprachen der alten Welt et Gaudefroy-Demombynes, Documents sur les langues de l’Oubangui-Chari, p. 50-94.

[280]On prononce parfois nd et nt.

[281]Le g est toujours dur.

[282]Chanson kreda.

[283]Ils commencent parfois leurs phrases par akôonoo (k) et élbéné (b), qui correspondent à l’arabe goul ké (je dis comme cela). On emploie akôonoo, élbéné et goulké afin d’attirer l’attention — soit qu’il s’agisse d’une affaire un peu compliquée, soit que l’on parle à une personne ne comprenant pas très bien la langue.

Ex. : Je dis que la pluie va tomber — goulké, el matar idor iga’.

[284]C’est ce qui explique l’emploi simultané des pronoms entâ et entaï (toi), segentâ et segentaï (ils, eux), etc.

[285]Chanson kreda.

[286]Correspond à l’arabe chéïtan fi.

[287]Abréviation de tédégé.

[288]Correspond au verbe arabe dar, idour (دار, يدور).

[289]Correspond au verbe arabe ligi, ielga (يلقى, لقى).

[290]Les verbes darégé, je veux, et deregé, je vais, sont souvent employés l’un pour l’autre.

[291]Quand la racine est analogue à celle des deux derniers verbes (bar, der), on néglige souvent de lui adjoindre le suffixe de la première personne du passé.

[292]Correspond au verbe arabe qetel, ieqtel (يقتل, قتل).

[293]La première personne du singulier et la première personne du pluriel sont alors identiques : Je prends, gouônergé, gouondergé ; Nous prenons, gouondergé. On remédie à cet inconvénient en employant le pronom : tani gouendergé, tantâ gouendergé. On pourrait aussi employer la forme suivante : tantâ gouendertégé.

[294]Ce mot semble avoir subi l’influence du verbe arabe sar, aller, marcher, partir.

[295]Il est en effet facile de voir que le passé peut souvent s’obtenir du présent par la suppression de la terminaison .

[296]de addi, « petit, jeune ».

[297]Analogue à l’arabe chèkh.

[298]Ce mot est arabe et est le plus souvent employé.

[299]Le mot digdembé est formé par la contraction de digidom « vingt » et de « grand ».

[300]némanga est peut-être composé des mots « campement » et maï « chef ». Dans ces conditions, la lettre n serait employée par euphonie, et le mot némanga voudrait dire « campement du chef ».

[301]derridé est probablement formé par la contraction de daou « tête » et de erri « tout autour ».

[302]Probablement du touareg. Cf. Ghat : talak’aï ⵜⵍⵈⵉ pauvre, sujet ; Ahaggar talek’k’i ⵜⵍⵆ (coll.) les pauvres ; ellouk’ ⵍⵈ être pauvre.

[303]Les mots marqués d’un astérisque sont empruntés à l’arabe.

[304]Correspond à l’expression arabe : bedouggou el kitab.

[305]Ce mot est employé en arabe : bekorek, je crie, korrorat, cris.

[306]Le mot zédé veut dire « vert ». Le mot merré sert aussi à désigner l’anneau de pied, la chevillère. Beaucoup de femmes indigènes portent en effet des anneaux de pied en laiton.

[307]ambâ, ambaï est probablement une corruption de ammâ, les gens.

[308]ba pour da.

[309]Il semble aussi que les premières lettres t (tané), n (naré), s (segeni) des pronoms personnels, employés comme préfixes du verbe, peuvent servir à indiquer le complément : tani nidrigé, je te tuerai ; médinom tofa, dis-moi ce que tu as à dire ; yégé sofô, rentre dans la case.

[310]Le mot est d’origine arabe : er radjel da, cet homme.

[311]Analogue à l’expression arabe : ligitou el ’afia.

[312]Tché, dans le sens de : il y a, correspond à l’arabe fi.

[313]A probablement comme origine le mot arabe zid.

[314]Correspond à l’arabe ma fi.

[315]De ouni, le feu.

[316]Le mot dintchêda peut se décomposer ainsi : endi (quoi), tché (il y a), da (interrogatif).

[317]De : tougoudi, midi.

[318]daré est une corruption de danni.

[319]Nous avons déjà vu une modification analogue dans : tozonné (tozo denni), ce n’est pas fini.

[320]Correspond à l’arabe : el fagih ieqta’ el kalam.

[321]dakégé, il aime, il veut.

[322]Correspond à l’arabe behimé.

[323]Les troupeaux ne contiennent généralement que le nombre de mâles strictement nécessaire pour la reproduction. Le lait étant la base de la nourriture des nomades, les bêtes à lait (chamelles, vaches, chèvres) sont de beaucoup les plus nombreuses. D’où l’emploi du pluriel féminin pour désigner les troupeaux.

[324]Le masculin est indiqué au moyen du mot anker (mâle), le féminin au moyen du mot édî (femelle, de adé, femme).

[325]Le mot aou doit être une corruption de am. En kanembou, on dit kam, un homme (pl. iam).

[326]On remplace parfois le da interrogatif par ba.

[327]Le verbe djandergé, djantergé, est très employé et a des sens assez divers : faire, payer, obtenir, attraper.

[328]Ce mot a probablement comme origine le nom de koursi, sous lequel on désignait les envoyés du sultan du Ouadaï.

[329]Analogue au verbe arabe akel, iakoul.

[330]Le mot idouro a peut-être subi l’influence du verbe arabe dar, idour, vouloir, chercher. Il est allé pêcher : mecha idor el hout.

[331]indi (quoi) et na (interrogatif). Correspond à l’arabe : chenho chenho ia’rfou (ils connaissent tout).

[332]Du mot arabe tadjer, marchand, commerçant.

[333]bossotergé, ils se battent, ils se font la guerre.

[334]Le mot droub est arabe (ضرب) et signifie : coup, tumeur. Le mot tchorô veut dire : il est sorti.

[335]De aouor, cœur.

[336]Correspond à l’arabe fi gelbi.

[337]Correspond à l’arabe gelb gaoui.

[338]derô (dedans), déd (place, mets).

[339]De ifé, dedans, intérieur.

[340]Mot arabe : el ardh (الارض), la terre, le pays.

[341]Analogue à l’arabe chahr : lune, mois.

[342]fidjeni et loufoïer sont des corruptions de l’arabe el fadjir. Peut-être aussi y a-t-il une relation entre belké et l’arabe bekri.

[343]Arabe : ed daha, ed douhr, el ’icha.

[344]Ar. الظهر.

[345]Ar. العشاء.

[346]Ar. المغرب.

[347]Ar. عسكر.

[348]Ar. جيل.

[349]Karré-dôou, fille de Kreda.

[350]Traduction de l’expression arabe kelam ed dounia, langage de l’univers, expérience.

[351]tédeni est formé de tédégé, il va, et de ni.

[352]Je fais cuire denergé, dentergé, soentergé.

[353]édidi, le bois de la lance, et di.

[354]kossonergé, koussounergé, je lance. C’est pourquoi kosso exprime l’idée de lancer, de jeter, de verser quelque chose : kossozombregé, j’urine. Comparer également énédjengé, il agite, avec kossodjengé, il lance.

[355]Mot à mot : tous les jours de Dieu. Le mot ganna seul est toubou.

[356]Ar. ابدا.

[357]Les noms des jours sont d’origine arabe.

[358]zokergé, zokkergé, partir, changer d’emplacement, se déplacer.

[359]Pour tozo, fini.

[360]Mot arabe : el gamh القمح.

[361]Ar. البصل.

[362]Ar. رز.

[363]Ce mot est peut-être une contraction de kouar têdo : ici viennent.

[364]L’expression correcte est : bâla hana denni entaï intchi. L’expression hana denni signifie : inconnue, que les gens ne connaissent pas. Le mot dendeï est la contraction de denni entaï.

[365]Vient de l’arabe meskin, pauvre, malheureux. La traduction arabe de ce passage est : baḥr abbahatna, baḥr djidoudna meskenna.

[366]Cette expression est kanembou. Exemple : Moustafa Bélleï, Moustafa fils de Béllé ; Moussa Zaraï, Moussa fils de Zara.

[367]Arabe : ’arian, nu.

[368]Surnom arabe : qui tue les chevaux.

[369]Gros fruit comestible donné par un arbre de la brousse.

[370]Herbe à chameau contenant quelques graines comestibles.

[371]Maï denâ signifie : maître du monde.

[372]loulou : cris.

[373]Le midd, (pl. moudd) est un petit panier qui sert de mesure. Il peut contenir quelques kilogrammes de mil ou de farine.

[374]De iob, blesser.

[375]Koreï, cuivre rouge.

[376]Arabe : tchoukouli, trou de voleur.

[377]Korgé : je casse, je coupe.

[378]En arabe, ’èmera.

[379]Arabe الفضة (?).

[380]Arabe مرجان.

[381]Tome II, page 417.

[382]Tome XII.

[383]Ces deux explications sont fort plausibles, étant donnée la faible estime en laquelle les Dazagada tiennent les Kanembou.


[283]LE DIALECTE DES TEDA
ET
LE DIALECTE DES DAZAGADA


Pour montrer ce que l’on sait, en Europe, de la langue toubou, nous ne saurions mieux faire que de reproduire le passage suivant de la brochure de M. René Basset sur la région du Tchad.

« Du côté du Nord, le Kanem et le Ouadaï sont en contact avec les Touaregs parlant un des dialectes du Sud, encore peu connu et par conséquent à étudier, et les Teda ou Tibbou. Nous possédons sur la langue de ceux-ci un nombre un peu plus considérable de documents qu’il faut néanmoins contrôler, mais pas de texte : le vocabulaire inachevé publié par Barth (Centr. afrik. Vokab.) ; les matériaux utilisés par Reinisch dans son ouvrage paradoxal (Der einheitliche Ursprung der Sprachen der alten Welt) ; la notice grammaticale donnée par Fr. Müller (Grundriss der Sprachwissenchaft), et les collections recueillies par Nachtigal[384]. La connaissance complète de cette langue est d’autant plus importante qu’on la tient[284] pour apparentée au Kanouri qui se parle dans le Kanem et le Bornou. »

Notre étude du dialecte des Dazagada, faite surtout dans un but pratique, ne peut-être qu’une petite contribution à la connaissance complète de la langue toubou. Elle a été rédigée sur place, grâce à des entretiens suivis avec des Kreda du Baḥr el Ghazal et du Mourtcha.

Nous avons pu consulter en rentrant en France le Sammlung und Bearbeitung Central-Afrikanischer Vokabularien de Barth, ouvrage qui contient un vocabulaire teda. Nous avons été légèrement déçu en le parcourant et nous avouerons que la comparaison des vocabulaires teda et dazagada a paru confirmer ce que nous avait déjà dit M. René Basset : qu’il fallait quelque peu se méfier de l’oreille de Barth.

Nous avons montré, d’ailleurs, que l’intonation des Toubou induit facilement en erreur l’Européen qui n’a pas l’habitude de leur langue et qu’on ne perçoit, au début, qu’une partie de ce que disent ces indigènes. Il est donc naturel que l’explorateur allemand, qui a étudié trop de langues africaines pour pouvoir les approfondir toutes, ait parfois mal entendu certains mots toubou.

Ceci posé, nous allons comparer rapidement les dialectes teda et dazagada[385]. Voyons, tout d’abord, ce que rapporte Barth au sujet de ses sources de renseignements.

« Pendant notre séjour au Kanem, comme nous fûmes constamment en relations pendant cette partie du voyage avec quelques-unes des fractions méridionales de la tribu teda — tribu répandue sur des espaces immenses et depuis très longtemps établie au Kanem — je mis tout d’abord la main à un glossaire de la langue teda. Il est vraiment dommage que je n’aie pas eu la force[386] et le temps suffisants pour[285] mieux profiter de cette occasion et, en particulier, pour recueillir, de la bouche de ces indigènes, plus de phrases et d’histoires, c’est-à-dire la quintessence de pareilles études linguistiques. C’est vraiment dommage, car je vis par la suite que ce dialecte du Sud présente, du moins dans le vocabulaire, des écarts extraordinaires avec le dialecte du Nord, celui de mon Gathronien, que je connus plus tard et qui est dans l’ensemble beaucoup plus pur que l’autre. Le résultat de cette première connaissance de la langue teda fut de voir en somme très clairement que cette langue était, quant aux racines, étroitement apparentée à la langue kanouri et c’est cette conviction que j’exprimai dans une lettre adressée à M. le professeur Richard Lepsius[387]. »

La langue est la même chez les Teda et les Dazagada, quoiqu’il y ait des différences très sensibles dans le vocabulaire. Nachtigal, dit d’ailleurs, que l’affinité des deux idiomes toubous saute immédiatement aux yeux et que, à tous les points de vue, ils se présentent au savant comme des dialectes d’une même langue. Il ajoute aussi que certaines divergences très nettes dans le vocabulaire font paraître le dazagada comme étant le plus jeune et le plus développé.

Le vocabulaire dazagada a subi quelque peu l’influence arabe, mais les mots empruntés à cette dernière langue sont surtout ceux que nous retrouvons chez toutes les populations[286] musulmanes de cette partie de l’Afrique. Il est d’ailleurs fort probable que le dialecte teda parlé à Gathron a subi la même influence. Le vocabulaire de Barth contient, en effet, quelques mots arabes, que l’explorateur n’a pas pu éliminer parce que les termes correspondants n’existaient pas en teda. Barth n’a du reste pas signalé tous les mots qui ont cette origine. Citons, entre autres :

De l’arabe
 
djaour-énerik, je demande conseil, je conseille, chaour, consulter.
debanerik, j’abats, je tue, debaḥ, égorger.
sâga elikidé, l’année prochaine, sena el idji[388], l’année prochaine.
kobou lanergé, je teins la chemise, loun, couleur.

Par contre, c’est à tort que Barth assigne une origine arabe à certains mots teda. Si le mot ntom (de : vous, votre) ressemble au mot arabe entoum (vous), c’est pure coïncidence. Le mot ntom — nous le verrons plus loin — s’explique très bien par le mécanisme de la langue toubou, et d’ailleurs les Arabes du Tchad ne disent pas entoum, mais entou.

De même, si le mot kaserik ressemble au mot arabe kesser, c’est que Barth a mal interprété une phrase teda :

Tané denna kasserik, veut dire : je suis désobéissant.

Barth croyant que kasserik est le verbe arabe kesser, briser, casser, l’analyse ainsi : je brise l’ordre. Or la traduction exacte de Tané denna kassergé, est : je ne fais rien.

Il peut paraître étonnant que Barth se soit ainsi mépris sur un mot d’un usage aussi constant que denna (denni, denna : ne pas). Il donne en effet le mot tanen pour rendre la négation. L’explorateur ne semble pas s’être rendu compte que le t et le d sont souvent employés l’un pour l’autre. D’ailleurs, comme il a parfois mal entendu, il est[287] tout naturel qu’il ait aussi mal interprété. Nous relèverons plus loin quelques petites erreurs de son vocabulaire.

Certains mots teda et dazagada ne diffèrent que très peu. Ainsi la lettre initiale h du teda est souvent remplacée par la lettre f en dazagada.

Teda Dazagada
   
hékké, demain, fekké.
lehilla, argent, lefêlla.
déhi, sueur, défi.
nohaderik, je dis, fadrégé.

La même lettre h du teda peut aussi être remplacée par la lettre s en dazagada.

Teda Dazagada
   
hôgodé, après-demain, sâgadé.
henoua, hentoua, son, ses, seun, sontô.

La même lettre k du teda est parfois remplacée par la lettre g en dazagada[389].

Teda Dazagada
   
kasoukou, marché, kâssogo.
kazergé, je ris, gâzergé.

La même lettre k du teda est parfois aussi remplacée, en dazagada, par la lettre tch ou un son analogue.

Teda Dazagada
   
késou, bon, tchésô.
toulkeni, il lave, il se lave, toultchingé.

Enfin, le mot dazagada peut s’obtenir du mot teda par la suppression de certaines lettres, le b par exemple[390].

[288]Teda Dazagada
   
debona, chant, dona.
nebraï, vous, narâï.
sôbou, palmier-doum, sôou.
kobergé, je coupe, korgé.
tobergé, je bats, je casse, torgé.

Passons maintenant aux différences qui peuvent exister entre les pronoms et les verbes. Le tableau suivant montre, d’une façon très claire, les relations qui existent, en dazagada, entre les pronoms personnels, les pronoms possessifs et les suffixes usités pour la conjugaison des verbes.

Pron. personnels Pron. possessifs Suff. du présent Suff. du passé
       
tani nder ergé er
entâ, nâré nom engé om
segeni seun ô
tantâ tantâou, ntrâou tergé ter
nentâ, narâï ntom tengé tom
segentâ sontô tegé

Les suffixes engé, tengé sont des modifications des suffixes omgé, et tomgé, lesquels devraient régulièrement être employés. Cela ressort nettement des exemples des verbes négatifs donnés par Barth.

Il suffit, en effet, de supprimer la terminaison négative ni (correspondant à notre enné) pour obtenir la forme régulière, qui est :

boumgé, au lieu de boungé
boutoumgé, boutoungé

De plus, nous avons vu que, dans la conversation, on supprimait parfois la terminaison des verbes au présent. Or, dans ces conditions-là, on n’a jamais la terminaison oun ou toun, mais oum et toum.

[289]Sais-tu monter a cheval ? entâ hananem migi da

Cela encore semble donc confirmer ce qui a été dit plus haut.

Il suffit de jeter un coup d’œil sur le tableau des pronoms et des suffixes des verbes pour voir que le pluriel s’obtient du singulier par l’adjonction de t.

Le mot ntom s’explique donc fort bien.

Les pronoms sont à peu près les mêmes en teda et en dazagada.

Pour les verbes, Barth a parfois mal entendu et mal interprété.

Les exemples de verbes négatifs cités par Barth confirment la règle que nous avons donnée pour la conjugaison des verbes.

En effet, en supprimant la terminaison négative n, ni, in, et en ajoutant le , nous obtenons notre conjugaison.

Ainsi, pour le verbe, boregé (je mange), nous allons mettre en regard le présent négatif de Barth et le présent du verbe dazagada.

Teda Dazagada
   
bouri-n boregé, je mange
boumo-ni boungé, tu manges
kébou-in ouôgé, djôgé[391], il mange
bouteri-n bedergé, nous mangeons
boutoumou-ni bedengé vous mangez
keboute-n ouôdégé, djôdégé[391], ils mangent.

Le reste (noms, adjectifs, prépositions, etc.), est à peu près semblable dans l’étude de Barth et dans la nôtre.

Nous allons terminer par quelques exemples, pris dans le vocabulaire de Barth, afin de montrer qu’il ne faut pas se tenir d’une façon trop rigoureuse aux interprétations de l’explorateur. Celui-ci en convient lui-même, d’ailleurs, car les[290] mots « auffallend, unsicher » et les points d’interrogation reviennent fréquemment sous sa plume.

Que devons-nous faire ? inaï indi kissetri.

Barth n’a pas su reconnaître dans kessedrégé le verbe kesser, faire — il attribuait à ce mot une origine arabe — et il croit que kissetri est la 3e personne du singulier.

Au secours ! kôrroro denneri.

Barth croit que kôrroro vient de kourtergé, j’apporte. En dazagada, kôrroro donergé : je pousse (je chante) des cris.

Le fruit mûrit, ounnou bahaougé.

Barth croit que ounnou est un nom de fruit.

En dazagada, onno bâfogé : maintenant il devient mûr.

Le fruit est encore vert, tinni bafeni.

Barth croit que baf-e-n-i n’est pas une vraie forme teda.

En dazagada, bafenné : il n’est pas mûr[392].

Nous aurions bien voulu parcourir les collections de vocabulaires recueillis par Nachtigal, car la lecture d’un pareil travail éclaire toujours certains points restés obscurs et provoque des remarques intéressantes : nous n’avons malheureusement pas pu nous le procurer et nous le regrettons fort.


[384]M. René Basset nous a également signalé le livre de M. Gaudefroy-Demombynes : Documents sur les langues de l’Oubangui-Chari. Ce travail, que l’auteur a bien voulu nous envoyer, contient les vocabulaires recueillis par le Dr Decorse dans la région du Tchad. En ce qui concerne la langue des Toubou, il donne les indications fournies sur le Teda par Reinisch, les renseignements particuliers du Dr Decorse, et un vocabulaire gourân recueilli par un interprète militaire et communiqué par M. René Basset.

[385]Nous allons simplement exposer les quelques remarques que nous avons pu faire à ce sujet. Nous renvoyons d’ailleurs bien volontiers au chapitre de Nachtigal intitulé Zusammengehörigkeit der beiden Tubu-Dialecte (tome II de sa relation, page 196).

[386]Barth était à ce moment-là très affaibli par la fièvre.

[387]Tome I, Einleitung, X. Nous avons déjà vu que le kanembou-kanouri et le toubou sont deux langues de la même famille. Il y a également d’étonnantes analogies de vocabulaire entre le toubou et le tar lis, ou langue des Lisi (Boulala, Babalia, Kouka, Médogo). Nous en parlons par expérience, et la chose nous a d’ailleurs d’autant plus frappé que nous ne connaissions que quelques mots tar lis.

toubou tar lis
   
bon, gâlé, ngâlé, ngela ;
grand, ,  ;
petit, addi, addé, ouâdé ;
viens, ir, iourrou, ourrou, our ;
pirogue, ndalé, ntalé, tâlé, etc.

[388]La forme correcte est : sena el tedji.

[389]Nous avons d’ailleurs déjà vu que, en dazagada, le k et le g sont souvent employés l’un pour l’autre.

[390]Nous avons déjà vu que les exemples de cette nature sont assez fréquents dans le dialecte dazagada lui-même.

[391]Suppression du b, transformation du k en dj et du t en d.

[392]Nous avons déjà vu, par les exemples, qu’on peut très facilement former un verbe d’un adjectif. dôna, chant, donergué, je chante ; loulou, cris, loulougé, il crie.


[291]TROISIÈME PARTIE


LES LISI


I

LES BOULALA


LE ROYAUME DE GAOGA

Léon l’Africain avait signalé le pays de Gaoga, situé entre le royaume du Bornou et celui de Nubie. Par suite de l’analogie qui existait entre ce nom et celui de la capitale du Songhaï (Gao, Gaouo, Gogo), on avait cru pendant longtemps qu’il s’agissait de ce dernier royaume. Barth réfuta cette opinion : « Après un examen sérieux des assertions de Léon, dit-il, il est hors de doute pour moi que son Gaoga était le nom de la dynastie fondée chez les Kouka par les Boulala — maîtres du littoral du Fitri — en même temps que leur capitale, Yaouo (Djaouo) ; car, ainsi que nous[292] l’avons vu, cette dynastie avait fondé, au XVIe siècle, un puissant royaume au nord-est du Tchad ».

Cette hypothèse de Barth n’est pas acceptable. Nous verrons en effet plus loin que les Boulala étaient tout d’abord installés au Kanem, et qu’ils furent refoulés dans le Baḥr el Ghazal par les Toundjour. Ceux-ci venaient du Ouadaï, d’où ils avaient été chassés par ʿAbd el Kerim ben Djamé, qui venait d’y établir sa domination. Plus tard, les Boulala quittèrent le Baḥr el Ghazal pour aller faire la conquête du Fitri, où régnaient alors les Kouka. Il est donc bien évident que l’établissement des Boulala à Yao, la capitale du Fitri, est postérieur à l’établissement au Ouadaï de la dynastie de ʿAbd el Kerim ben Djamé.

Or, Barth dit que, d’après la tradition indigène, le royaume des Toundjour fut conquis par ʿAbd el Kerim en l’an 1020 de l’hégire (année 1611 de notre ère). Nachtigal, de son côté, croit que ʿAbd el Kerim a régné au Ouadaï de 1635 à 1655. Par conséquent, l’établissement des Boulala au Fitri est du XVIIe siècle.

D’autre part, Léon l’Africain fut pris par des corsaires chrétiens et amené à Rome en 1517, une centaine d’années environ avant l’invasion du Fitri par les Boulala.

Donc en admettant avec Barth que Gaoga est le nom d’une dynastie, il n’est pas possible que ce soit celui d’une dynastie boulala installée à Yao. Selon nous, le royaume de Gaoga n’est autre que celui du Kânem[393], où les Boulala régnaient depuis un siècle environ, au moment du voyage de Léon en Afrique. Il importe cependant de discuter les deux hypothèses, et c’est pourquoi nous allons essayer de justifier, successivement, l’opinion de Barth (royaume de Gaoga ayant son[293] centre à Yao) et la nôtre (royaume de Gaoga s’identifiant avec celui du Kanem).

Barth croit que le mot de Gaoga vient du nom de la capitale du Fitri, Yao. Voyons comment le fait pourrait s’expliquer.

En tar lis (langue des Kouka, Médogo, Boulala), la terminaison du pluriel, [394], ajoutée à un nom de pays ou de tribu, sert à désigner les gens de ce pays ou de cette tribu.

Kanembou, Kanembegé.
Haddad, Noégé.
Bornouans, Bornougé.
Boulala, Mâga, Mâgga, Mâggé.

Par analogie, les habitants de Yao auraient été désignés sous le nom de Yaogé, Yaoga — ou Gaoga — et ce nom aurait même été étendu aux habitants du Fitri.

Léon l’Africain dit que ce royaume de Gaoga avait environ 500 milles de l’Ouest à l’Est, et à peu près autant du Sud au Nord. Les renseignements qu’il donne sur le pays sont du reste assez vagues. Il dit que les habitants « sont plutôt sans esprit qu’autrement » et que ceux qui habitent dans les montagnes « couvrent leurs parties honteuses avec quelques peaux ». Ces gens-là étaient pasteurs. La dynastie royale descendait d’un ancien esclave, originaire du pays de Gaoga. Celui-ci avait assassiné son maître, un riche marchand étranger, et, grâce aux ressources qu’il s’était ainsi procurées, avait réussi à établir sa domination dans le pays. Le roi qui régnait, à l’époque de Léon, était un nommé Homara, bon musulman et en relations avec le Caire.

Il est très difficile, comme on le voit, de préciser la position exacte de ce royaume de Gaoga. Mais, si l’on veut admettre, avec Barth, que le centre en était la région de Yao, on peut alors donner les explications suivantes.

Les premiers habitants connus du Fitri, du Médogo et des[294] régions comprises entre Boullong et l’Abou Telfan, appartenaient à la même famille. Le pays occupé par eux avait à peu près 150 kilomètres de l’Est à l’Ouest, et un peu moins du Nord au Sud. Ces indigènes ont actuellement pour descendants : les Abou Semen, au Fitri ; les Médogo ; les Kouka un peu partout et plus particulièrement dans la Batah ; les Kenga dans la région Boullong-Mattaïa-Aboutiour ; enfin d’autres indigènes, très mélangés, qui habitent le pays s’étendant jusqu’à l’Abou Telfan. Ils parlent tous deux langues, très proches, tar lis et kenga, ou des dialectes intermédiaires qui varient parfois de village en village.

Les indigènes de la région comprise entre Boullong et l’Abou Telfan habitent au pied des montagnes et sont restés fétichistes. Les Abou Semen ont également conservé quelques pratiques païennes. Ils sont tous peu intelligents et abusent de la merissé (bière de mil).

La population qui semble avoir été la plus puissante autrefois est celle des Kouka, qui régna au Fitri sur les Abou Semen, jusqu’à l’arrivée des Boulala. Le sultan des Kouka était en dernier lieu ʿAli Dinâr Gargâ, qui devait vraisemblablement régner à Yao, le centre naturel du Fitri.

On pourrait donc supposer que, au temps de Léon, ces Kouka ont été en bonnes relations avec leurs frères de l’Est et du Sud et qu’ils ont même exercé une espèce de suprématie dans toute cette région. On peut d’ailleurs arguer, à l’appui de cette thèse, que la tradition baguirmienne signale les Boulala, maîtres du Fitri, comme suzerains des Pouls et autres populations habitant la région au nord du Ba Batchikam. Car il nous faut dire que le royaume du Baguirmi n’existait pas encore : les Kenga qui devaient le fonder habitaient alors la région de Mataïa, et Nachtigal croit que le premier chef kenga venu au Baguirmi, Birni Bessé, régna de 1522 à 1526. Nous avons déjà montré que les maîtres du Fitri ne pouvaient pas alors être des Boulala. Ces indigènes étaient des Kouka, qui avaient étendu leur suprématie jusque[295] dans les pays habités par des populations d’une autre race que la leur.

L’étendue du pays, qui aurait reconnu l’influence des Kouka, se trouve ainsi singulièrement élargie et on pourrait s’expliquer davantage le chiffre de 500 milles donné par Léon.

Il nous faut noter également que, d’après la tradition, les Kouka étaient déjà musulmans depuis longtemps. Notons encore qu’il y avait au Fitri, en même temps que les Kouka et les Abou Semen, les Am Melki (ou Ab Melki), dont les descendants habitent encore Kessi et Yao. Ces indigènes se prétendent d’origine arabe (tribu Hémat). Ils avaient donné leur nom à la lagune, qui s’appelait alors Baḥr Am Melki, ou Baḥr el Melik. Or, comme le sultan des Kouka portait le titre de melik, ce nom de Am Melki (gens du roi) est très curieux. Cela laisserait-il supposer que les Kouka et les Am Melki étaient étroitement unis et que les sultans kouka étaient d’origine arabe ?... Le cas ne serait pas isolé dans l’histoire de toute cette partie de l’Afrique, les rois du Bornou et du Ouadaï étant d’origine arabe. Un fakih, très au courant de l’histoire du pays, nous affirmait même que les descendants de Ḥassen el Kouk, les Kouka, étaient d’origine arabe. Il se trompait, mais il se pourrait fort bien qu’il ait existé autrefois des relations très étroites entre Kouka et Arabes.

Nous avons indiqué les raisons qui militent en faveur de la thèse de Barth. Reste à montrer maintenant celles qui feraient croire que le royaume de Gaoga était celui du Kanem.

Notons tout d’abord que ce dernier royaume n’est pas mentionné par Léon l’Africain. Il existait pourtant, au moment où ce voyageur visitait l’Afrique, c’est-à-dire au début du XVIe siècle. Nous avons vu que les Boulala y régnaient depuis une centaine d’années environ : ils avaient chassé de ce pays les princes de la branche aînée, qui avaient alors fondé le royaume voisin du Bornou. On a donc le droit de s’étonner que le Kanem ne soit pas mentionné.

[296]Voyons maintenant quelle est la situation géographique du royaume de Gaoga. « L’Afrique, dit Léon, prend son commencement aux branches qui proviennent du lac du désert de Gaoga, c’est à savoir devers le midi. » Ce lac est apparemment le lac Tchad. « Gaoga, continue Léon, est un royaume qui confine avec celui du Borno du côté du Ponant, s’étendant devers Levant jusque sur les frontières du royaume de Nubie, qui est sur le fleuve du Nil ; de la partie du Midi se termine avec un désert qui se joint à un détour que fait le Nil, et devers Tramontane finit aux déserts de Serta et bornes d’Égypte. » Ce détour que fait le Nil semble être tout simplement le Chari. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce sujet, de rappeler ce que dit Léon sur l’origine du Niger : « Le fleuve Niger dresse son cours par le milieu de la terre des Noirs, lequel sort en un désert appelé Seu ; c’est à savoir, du côté du levant, prenant son commencement dans un grand lac, puis vient à se détourner devers ponant, jusqu’à ce qu’il se joint avec l’Océan ; et, selon qu’affirment et nous donnent à entendre nos cosmographes, le Niger est un bras provenant du Nil, lequel, se perdant sous terre, vient surgir en ce lieu-là, formant ce lac. Combien que plusieurs soient d’opinion que ce fleuve sort de quelques montagnes, et courant vers l’occident, se convertit en un lac ».

Il paraît donc possible, au point de vue géographique, d’identifier le royaume de Gaoga avec celui du Kanem. Voici maintenant quelques autres coïncidences.

Homar, seigneur de Gaoga, était l’ennemi du sultan Abran, qui régnait au Bornou. Or, nous savons que les Boulala du Kanem et les Kanouri du Bornou furent toujours en lutte.

Après avoir parlé de diverses langues indigènes, Léon remarque que « une autre est observée au royaume de Borno, qui suit de bien près celle dont on se sert en Gaoga. » Ce fait semble démolir l’hypothèse de Barth relative au royaume du Fitri. Nous avons vu, en effet, que les sultans de Yao ne pouvaient pas être des Boulala et que, selon[297] toute apparence, ils étaient Kouka. Or, la langue de cette dernière tribu, le tar lis, est bien différente de la langue du Bornou, alors que la langue du Kanem — ou kanembou — et celle du Bornou — ou kanouri — sont presque identiques.

Signalons également que l’histoire de ce captif, originaire de Gaoga, qui avait volé la liberté des habitants de ce pays, une centaine d’années avant le voyage de Léon, rappelle un peu la conquête du Kanem, à peu près vers la même époque, par la tribu des Boulala, originaire du Kanem.

Les habitants de Gaoga nous sont représentés comme ayant l’habitude « de mener paître les bœufs et brebis ». Cela paraît naturel au Kanem ; cela le semble beaucoup moins dans la région de la lagune Fitri.

Les montagnes du pays de Gaoga, dont parle Léon, seraient celles qui se trouvent dans la région d’Aouni et de Moïto[395].

Ajoutons encore qu’il n’est point étonnant que la puissance des Boulala, maîtres du Kanem, ait pu prendre l’extension indiquée par le voyageur : Léon dit que la terre Noire est divisée en quinze royaumes et qu’ils « se sont tous quinze soumis à la puissance de trois rois ; c’est à savoir de Tombut, lequel en tient et possède la plus grande partie ;[298] du roi de Borno, qui en tient le moindre, et l’autre partie est entre les mains du royaume de Gaoga. »

Il n’est pas possible que ce qui vient d’être rapporté au sujet de Gaoga puisse s’appliquer au pays commandé par le sultan de Yao : il semble, en effet, bien difficile que les régions montagneuses, situées à l’est et au sud du Fitri, aient pu être soumises par les Kouka.

Notons aussi, en dernier lieu, que les Toubou désignent les Bornouans sous le nom de Agâ et les Bornouans du Kanem (ou Dalatoua) sous le nom de Kagâ. Ce dernier nom, qui peut parfois être prononcé Gagâ, ressemble beaucoup à Gaoga.

C’est pourquoi, en définitive, nous croyons devoir identifier le royaume de Gaoga avec celui du Kanem[396].

Barth était persuadé, comme Nachtigal, du reste, que la tribu des Boulala était partie du Fitri pour aller faire la conquête du Kanem. Selon lui, la puissance des Boulala se serait dès lors étendue sur le Kanem et sur les pays à l’est du Tchad : le centre de leur royaume aurait été Yao.

Or, nous montrerons que les Boulala ne sont venus au Fitri qu’après avoir été chassés du Kanem par les Toundjour. De plus, l’hypothèse d’un royaume de Gaoga, fondé par les Kouka, est à rejeter. Il ne reste donc plus que la solution indiquée, qui semble être la seule plausible.

Ceci dit, voyons quel fut le rôle joué par les Kouka, au temps où cette tribu commandait au Fitri.

Au XVe siècle, les Kouka du Fitri prélevaient un impôt régulier sur les Pouls qui habitaient la région nord du Baguirmi actuel. Les diverses tribus arabes qui vivaient dans le pays (Assâlé, Khouzam, Êsselâ, Oulâd Mousa, Daggageré)[299] étaient parfois aussi obligées de payer un tribut.

Vers la fin du XVe ou le commencement du XVIe siècle, les Kenga, venus de l’Est, apparurent dans le pays. Ils nouèrent des relations amicales avec les Pouls et les protégèrent contre les Kouka. Il est vrai qu’ils exigèrent pour eux le tribut payé autrefois par les Pouls aux sultans du Fitri.

La lutte entre Baguirmiens et Kouka fut loin d’être favorable à ces derniers. Les chefs Birni Bessé (1522-1536), Loubatko (1536-1548), repoussèrent les attaques des Kouka. Mâlo (1548-1568) qui prit le titre de mbang et créa les grands dignitaires du Baguirmi, agrandit les conquêtes de ses prédécesseurs. Il réussit également à faire payer un tribut aux Kouka et aux gens du Médogo. C’est vers cette époque-là, d’ailleurs, que le roi du Bornou Idris Amsamé (1571-1603), réunit pour un temps le Fitri à son royaume. Ainsi pris entre les Bornouans et les Baguirmiens, les Kouka ne pouvaient plus songer, comme par le passé, à faire des incursions dans les pays voisins. C’est pourquoi ils se montrèrent si durs envers les malheureux Abou Semen.

Le mbang Bourgoumanda (1635-1665) dirigea une expédition vers le Borkou et Kawar, en passant par le Médogo, le Fitri et le Baḥr el Ghazal.

C’est probablement vers cette époque-là que les Boulala vinrent conquérir le Fitri.

HISTORIQUE DE LA POPULATION BOULALA

Barth écrivait, dans sa relation, que les Boulala étaient une fraction des Kanouri. D’après lui, cette tribu fonda son empire sur le territoire des Kouka, une race qui avait eu autrefois une grande puissance, lorsqu’elle possédait tout le pays à l’est du Baguirmi jusque loin dans l’intérieur du Darfour ; sa principale résidence était dans l’endroit appelé Chebina, sur le Chebina ; actuellement, elle est sur le territoire[300] de Fitri[397]. Il ajoute plus haut que les Boulala étaient conduits par Djêl, surnommé Chékomêmi (d’après sa mère Chékoma)[398].

Natchtigal contesta en partie les allégations de Barth. Il était pourtant certain que la tribu des Boulala avait séjourné autrefois au Kanem : le fait était rapporté par la tradition et par les chroniques, et Nachtigal avait d’ailleurs trouvé trop de traces du passage des Boulala dans cette région pour ne pas l’admettre. Mais il ne croyait pas que ces indigènes fussent des Kanori. D’après lui, le point de départ des Boulala avait été la région de la Batah et du Fitri : ils étaient partis de là pour envahir le Kanem et ils avaient forcé les rois de ce pays à transporter le siège de leur gouvernement au Bornou ; plus tard, ils avaient émigré vers le lac Fitri, en laissant au Kanem quelques-uns des leurs (Nguedjim) et quelques Kouka, originaires du Ouadaï et venus autrefois avec eux.

Voici, d’ailleurs, ce que pensait Nachtigal de l’origine kanouri assignée par Barth aux Boulala : « Cela m’avait toujours paru invraisemblable, dit-il, car il n’était pas admissible, si ces gens-là avaient si longtemps habité le Kanem et étaient encore si proches du Bornou, qu’ils eussent oublié complètement leur langue maternelle, le kanouri »[399]. Natchtigal ajoutait, au surplus, que l’opinion de Barth avait été « énergiquement combattue » par le sultan boulala Djourab : ce dernier disait que les Boulala étaient le produit d’un mélange de Kouka et d’Arabes Oulâd Hemed, et ce fait expliquait, d’après lui, pourquoi les Boulala connaissaient à la fois la langue kouka et la langue arabe. Nachtigal terminait enfin en disant qu’un grand État boulala avait réuni à un moment donné « les territoires des Kouka, du Fitri et du Kanem ».

[301]On peut s’étonner qu’un prince instruit comme l’était Djourab, ait pu donner de pareils renseignements à Nachtigal. Il n’était cependant pas rare de trouver, de son temps, des Boulala qui savaient encore quelques mots de kanouri, et la tradition, alors comme maintenant, confirmait ce qu’avait déjà dit Barth au sujet de l’origine des Boulala. Il est vrai que la population boulala avait été fortement modifiée par des mélanges avec les Oulâd Hemed, les Toubou, les Kouka et les Abou Semen. L’influence de ces deux dernières populations avait même été prépondérante et avait contribué à donner aux Boulala la plupart des caractères qu’ils présentent encore actuellement.

L’opinion de Djourab peut donc s’expliquer. Elle a profondément étonné cependant le sultan des Boulala et ses fagara lorsqu’ils l’ont connue, car, d’après eux, c’est Barth qui a raison : les Boulala sont bien d’origine kanouri, ou plutôt, pour être plus précis, d’origine kanembou.

Ce sont des Kanembou qui, après avoir quitté le Kanem, ont vite formé, par suite de leur mélange avec des Arabes Hémat, une tribu particulière, celle des Boulala. Ils ont ensuite envahi le Kanem et forcé les rois de ce pays à fuir au Bornou. Plus tard, après avoir été vaincus et soumis par les Bornouans, ceux-là mêmes qu’ils avaient chassé du Kanem, ils furent expulsés de ce pays par les Toundjour, venus du Ouadaï. Réfugiés au Baḥr el Ghazal, ils le quittèrent pour envahir le Fitri, vainquirent les Kouka, se mélangèrent à eux et aux Abou Semen, et perdirent peu à peu l’usage du kanembou[400]. Aujourd’hui ils parlent tous le tar lis et généralement aussi l’arabe.

Telle est la version conforme non seulement à la tradition boulala, mais encore aux traditions kanembou, toundjour et kouka. Elle nous a été certifiée par le sultan du Fitri et ses[302] fagara, et elle est confirmée d’ailleurs par la généalogie des sultans boulala.

Pour les 18 ou 19 premiers sultans, la généalogie boulala coïncide presque entièrement avec la généalogie bornouane de Barth[401]. Nous les donnons toutes deux ci-dessous.

Généalogie bornouane Généalogie boulala
   
1. Saef fils (supposé) de Dhou-Yazan. 20 années de règne 1. Moḥammed Sêf Allah, appelé aussi Moḥammed el Kebir el Birnaoui.
2. Ibrahim (Biram) ben Saef. 16 2. Ibrahima.
3. Doukou (Dougou) ben Ibrahim. 3. Daqoui.
4. Founê ben Dougou. 60 4. Fena.
5. Aritsô ben Founê. 50 5. Araso.
6. Katôri ben Aritso. 6. Kader.
7. Adyôma (Ayôma) ben Katôri. 20 7. Ouaïma.
8. Bouloû ben Ayôma. 16 8. Bouloua.
9. Arki ben Bouloû. 44 9. Araki.
10. Choû (Hoûa) ben Arki. 4 10. Baïsso.
11. Selma’a (Selma), ou ʿAbd el Djelil ben Choû. 4 11. ʿAbdoullahi el Djelil.
12. Houmê (Oumê) ben ʿAbd el Djelil. 1086-1097 12. Amena.
13. Doûnama ben Houmê. 1098-1150 13. Ed Denama.
14. Bîri ben Doûnama. 1151-1176 14. Bir.
15. ʿAbd Allah (Dâla) ben Bikorou fils de Diri. 1177-1193 15. ʿAbdoullahi.
16. Selma’a ou ʿAbd el Djelil ben Bikorou. 1194-1220 16. Amena.
17. Dounama ou Aḥmed ben Selma’a, appelé (du nom de sa mère) Dibbalâmi. 1221-1259 17. Ed Denama.
18. Kadê ou ʿAbd el Kadim ben Dounama (?) 1259-1288
19. Bîri (Ibrahim) ben Dounama. 1288-1306 18. Ibrahim.
20. Nikâlé (Ibrahim) ben Biri. 1307-1326 19. Ali.

La généalogie boulala, qui nous a été présentée par Ḥassen Abou Sekkin, fait remonter ses sultans au roi Sêf, appelé ici Moḥammed Sêf Allah et qui porte également par ailleurs[303] le nom de Moḥammed el Kebir el Birnaoui. Ce Sêf Allah est le fondateur du birni (forteresse) de Ndjimi : d’où son surnom de El Birnaoui[402].

On voit que, jusqu’à Ibrahim ben Dounama, les deux généalogies sont presque identiques. Après Ibrahim, elles ne concordent plus. La généalogie boulala est d’ailleurs, à partir de ce moment-là, manifestement incomplète et même inexacte. Elle est incomplète parce que, en partant de Ibrahim ben Dounama, les Bornouans comptent encore cinquante sultans jusqu’au cheïkh ʿAmer ben el Kanemi, alors que les Boulala n’en comptent qu’une vingtaine jusqu’à Djourab, contemporain du cheïkh ʿAmer (20 sultans pour une période de près de 600 ans). Elle est surtout incomplète parce qu’elle ne contient pas les noms de sultans boulala notoires, comme Boulal et ʿAbd el Djelil, et de sultans boulala dont le souvenir est resté au Kanem, et dont les chansons kanembou font mention (Ḥassen, Derbali, Kalo etc.). Elle est inexacte enfin parce qu’elle contient le nom de Idris Ansamé, ce roi du Bornou auquel se rapporte la chronique découverte par Barth, qui n’était pas boulala.

Ibrahim ben Denama est porté sur la généalogie boulala comme ayant un fils appelé ʿAli. De plus, les Boulala se seraient séparés des maîtres du Kanem sous la conduite d’un chef nommé ʿAli Gatel Magabirna[403]. Il semble donc que c’est bien Ibrahim ben Denama qui fut le dernier sultan commun aux Kanembou et à ceux qui devaient plus tard s’appeler Boulala. La séparation aurait eu lieu par conséquent après le règne d’Ibrahim, c’est-à-dire au commencement du XIVe siècle.

Tout ce que nous avons pu savoir, au sujet de cette séparation, c’est que, après la mort d’un roi du Kanem, ses trois enfants ne s’accordèrent pas. L’aîné resta au Kanem, tandis que les deux autres quittèrent le pays avec leurs gens. Ils[304] allèrent se fixer au sud-est du Tchad, tout près de la région appelée Karga, dans le pays situé sur la rive droite du Chari et où se trouve le Ḥadjer Tious, appelé aussi Ḥadjer el Lamis.

Les Kanembou du cadet devaient former plus tard la tribu des Babalia. Ceux du plus jeune(ʿAli Gatel Magabirna) étaient le noyau de la future tribu des Boulala. Les gens de ʿAli se mélangèrent à six fractions de la tribu arabe des Hémat (dont les Oulad Hemed font partie). C’est pourquoi les Boulala parlent généralement tous l’arabe.

Le nom de Boulala (ou Bilala) vient de ce que l’un des successeurs de ʿAli s’appelait Boulal (ou Bilal). Boulala, Bilala voulait donc dire « gens de Boulal, de Bilal ». Les exemples de ce genre-là sont d’ailleurs très nombreux. Citons quelques-unes des tribus dont le nom a été formé d’une façon analogue : Kouka, de Ḥassen el Kouk ; Dagana, de ʿOthman abou Diguen ; Assâlé, de ʿAli el Êsselé ; Yessiyé, de Isa, etc. Mais ce nom de Boulala, qui, d’après Nachtigal, ne comprendrait que les habitants du Fitri, est antérieur à l’invasion du Kanem par les Kanembou mélangés d’Arabes qui nous occupent, et, à plus forte raison, antérieur à leur invasion du Fitri.

Barth avait été surpris de ne pas trouver de singulier au mot Boulala. Cela tient peut-être à ce que les indigènes disent parfois, Ana Boulala, Ana Kouka, Ana Dagana, Ana Dadjo, etc., au lieu de Ana Boulalaï, Ana Koukaï, Ana Dagani, Ana Didjaï, etc. Mais c’est le singulier qui est le plus souvent employé, et l’on dit Boulali, Bilali, Boulalaï, Bilalaï (et non Boulaloui).

Ces Kanembou arabisés, ces Boulala, prirent vite un caractère particulier. Ils devinrent célèbres par leur turbulence et leur ardeur guerrière, et ne tardèrent pas à attaquer les Kanembou du Kanem. La branche aînée, qui régnait à Ndjimi, était d’ailleurs affaiblie par des dissensions intestines. Cela permit aux Boulala de prendre une offensive victorieuse.

Nous avons déjà vu, à propos du Kanem, les péripéties de[305] cette lutte. Le roi Daoud (1377-1386) fut tué, trois de ses successeurs eurent le même sort, et le quatrième, ʿOtmân ben Idris (1391-1392), transporta le siège du gouvernement au Bornou. Les Boulala poursuivirent même leurs rivaux jusque dans ce pays.

Ainsi, moins d’un siècle après leur départ, les Boulala revenaient s’installer en maîtres au Kanem. Ils y régnèrent pendant plus d’un siècle. La dynastie boulala semble avoir été relativement puissante à ce moment-là. Les habitants du Kanem parlent encore avec complaisance du grand nombre de derader[404] (murs, forteresses) que les Boulala avaient construit dans le pays. On en trouve d’ailleurs des ruines à Ngossorom (au sud-est de Mondo), à Kélétoa, à Boulkouâ Gorou[405] et à Deguerna (au nord-est de Mondo). L’enceinte de cette dernière peut avoir plusieurs kilomètres de tour.

Mais les Boulala n’étaient pas très nombreux, ainsi que semble l’indiquer ce fragment de chanson kanembou.

Les Boulala étaient toujours les ennemis du Bornou. Ils envahirent même ce pays et attaquèrent le roi ʿAli Douramami (1472-1504). Mais le fils de ce dernier, Idris Katakarmâbi,[306] (1504-1526), reprit la lutte séculaire contre les Boulala, peu après son avènement au trône, et porta la guerre au Kanem. Les Boulala, trop peu nombreux pour résister avec leurs seules forces, s’étaient alliés aux Toubou. Idris battit le prince boulala Dounama et rentra triomphalement dans l’ancienne Ndjimi, cent-vingt-deux ans après la défaite et la mort de son ancêtre, le roi Daoud. Le Kanem devint alors une province bornouane.

Mais les Boulala n’étaient pas complètement réduits. La lutte reprit sous les successeurs d’Idris, Moḥammed ben Idris (1526-1545), ʿAli (1545), et Dounama ben Moḥammed (1546-1563). La résistance des Boulala fut acharnée. Le héros de cette résistance fut, s’il faut en croire les chansons kanembou, le prince boulala Kalo. Dans la seconde moitié du XVIe siècle, sous ʿAbdallah ben Dounama, les Boulala, définitivement vaincus, firent leur soumission. Ils occupaient, à ce moment-là, la région de Mao, Mondo, Ngouri et Dibinentchi.

Cette soumission semble d’ailleurs n’avoir été que passagère. La turbulence des Boulala — turbulence dont ils donneront constamment des preuves plus tard — les fit se soulever à nouveau contre le Bornou. Le roi du Bornou Idris Amsami (1571-1603) avait, en montant sur le trône, conclu un traité de paix avec le prince boulala ʿAbd Allah.

Après la mort de ce dernier, son fils Moḥammed ne tarda pas à être détrôné par son oncle, qui viola le traité de paix et s’affranchit de la dépendance du Bornou. La guerre éclata, et Idris conduisit cinq expéditions contre le Kanem. Les Boulala s’étaient alliés à une partie des Toubou. La campagne fut dure, mais Idris réussit finalement à soumettre tout le pays. Après lui, la puissance du Bornou alla en déclinant et il semble que les Boulala en aient profité pour se rendre indépendants et commander de nouveau au Kanem : c’est ce qu’affirment en tous cas les Toundjour.

Lorsque les Toundjour, chassés du Ouadaï par ʿAbd el Kerim ben Djamé, se réfugièrent au Kanem, ils trouvèrent[307] les Boulala régnant dans le pays sur les Kanembou et les Ḥaddâd. Les Toundjour arrivèrent de l’Est dans la région de Mondo et la lutte s’engagea immédiatement entre eux et les Boulala. Elle fut acharnée. Les Toundjour ont encore conservé l’habitude d’appeler damm Boulala (sang des Boulala) une sorte d’argile noirâtre qui se trouve dans leur pays, voulant montrer par cette image que le sang de leurs ennemis avait jadis coulé abondamment.

Les Boulala, chassés du Kanem, se réfugièrent dans la région de Massoa (ou Messaoua), à l’est du Baḥr el Ghazal[407]. Là, ils construisirent un grand dourdour (mur), dont les ruines existent encore[408].

Les Boulala paraissent avoir vécu en bons termes avec les Toubou leurs anciens alliés du Kanem, qui nomadisaient un peu partout et notamment dans les régions avoisinant la partie nord du Baḥr el Ghazal. Des mélanges fréquents durent même avoir lieu entre les deux populations : nous avons déjà montré que des tribus toubou se disent d’origine boulala ; nous verrons également, plus loin, un sultan boulala prendre une femme toubou.

Des querelles intestines divisèrent les Boulala et amenèrent l’intervention du Baguirmi. Un prétendant boulala, qui se trouvait chez les Babalia réussit, grâce à l’appui du mbang du Baguirmi, à conquérir le kademoul. Le sultan légitime avait péri dans la lutte ; sa femme, d’origine toubou, réussit à prendre la fuite avec son fils. Elle se réfugia au Baguirmi et, pour mieux dissimuler l’identité de son enfant — qui était un rival toujours possible et dont la vie, par cela même, pouvait être menacée — elle le déguisa en petite fille : elle lui laissa croître les cheveux, lui mit le kamfous, des perles autour des reins, de telle sorte que personne[308] ne pouvait reconnaître dans cette enfant le fils de l’ancien sultan boulala.

Mais, pendant que Djili Esa Toubou était ainsi caché au Baguirmi, toutes sortes de malheurs s’abattaient sur les Boulala : la maladie les décimait, la tribu ne réussissait plus dans ses expéditions de guerre, les lances se brisaient d’elles-mêmes dans les mains des guerriers, etc. Les fagara, interrogés, déclarèrent que cet état de choses durerait tant que les Boulala n’auraient pas remis le sultan légitime à la tête de sa tribu, que celui-ci existait quelque part au Baguirmi et qu’il fallait aller l’y chercher. Des Boulala furent alors envoyés à la recherche de Djili Esa Toubo : ils découvrirent la supercherie de sa mère et en rapportèrent l’heureuse nouvelle à Massoa. Une députation alla aussitôt chercher Djili : on lui coupa les cheveux, il fut circoncis et il devint le chef des Boulala. Djili fut un chef très entreprenant. C’est lui qui devait mener les Boulala à la conquête du Fitri. Barth le désigne sous le nom de Djil Chikomémi, ce qui veut dire Djil, fils de Chikomé. Mais les Boulala ne se servent que du nom de la mère et l’appellent Djili Esa Toubo.

La région sablonneuse de Massoa, fertile surtout en palmiers-doum et hadjlidj, faisait vivre assez misérablement la tribu. De plus, pendant la plus grande partie de l’année, on était obligé d’avoir recours à l’eau de puits. Tout cela ne rendait pas le pays bien attrayant pour une population sédentaire comme les Boulala. Aussi, lorsque les habitants du Fitri, les Abou Semen (ou Am Semen), d’origine kenga, vinrent proposer à Djili de faire la conquête de leur pays et de les débarrasser des Kouka, le chef des Boulala accepta-t-il aussitôt.

La lagune Fitri, alors bien plus étendue qu’aujourd’hui, était peuplée d’hippopotames et de caïmans, et le poisson y était abondant. Le pays était, sauf toutefois pendant l’hivernage, peuplé de gibier de toute sorte : éléphants, buffles, girafes, antilopes, etc. De plus, l’abondance de l’eau rendait la terre très fertile. Entre ce pays et la région sablonneuse[309] et sèche de Massoa, les Boulala ne devaient pas hésiter.

Le Fitri avait d’abord vu camper sur ses bords les Pouls, partis depuis vers le Sud-Ouest. Il avait été ensuite occupé par des gens d’origine kenga, venus des montagnes du Sud. Ceux-ci, qui habitaient des villages autour de la lagune, furent soumis par les Kouka, population arrivée de l’Est. Les Kouka, devenus ainsi les maîtres du pays, se montraient particulièrement durs à l’égard des vaincus.

Un jour, deux Boulala de Massoa vinrent enlever deux femmes au Fitri, à Modomo. L’habitant de Modomo ainsi lésé, un Am Semenaï, suivit la trace des ravisseurs et alla demander justice à Djili Esa Toubo. Celui-ci lui fit rendre ses femmes et la réputation de justice et de bienveillance du chef boulala se répandit chez les Am Semen. Sur ces entrefaites une troupe de 79 cavaliers dadjo (fraction Tenilia), originaires du Sila et du Moubi, vint camper dans les environs de Koudou et de Marasouba (Gos Souar). Ces gens-là cherchaient, paraît-il, un pays qui leur convînt, afin de pouvoir s’y installer.

Les Am Semen allèrent alors les trouver et leur proposèrent de chasser les Kouka, avec l’aide des Boulala. Les Dadjo acceptèrent et on décida de dépêcher Délékaroua (pour les Am Semen) et Nebdounia (pour les Dadjo) auprès de Djili Esa Toubo. Délékaroua prit avec lui du mil, de l’herbe verte, du settèb (plante aquatique dont la tige est comestible) du djadjélma (fruits de l’herminiera) et du poisson. Les deux envoyés allèrent trouver Djili à Massoa, et Délékaroua fit une description magnifique du Fitri au sultan. Il dit que la lagune avait de l’eau toute l’année et que les habitants n’étaient point obligés de creuser des puits, qu’il y avait constamment de l’herbe verte pour les chevaux, que le pays donnait plusieurs récoltes de mil par an, qu’on trouvait dans la lagune des plantes comestibles et du poisson, que le gibier était abondant, etc. ; et il montra ce qu’il avait apporté. Délékaroua conclut en proposant au sultan boulala de chasser les Kouka et de régner à leur place sur le riche[310] pays qu’était le Fitri. Djili accepta. Les Boulala de Massoa, d’El Lihan se rassemblèrent, et il semble même qu’il fût fait appel à des Babalia des bords du Tchad. Djili envahit alors le Fitri.

La lutte fut acharnée entre les Boulala et les Kouka. Les premiers ne remportaient aucun avantage décisif et la lutte semblait devoir s’éterniser. Les Boulala, pour arriver à leurs fins, eurent alors recours à la ruse. Ils feignirent de douter du courage des Kouka et proposèrent à ces derniers un combat décisif : les deux troupes ne monteraient que de jeunes chevaux, de telle sorte que, les lâches ne pouvant plus s’enfuir aussi facilement, le parti vaincu n’aurait plus qu’à céder définitivement la place. Les Kouka, voulant montrer qu’une pareille rencontre ne leur faisait point peur, acceptèrent la proposition.

Les Boulala montèrent des chevaux adultes, auxquels ils avaient préalablement coupé la crinière et tondu la queue. Ils donnèrent ainsi le change à leurs ennemis qui, eux, ne montèrent que de jeunes chevaux. Le combat s’engagea. Bientôt les jeunes chevaux des Kouka, accablés par la fatigue, la chaleur et la soif, n’obéirent plus à la main de leurs cavaliers. Les Boulala, montés sur des chevaux vigoureux, eurent alors facilement raison de leurs adversaires.

Les Kouka, vaincus, quittèrent en grande partie le Fitri et se dispersèrent de tous les côtés. Ils se réfugièrent dans la vallée de la Batah (jusqu’à Birket-Fatmé), au Médogo, du côté du Sud (Bouloulou, Delbini, Bayo, etc.), du côté de l’Ouest (Guemra et surtout région montagneuse d’Aouni) et même au Kanem (Goudjer).

Les Kouka qui restèrent au Fitri et les Am Semen se trouvèrent dès lors sous la domination des Boulala. Ces derniers parlaient le kanembou et l’arabe. Mais ils se mélangèrent à la population du Fitri, dont ils prirent les habitudes et la langue (tar lis), et ils perdirent peu à peu l’usage du kanembou. La génération du père du sultan actuel fut la dernière qui eut encore quelques notions de kanembou.

[311]Les Boulala vécurent dès lors à proximité du Baguirmi. La formation de cet État, comme nous le verrons plus loin, remontait à environ un siècle. Le chef qui avait, le premier, pris le titre de mbang était ʿAbdallah. Barth et Nachtigal ne sont pas d’accord sur la date de son règne : le premier croit qu’ʿAbdallah régna de 1620 à 1630 et le second indique de 1568 à 1608. Nous avons déjà montré que ce n’étaient point les Boulala qui, avant l’arrivée des Kenga dans le pays, prélevaient un impôt sur les Pouls habitant au nord du Baḥr er Rigueïg. Les prédécesseurs de ʿAbdallah — Birni Bessé, Loubatko, Malo — n’eurent donc pas à les combattre et à les rejeter sur le Fitri. Les indigènes contre lesquels durent lutter ces princes baguirmiens étaient des Kouka. L’erreur s’explique par ce fait que les Boulala sont depuis très longtemps les maîtres du Fitri (siyâd Fitri). On a ainsi pu être amené à croire que les habitants du Fitri, ennemis des premiers sultans Baguirmiens, étaient des Boulala. Cela se comprend d’autant mieux, d’ailleurs, que les sultans boulala de Yao furent souvent en état d’hostilité avec le Baguirmi.

Il est impossible de dire exactement à quelle époque les Boulala vinrent s’installer au Fitri. Nous savons simplement qu’ils furent chassés du Kanem par les Toundjour, peu de temps après l’avènement de ʿAbd el Kerim au Ouadaï (en 1635, date de Nachtigal). Mais nous ne savons pas combien de temps ils restèrent à Messaoua. Nous avons vu cependant, à propos de Djili Esa Toubo, qu’il se produisit une intervention des Baguirmiens dans les affaires des Boulala. Comme, d’autre part, le premier mbang qui ait fait son apparition au Baḥr el Ghazal est Bourgoumanda (1635-1665), c’est donc vers cette époque que les Boulala seraient venus au Fitri. Nous savons d’ailleurs que Bourgoumanda avait donné sa sœur en mariage au chef des Boulala, et il ne serait pas étonnant que ce chef fût Djili Esa Toubo, qui avait été élevé au Baguirmi et qui, venant s’installer à côté de Bourgoumanda, avait tout intérêt à se concilier l’appui de ce puissant prince. De plus, Djili appartenait à la famille royale du Bornou et, à ce titre,[312] devait jouir d’un certain prestige aux yeux de Bourgoumanda.

Quant à l’attaque des Ouadaïens contre le Fitri, elle a dû avoir lieu à l’instigation des Kouka réfugiés dans la vallée de la Batah : il semble tout naturel que ceux-ci aient appelé à leur secours le souverain du Ouadaï, pour tâcher de reprendre le Fitri aux Boulala. Lors de cette attaque, la sœur de Bourgoumanda, Zâra, tomba entre les mains des Ouadaïens. Cela amena l’intervention du mbang, qui battit les bandes ouadaïennes à Rabbana, à l’ouest de lagune, et délivra la prisonnière.

Mais ces bonnes relations entre Baguirmiens et Boulala ne durèrent point. Les sultans du Baguirmi aimaient la guerre et le pillage, et les habitants du Fitri et du Médogo ne devaient pas être épargnés. De plus, les Boulala profitaient des luttes intestines qui éclataient assez souvent au Baguirmi, pour faire des razzias dans la région nord du pays. Cela leur valait d’ailleurs de terribles ripostes de la part des Baguirmiens. C’est ainsi que, sous le mbang Hadji, ou Moḥammed el Amin (1751-1785), les Boulala furent atrocement persécutés par le fatcha Kano. Ils étaient tellement traqués par ce dernier qu’ils ne se sentaient jamais en sûreté : leurs chevaux étaient constamment bridés et sellés, même la nuit, et, à la moindre alerte, les Boulala fuyaient au grand galop l’approche des Baguirmiens.

Sous le règne de ʿAbd er Raḥman Gaouranga (1785-1806), le Fitri fut encore attaqué par une armée baguirmienne, ayant à sa tête le fatcha Araouéli, le mbarma, l’alifa de Moïto et le ngarmané. Le sultan boulala, Djourab el Kebir, qui avait succédé à son père Moḥammed Morcho, fut battu et tué à Kabara. Les vainqueurs firent un riche butin et rentrèrent ensuite au Baguirmi. Djourab el Kebir fut remplacé par son oncle Abou Sekkin, frère de Moḥammed Morcho. Après la défaite de Kabara, Abou Sekkin s’était enfui à Djeziré, sur la Batah. Il revint au Fitri, après le départ du gros de l’armée baguirmienne, réussit à battre une troupe ennemie à Takétté, et délivra le pays.

[313]Les Ouadaïens, qui avaient déjà fait autrefois leur apparition dans ces contrées, revinrent sous le règne de ʿAbd el Kerim Saboun (1805-1815). Ce sultan envahit le Baguirmi, s’empara de Massnia et fit un grand massacre des habitants, dans lequel périt le mbang Gaouranga. Il recueillit un butin considérable et, avant de quitter le pays, il installa comme souverain un fils de Gaouranga, Ngarba Bira. Mais, après son départ, le fatcha Araouéli battit le mbang, qui fut pris et tué, et il le remplaça par son frère Bourgoumanda. Les Ouadaïens intervinrent encore pour installer au Baguirmi le ngaré Daba, un autre fils de Gaouranga, qui s’était réfugié au Ouadaï. Mais ils ne purent atteindre leur but. La lutte ayant éclaté entre Bourgoumanda et son fatcha Araouéli, le mbang fut finalement obligé de se jeter dans les bras de Saboun. Celui-ci lui fournit des troupes, sous condition toutefois que Bourgoumanda s’engagerait à payer dorénavant un tribut régulier. Araouéli fut alors battu et fait prisonnier, et le Baguirmi devint un état vassal du Ouadaï.

Le Fitri reconnaissait également la suzeraineté du Ouadaï. Le sultan boulala allait recevoir l’investiture à Abéché et payait un tribut annuel. L’aide des Ouadaïens fut souvent réclamée par des princes boulala aspirant au kademoul, et cette intervention étrangère fut un élément de trouble de plus dans le foyer de divisions et de discordes qu’était le Fitri.

La situation des sultans boulala s’était profondément modifiée vis-à-vis du Baguirmi. Ils pouvaient maintenant recourir aux Ouadaïens pour résister aux attaques de leur puissant voisin. Leurs doléances étaient d’ailleurs toujours bien accueillies à la cour d’Abéché, où l’on n’aimait guère les Baguirmiens. Aussi Boulala et Baguirmiens étaient-ils constamment en lutte. Les Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri et obligeaient les sultans boulala à abandonner Yao pour un temps. D’autre part, les Boulala allaient piller les régions reconnaissant l’autorité du Baguirmi, Debaba, Tania, Moïto, Aouni, etc., et parfois même poussaient leurs razzias jusque dans le Baguirmi proprement dit.

[314]La situation était à peu près la même avec les autres voisins du Fitri. Les Boulala vivaient en désaccord avec les Médogo et ils étaient dans un état permanent d’hostilité avec les Gourân (Kreda et Kecherda).

Le sultan boulala Abou Sekkin avait donné une de ses filles en mariage à son neveu Dogo, un fils de Moḥammed Morcho. L’aguid el baḥr Atoga, étant de passage au Fitri, manifesta à Abou Sekkin le désir d’épouser une princesse boulala. Il voulait, par cette alliance, rehausser sa situation et se ménager un appui chez les Boulala. Abou Sekkin ayant proposé la fille de Moḥammed Morcho, Dogo refusa de laisser sa sœur se marier avec Atoga. Le sultan, très froissé, prit alors sa fille, qui était la femme de Dogo, et la donna à l’aguid el baḥr. Il est vrai qu’il proposa à Dogo de lui donner en mariage sa seconde fille, qui était alors très jeune : mais Dogo refusa et les rapports furent dès lors très tendus entre le sultan et son neveu. Lors de la mort d’un fils d’Abou Sekkin, Dogo vint avec ses gens organiser un grand tam-tam de réjouissance sur le rocher de Yao. Le sultan, furieux, fit tuer le musicien.

Dogo quitta alors le Fitri avec ses gens et se réfugia au Médogo. Il alla ensuite au Ouadaï proposer à l’aguid el Djaadné Masoud de venir au Fitri attaquer Abou Sekkin. L’aguid refusa et Dogo, retournant au Fitri, se fit battre par Abou Sekkin près de Kabara et mourut à Kéfri. Ses gens s’enfuirent au Ouadaï, où le frère de Dogo, Mousa, décida enfin l’aguid el Djaadné à intervenir en sa faveur. Abou Sekkin fut alors battu à Déléb et se réfugia au Kanem, où il resta sept ans. Au bout de ce temps-là, il revint au Fitri et battit Mousa à Toumsa. Ce dernier s’enfuit au Ouadaï et alla demander aide et secours à Saboun, qui ne voulut pas intervenir au Fitri et laissa Abou Sekkin régner sur ce pays. Ce dernier vécut donc paisiblement à Yao, où il mourut vers 1821.

Son fils Djourab lui succéda. Mais, à ce moment-là, le sultan du Ouadaï, Yousof Kharifeïn (1815-1830), qui était en[315] lutte avec Bourgoumanda, intervint au Fitri. A l’approche des Ouadaïens, Djourab et son frère ʿAbdoullahi s’enfuirent au Kanem et Mousa redevint alors le sultan des Boulala (1824). Il ne régna d’ailleurs qu’une année. Djourab revint, après le départ des Ouadaïens, et Mousa fut battu et tué à Melmé. Djourab resta un an sultan du Fitri (1825-1826). Il voulut résister lorsque les Ouadaïens revinrent, amenés par Nguerbaï, un frère de Mousa. Mais il fut battu et dut s’enfuir au Yéssiyé. Il passa de là au Baguirmi, puis au Bornou et au Kanem. Son frère ʿAbdoullahi, blessé, s’était sauvé dans la lagune ; il réussit à s’échapper et à gagner le Médogo.

Rentré à Yao, Nguerbaï prescrivit le massacre de soixante-dix Boulala, partisans de Djourab. Il ordonna de couper les parties sexuelles de ces malheureux et de les leur placer dans la bouche.

Un page (touèr) du sultan Chérif, Fataha el Djelil, grand ami de ʿAbdoullahi, prit ce dernier au Médogo et l’emmena à Abéché. Une sœur de ʿAbdoullahi donna cinquante pagnes à celui-ci, pour lui permettre d’offrir au sultan un « salam » convenable. ʿAbdoullahi put donc habiter Abéché, où il resta 15 ans. Nguerbaï, le sultan du Fitri, étant devenu aveugle, son fils Maḥmoud alla à Abéché demander l’investiture. Mais Chérif tenait à remplacer Nguerbaï par ʿAbdoullahi, qu’il connaissait depuis longtemps. Il voulait s’attacher ainsi la famille de Djourab, que Kharifèïn avait malmenée, et s’attirer les sympathies des Boulala, qui avaient eu fort à souffrir des vengeances de Nguerbaï. Mais ʿAbdoullahi ne voulut point accepter le kademoul. Mandé à plusieurs reprises par le sultan, il refusa constamment. Chérif eut beau insister, ʿAbdoullahi tint bon : il dit que son frère Djourab qu’il aimait beaucoup, avait déjà été sultan des Boulala, qu’il appartenait par conséquent à ce dernier de reprendre le kademoul, et que lui, ʿAbdoullahi, ne pourrait devenir le chef des Boulala qu’après la mort de Djourab. Chérif se rendit à ses raisons et le pria d’amener son frère à[316] Abéché. ʿAdoullahi partit pour Boullong, dont le chef lui donna un cheval : il gagna le Bornou et rejoignit enfin Djourab au Kanem. Ce dernier reçut l’investiture de Chérif et régna au Fitri de 1841 à 1879. Maḥmoud et les descendants de Moḥammed Morcho, ainsi déçus dans leurs espérances, se réfugièrent au Ouadaï avec leurs partisans. Ces Boulala forment encore actuellement le grand village de Djurdjura, entre la Batah et les montagnes du Médogo, et sont toujours les ennemis de leurs compatriotes du Fitri.

Le sultan Djourab avait déjà dépassé la trentaine, lorsqu’il revint au Kanem pour prendre le commandement des Boulala. Homme intelligent et instruit par l’expérience, il gouverna le Fitri avec beaucoup de bon sens. Esprit cultivé, il a laissé parmi les Boulala une réputation de savant (عالم ʿâlem). Il était l’ami du cheïkh ʿOmar, qu’il avait connu pendant son exil au Bornou. Le sultan ʿAli, qui régna au Ouadaï à partir de 1858, le tenait également en très haute estime.

Les Boulala vivaient en désaccord avec leurs voisins du Baguirmi : les deux populations échangeaient les coups de main et les pillages. Les Baguirmiens faisaient des incursions au Fitri, où ils venaient enlever des troupeaux et faire des captifs. Les Boulala, de leur côté, ripostaient en pénétrant dans le Baguirmi : ainsi l’aguid Doud, qui commandait la cavalerie de Djourab, alla piller la région de Djogodé et razzia Baloo ; un parti de Boulala poussa même jusqu’à Massnia. Comme le Fitri dépendait directement du Ouadaï, cet état de choses devait forcément avoir une répercussion fâcheuse sur les relations déjà peu amicales que le sultan ʿAli entretenait avec le mbang Abou Sekkin. Ce dernier avait d’ailleurs multiplié les insolences et les provocations envers son suzerain d’Abéché. Une attaque dirigée contre le Fitri par le fatcha, qui gouvernait alors la région de Moïto, fit éclater la guerre entre le Ouadaï et le Baguirmi en 1870-1871. Le fatcha pénétra au Fitri vers le milieu de 1870. Le tchéroma ʿAbdoullahi, qui se trouvait à Melmé, prévint immédiatement son père : Djourab s’empressa de réunir ses Boulala,[317] fit avertir ʿAli et évacua Yao. Le sultan du Ouadaï, irrité déjà depuis longtemps par l’insolence de son vassal, commença ses préparatifs de guerre dès la fin de la saison des pluies et entra en campagne au mois de décembre 1870. Djourab prit part au siège et à la prise de Massnia avec son contingent de Boulala, dont le camp fut installé au nord-est de la ville. Les Boulala retournèrent ensuite chez eux chargés de butin.

Ce fut Djourab qui reçut Nachtigal et son compagnon El Fadhel à Boukkou, tout près de Melmé, en 1873. L’explorateur nous raconte comment Djourab mettant à profit la grande considération dont il jouissait, aplanissait les difficultés qui pouvaient s’élever entre ses sujets et les bandes ouadaïennes circulant dans le pays, lesquelles, selon leur habitude, se montraient avides et arrogantes.

A la mort de Djourab, son fils Ḥassen Baïkouma prit le kademoul. Il régna sept ans à Yao (1879-1886). Il y eut lutte d’ailleurs entre lui et Gadaï, un autre fils de Djourab. Gadaï se réfugia avec ses partisans dans la région d’Aouni, mais il ne réussit pas à prendre l’avantage sur son frère. C’est à cette époque-là que passèrent rapidement au Fitri les deux explorateurs italiens Massari et Matteucci, qui faisaient leur traversée de l’Afrique, de la mer Rouge au golfe de Guinée (1880-1881). Le sultan actuel des Boulala, Ḥassen Abou Sekkin, se rappelle très bien leur passage. Massari et Matteucci ne restèrent à Yao ou dans les environs que du 20 au 26 décembre 1880. Ils furent très bien reçus par Ḥassen Baïkouma, le « simpatico sultano », qui les traita « con gran gentilezza. »

A la mort de Ḥassen Baïkouma, Gadaï alla à Abéché solliciter l’appui du djerma ʿOthman, le gouverneur ouadaïen du Fitri, afin d’obtenir le kademoul. Mais Djili, un autre fils de Djourab, réussit à s’installer à Yao, avec l’aide de l’aguid el baḥr El Gadem. Il y resta trois ans (1886-1889). Gadaï fut ensuite intronisé par le djerma ʿOthman, et Djili se réfugia au Ouadaï. Le fils de ʿAbdoullahi, Ḥassen Abou Sekkin, qui était[318] détesté du djerma et de Gadaï, s’enfuit chez les Kirdi du Sud-Est. Gadaï, pour conserver la faveur de ʿOthman, mit le pays en coupe réglée. Partant de ce principe que le Fitri était la propriété du djerma et que les Boulala devaient s’estimer très heureux de ce que celui-ci voulût bien ne pas tout prendre, il ruina complètement ses sujets. Les suspects étaient massacrés ou réduits en esclavage et il y eut de nombreux villages détruits. Gadaï envoyait sans cesse au djerma des captifs et des présents. Aussi jouissait-il de la faveur de ʿOthman, alors tout puissant au Ouadaï, et semblait-il devoir régner paisiblement au Fitri.

Cependant Ḥassen, toujours dans les montagnes des fétichistes, ne désespérait point. L’histoire du Ouadaï et celle du Fitri avaient été fertiles en changements de toute sorte et il avait le droit d’escompter qu’un événement favorable pour lui pourrait se produire un beau jour. D’ailleurs, et il aime bien le raconter, un faqih, d’une famille de fagara très considérée au Fitri, lui avait prédit qu’il régnerait un jour chez les Boulala.

Sur ces entrefaites, les Français arrivaient au Tchad. En 1901, le lieutenant-colonel Destenave entrait en lutte avec les Senoussia du Kanem. En même temps, des troubles éclataient au Ouadaï et Acyl s’enfuyait vers l’Ouest. Après avoir battu deux fois les troupes qui le poursuivaient, le jeune prétendant ouadaïen allait s’installer près du rocher de Kalkélé (à l’est de Moïto). Il s’était assuré la neutralité de ʿAbd er Raḥman, sultan du Médogo, et Gadaï lui avait juré sur le Qorân de rester également neutre.

Une délégation, envoyée par Acyl, se présenta à Ngouri au Commissaire du Gouvernement p. i. (8 novembre 1900), pour solliciter l’appui des Français. Ḥassen, de son côté, était déjà venu à Fort-Lamy demander au lieutenant-colonel Destenave de l’aider à chasser Gadaï du Fitri. Ce dernier avait du reste ouvertement violé le serment fait à Acyl : il renseignait Aḥmed abou Ghazali, le sultan du Ouadaï, sur les agissements du prince fugitif, et il avait même fait[319] massacrer quelques partisans de celui-ci. Gadaï était donc devenu l’ennemi commun de nos deux protégés.

Le lieutenant Avon fut alors envoyé au Fitri avec un peloton de spahis : Acyl et Ḥassen l’accompagnaient. Acyl, avec ses 200 partisans, surprit Gadaï à proximité de Malabesse. Ce dernier fut battu et tué, et Ḥassen le remplaça comme sultan des Boulala. Le fils de Gadaï, le tchéroma Ngaré, se réfugia à Aouni avec ses gens. Il essaya plus tard de chasser Ḥassen de Yao, mais il fut vaincu sans peine par celui-ci. Il se rendit alors chez Gaourang, qui l’envoya à Fort-Lamy. Le Commandant du Territoire l’installa finalement à l’est de Massakory, où il fonda le plus grand village du Dagana.

Quant à Ḥassen, à qui ses ennemis reprochaient d’avoir amené les chrétiens au Fitri, il devint à partir de ce moment-là un objet de haine pour les Ouadaïens. Le djerma ʿOthman, qui voyait tarir sa plus belle source de revenus, fut l’ennemi le plus acharné de Ḥassen. L’ex-sultan Djili, qui se trouvait au Ouadaï, devint le prétendant boulala soutenu par le djerma ʿOthman et les Ouadaïens.

Il n’avait été laissé, au début, qu’un peloton de spahis en observation à Yao. La situation générale ne permettait pas de défendre le Fitri et le peloton devait se replier en cas d’attaque. Ce n’est qu’en juin 1904 que de l’infanterie fut installée à Yao et que ce poste devint un poste permanent.

En août 1904, le lieutenant du Fitri recevait une lettre du djerma ʿOthman, dans laquelle celui-ci disait « qu’il partageait les idées de l’aguid el Djaadné et que, comme il avait été convenu, pas un homme du Ouadaï n’irait dans le pays des blancs tant qu’un blanc ne viendrait pas au Ouadaï ; que le pays était musulman et que les blancs avaient été appelés et amenés par Ḥassen ; qu’il demandait l’évacuation du Fitri, du Baguirmi et qu’il enjoignait aux blancs de rester dans le pays de Rabah, sur la rive gauche du fleuve Chari ». Le Fitri ne fut naturellement pas évacué.

Le 31 janvier 1905, Kalamtam (captif du djerma ayant un commandement militaire) attaqua le village de Yao. Il fut[320] repoussé par le lieutenant Repoux. L’aguid ed Debaba et l’aguid el Moukhelaya, qui campaient à 1.500 m. du rocher de Yao, furent attaqués par le lieutenant, le 1er février, à l’aurore, et prirent la fuite. Le capitaine Rivière, accouru à la rescousse, surprit le 4 février vers 5 heures du matin, tout près de Seïta, le camp ouadaïen endormi ; les aguids furent mis en déroute, et les Ouadaïens s’enfuirent en abandonnant leurs chevaux, leurs selles et une partie de leurs armes. L’affaire de Yao et celle de Saïta eurent un grand retentissement dans tout le pays.

Ces deux échecs firent beaucoup de tort au djerma ʿOthman déjà peu aimé du sultan Doud-Mourra à cause de sa puissance au Ouadaï et de son caractère intrigant. Ils augmentèrent par contre le ressentiment des Ouadaïens contre Ḥassen et, en mars 1905, le djerma ʿOthman écrivait de nouveau au commandant du poste de Yao « que les Ouadaïens avaient marché sans sa permission, entraînés par Djili, qui voulait tuer Ḥassen son ennemi ; qu’il y avait toujours eu la paix entre les Français et le Ouadaï, et que ce qui avait pu la troubler c’était Ḥassen, lequel se mettait toujours entre les Ouadaïens et les Français ».

Le sultan Ḥassen est très dévot et aussi quelque peu couard. On raconte même que, dans un combat contre les Kreda, il eut une défaillance pitoyable.

Aussi le gros Ḥassen se gardait-il soigneusement d’un coup de main des Ouadaïens pour l’assassiner ou s’emparer de lui. La nuit venue, il prenait toujours ses précautions : des Boulala, couchés en travers des portes successives qui mènent à son appartement, gardaient avec soin sa précieuse personne. Il avait constamment à portée de sa main une carabine et un revolver chargés, car il se serait brûlé la cervelle, disait-il, plutôt que de tomber vivant entre les mains de ses ennemis. C’est un brave homme, d’ailleurs, qui adore le thé parfumé à la menthe et bien sucré et il a dû être follement heureux lorsque, au commencement de 1908, le poste-frontière a été transporté à Atya, sur la Batah, couvrant ainsi le Médogo et Fitri.

LA POPULATION BOULALA

Les vrais Boulala, les Boulala de race, sont la minorité au Fitri. Les luttes intestines d’autrefois les ont décimés et ont fait s’exiler une bonne partie d’entre eux. C’est donc une erreur de croire que tout habitant du Fitri est un Boulala. Les Abou Semen forment la majorité et, comme ces indigènes ne sont guère intelligents, c’est à eux surtout que doit s’appliquer l’expression courante et peu flatteuse de « bête comme un Boulala ».

Les Boulala, qui, comme nous l’avons vu, sont d’origine[322] kanembou, se sont fortement mélangés aux Kouka et aux Abou Semen et ont le teint beaucoup plus foncé que leurs frères du Kanem. Nachtigal disait qu’ils avaient « le teint cuivré ou bronzé et souvent plus clair que celui des Toubou ». Il est probable que Nachtigal s’est trompé. Mais, somme toute, cela pouvait être vrai en 1873. Ce ne l’est plus maintenant. Le teint des Boulala est généralement asoued (noir)[411], parfois azreq (noir gris) et, plus rarement, akhder (bronzé). La plupart des Boulala sont grands et bien bâtis. On trouve parfois chez eux des nez épatés et des lèvres lippues. Beaucoup de Boulala se rasent complètement, les autres gardent la barbe et la moustache : ce dernier fait frappe d’ailleurs l’Européen, car les autres indigènes (Arabes, Kanembou, etc.) ne gardent généralement pas la moustache. Les Boulala se rasent la tête, mais certains d’entre eux laissent croître leurs cheveux et les arrangent même en petites tresses, selon la mode ouadaïenne.

Les Boulala sont médiocrement intelligents. Cela tient surtout à l’abus de la merissé (bière de mil) et aussi au quasi-esclavage dans lequel ils étaient plongés avant notre arrivée, car le sultan boulala gouvernait alors en vrai despote. Ils étaient autrefois très turbulents et se battaient souvent, soit avec leurs voisins, soit entre eux.

Les femmes boulala sont grandes, bien faites et ont dans tout le pays une certaine réputation de beauté. Le cheïkh Moḥammed el Tounesi rangeait les Kouka, les Médogo et les Boulala sous le seul nom de Kouka et distinguait trois divisions. C’est probablement des femmes boulala qu’il veut parler, lorsqu’il dit : « Une des trois divisions fournit des femmes magnifiques, préférables même aux plus attrayantes Abyssiniennes. Ils ont de jeunes esclaves qui sont belles à ravir et d’une grâce à soulever toutes les émotions du cœur ; leurs charmes troublent et bouleversent l’âme aux plus dévots ascètes et les plongent dans des désirs voluptueux ».[323] Le bon cheïkh exagère toujours un peu. Il est vrai cependant que les femmes boulala sont recherchées car, indépendamment de leur beauté, elles ont l’avantage d’engendrer des enfants robustes et de grande taille, ce qui est très apprécié des indigènes. Elles ont la réputation d’avoir un tempérament très amoureux et d’être même quelque peu débauchées. Les femmes boulala ont généralement la coiffure kouka, l’horrible djemiré. Certaines, plus coquettes, arrangent leurs cheveux selon la mode ouadaïenne : de petites tresses très longues qui tombent tout autour de la tête et même sur le visage. Certains détails de la coiffure différencient les femmes mariées de celles qui ne le sont pas.

Les Boulala parlent la langue commune aux Kouka, Médogo et Boulala (tar lis). Ils parlent aussi l’arabe et c’est cela surtout qui peut les distinguer des Abou Semen. Parmi ces derniers, beaucoup ne font que baragouiner quelques mots d’arabe, tandis que les gens de Boulal (’yal Boulal) connaissent tous cette langue. D’ailleurs, et cela montre bien que le tar lis n’est qu’une langue empruntée, toutes les chansons boulala sont en arabe.

Les Boulala sont de bien médiocres musulmans. Ils sont fiers cependant d’appartenir à la religion de Moḥammed et parlent avec mépris des Kirdi (fétichistes). Ils pratiquent la circoncision des garçons, mais pas l’excision des filles. Ils observent les pratiques extérieures de l’islamisme (prières, jeûnes du Ramadan, etc.), mais sans s’y tenir d’une façon bien stricte. Ils célèbrent avec entrain les trois fêtes habituelles (el mouloud, el fetr, ed dahyyé). Les deux dernières sont les plus importantes : le sultan se transporte alors en grande pompe au rocher de Yao sur lequel se trouve, vers l’extrémité ouest, l’empreinte des mains et celle du front d’un saint homme qui y fit sa prière. Elles sont si peu nettes, d’ailleurs, que le sultan fut obligé de chercher un moment avant de pouvoir nous les montrer. Le saint homme en question n’est pas Boulal, comme le croit Nachtigal, car Boulal n’est pas allé au Fitri.

[324]Les Boulala mangent la viande de phacochère[412] (hallouf ar. هلوف) et ils font un grand usage de la boisson fermentée obtenue avec le gros mil (merissé)[413]. Cette espèce de bière abrutit complètement ceux qui en abusent. Nous citerons comme exemple le tchéroma ngaré, de Massakory, qui en consommait plusieurs bourmas tous les jours. La plupart des rixes qui éclatent sont provoquées par des gens ivres, rendus furieux par la merissé. Les Boulala mangent également une espèce de grenouille (ambourbeté), qui abonde au Fitri à la saison des pluies. Cet animal, au corps très gros et aux pattes grêles, a un aspect assez répugnant. Les femmes boulala vont dans la brousse en ramasser de pleins paniers. L’intérieur des cases est souvent tapissé des mâchoires de cet ignoble batracien. Quoique la chair de la grenouille ne soit pas prohibée par le Qoran, elle est cependant considérée comme un aliment impur (makrouh), et il n’y a guère que les fétichistes, les Boulala, les Kouka et les Médogo qui en fassent leur nourriture.

Les Boulala, quand ils peuvent le faire, ne s’en tiennent pas aux quatre femmes légitimes autorisées par leur religion. Le sultan Ḥassen, par exemple, avait au moins une trentaine de femmes et le tchéroma ngaré en avait bien une quinzaine. Aussi les Kreda, qui sont des musulmans rigides et austères, parlent-ils avec mépris des Boulala, ces gens sans principes et sans mœurs, « qui couchent avec leurs femmes durant le jour ».

Nous avons vu que les Boulala étaient peu nombreux au Fitri. La majorité des habitants du pays est formée par les sujets des Boulala (mesâkin Boulala), Abou Semen et Kouka : ces gens sont considérés comme n’étant pas de race (ما حرين ma hourrin, deremdi, en tar lis). Dans la langue du pays, les Boulala sont désignés sous le nom de Mâga ou Mâggâ. Les plus purs d’entre eux sont à Melmé et à Yao.

[325]Nous avons déjà dit que les Boulala s’étaient autrefois mélangés aux Arabes Hémat. Certains d’entre eux sont même considérés comme descendant d’une façon plus particulière de ces derniers : ces Boulala se sont alliés aux Am Melki, et ils forment actuellement le village de Kessi et une partie de Yao (Tchéranga).

Les Boulala se divisent en trois fractions : les gens du sultan (Maglafia), ceux qui sont à la droite du sultan (Batoa) et ceux qui sont à sa gauche (Nguidjemi). Les chefs des deux dernières fractions portent respectivement les noms de Maidelâ et de Yéremi. Les nobles portent le titre de maïna. Dans les Maglafia, le personnage le plus considérable, après le sultan (ngaré), est son fils aîné (tchéroma), l’héritier présomptif : la mère du tchéroma porte le nom de goumbou. Après lui, viennent ceux qui portent les titres de baïkouma, kélélé, matéléma, ikhoudma, bourma.

Le sultan a un certain nombre de dignitaires.

Le galadima, libre, de la fraction des Nguidjemi, est un conseiller.

Le guéréma (kéréma), captif du sultan, correspond au fatcha du Baguirmi.

Le djerma, captif, est l’écuyer du sultan et le chef des serviteurs. C’est lui qui selle le cheval du sultan. Il correspond au djerma Abou Sekkin du Ouadaï, au djerma Rounga d’Acyl.

Le nguérmané, libre, est l’homme de confiance du sultan, dont il fait exécuter les ordres. Cet emploi est très important. Le nguérmané sert aussi d’intermédiaire entre le sultan et ses femmes, mais il n’est pas castrat.

Le mbarma, Am Semenaï, libre, est chargé de prélever les impôts. L’ikhoudma a à peu près les mêmes fonctions, et le sendelma, captif ou libre, a également un petit emploi analogue.

Le sultan était autrefois souverain absolu au Fitri. Son bon plaisir n’était tempéré que par la crainte de voir un prétendant au kademoul profiter du mécontentement que[326] provoqueraient, chez les Boulala, des exécutions ou des exactions trop nombreuses. Si cependant il avait l’appui du grand djerma du Ouadaï, dont le Fitri était une dépendance, le sultan boulala pouvait alors gouverner selon son caprice, sans se préoccuper aucunement de l’irritation de ses sujets. Les armes ouadaïennes l’auraient toujours maintenu à Yao, même contre le gré des Boulala. C’est pourquoi Gadaï a pu ruiner impunément le Fitri, jusqu’au moment de notre arrivée.

Les Boulala observent les formalités en usage au Ouadaï, lorsqu’ils paraissent devant leur sultan. Ils se présentent pieds nus, s’accroupissent, découvrent leur épaule droite, détournent les yeux et frappent doucement des mains en prononçant de nombreux Allah iensrek ![414] et Allah itawwel ’oumrek ![415]

Nachtigal rapporte que les Boulala « ont un sultan de leur race qui, curieux et dernier vestige de l’ancienne splendeur des Boulala, est considéré comme étant de meilleure noblesse que le sultan du Ouadaï lui-même. C’est ainsi que ce vassal a le pas sur son suzerain, que celui-ci le salue le premier, que le vassal entre à cheval dans le palais royal et que si tous deux se rencontrent à cheval, le sultan du Fitri attend que le sultan du Ouadaï ait mis pied à terre ». Il est probable que ce renseignement a été donné à Nachtigal par des Boulala. Ce que dit l’explorateur nous a d’ailleurs été répété au Fitri. Mais les Boulala, comme tous les autres indigènes, sont naturellement portés à exagérer l’ancienne puissance de leur tribu. Les sultans du Ouadaï ont pu montrer autrefois quelques égards envers des princes issus de l’illustre famille des Séfiya, mais ce serait une erreur de croire que les orgueilleux descendants de ʿAbd el Kerim reconnaissaient une supériorité quelconque aux sultans boulala. Il suffit d’ailleurs, pour être fixé à ce sujet, de savoir avec quelle désinvolture ces derniers étaient traités par le djerma d’Abéché.

[327]Comme au Ouadaï, les femmes boulala ne peuvent passer qu’à une certaine distance des groupes d’hommes, et en se traînant sur les genoux. Quand un homme et une femme se rencontrent, celle-ci quitte le chemin, se met à genoux et frappe des mains en disant « Afia ! » « Lalé ! ». Elle ne se relève que lorsque l’homme est passé.

Lors de leurs réjouissances, les Boulala exécutent généralement le tam-tam kouka. Le cercle des hommes tourne lentement autour de l’instrument. Les danseurs font de très petits pas, marchant presque sur place et se dandinent lourdement en agitant leurs armes. Le cercle des femmes tourne en sens inverse : elles agitent leur pagne d’un geste rythmé, en balançant leurs mains tantôt du côté droit, tantôt du côté gauche. Mais les Boulala exécutent aussi le tam-tam des Arabes Hémat. Les femmes balancent alors leurs bras, l’un en avant, l’autre en arrière, en fléchissant légèrement sur leurs jambes : toutes font ce mouvement en même temps. Ou bien encore, leurs bras légèrement repliés sont placés horizontalement et elles se balancent ainsi d’avant en arrière, etc.

Nous avons vu que le Fitri avait été désolé par de fréquentes discordes et que les princes vaincus quittaient toujours le pays avec leurs gens. C’est pourquoi il y a actuellement des Boulala un peu partout. Les Boulala qui se sont expatriés sont d’ailleurs plus nombreux que ceux restés au Fitri. Du côté de l’Est, on en trouve à Djurdjura et dans quelques villages du Médogo. Il y en a également dans la région au sud du Mourtcha, entre les Oulâd Rachid et les Missiriyé. Nachtigal, qui était passé par là en se rendant à Abéché, signalait le village boulala de Mandélé. Ce village n’existe plus et a été remplacé par celui d’Ourel ; les autres villages boulala de la région sont : Abou Ṭaher, El Khatit, Er Reméli, Abou Cherganiyé, Abou Koïesti, etc. Ces Boulala sont installés dans le pays depuis très longtemps. Les indigènes du Fitri ne savent à quelle époque ils peuvent avoir émigré. On les désigne d’ailleurs sous le nom de Boulala gousar (les petits Boulala, ar. قصار). A Abéché, il y a aussi quelques Boulala[328] partisans du Djili : ils comptaient parmi les clients du djerma ʿOthman, l’ancien suzerain du Fitri.

A l’ouest du Fitri, on trouve des Boulala au Baguirmi (Tchekna, Abouguern, etc.), dans la région montagneuse de Moïto-Aouni (Gamzouz, Débébé et Gono sont des villages boulala ; Mouti et Moïto sont en partie boulala) et à côté de Massakory. Ce sont les fils des nombreux partisans de Djourab qui quittèrent le Fitri lorsque Nguerbaï fut intronisé par les Ouadaïens, ou bien encore des gens de Gadaï qui s’expatrièrent à l’avènement de Ḥassen.

On trouve des Boulala jusque dans le Baḥr Rachid, au nord de la lagune Iro.

Certains Boulala se sont mélangés aux Arabes, surtout aux Salamat, et se sont identifiés à ceux-ci. Ils se rappellent leur origine boulala, mais ne parlent plus que la langue arabe. On les appelle Salamat Boulala. Ils sont assez nombreux au Ouadaï, dans le Baḥr Salamat. Nous citerons également comme exemple, dans le Territoire, un des villages d’Ardébé.

Les Nguedjim du Kanem, considérés actuellement comme Kanembou, sont d’origine boulala.

Il y a enfin des Boulala au Bornou : à Merkouba, Magomari, Goudjeba et surtout à Mogodem, où ils étaient autrefois très nombreux.


[393]Déjà El Idrisi (Description de l’Afrique et de l’Espagne, p. 10 du texte, 11-12 de la traduction) dit que Kougha (كوغة, Gaoga) était sur le bord septentrional du Nil : c’était une dépendance du Wagarâ, mais quelques-uns des noirs la placent dans le Kânem. Cf. aussi Desborough Cooley, The Negroland of the Arabs, p. 103-111.

[394]Gué indique également le pluriel, en baguirmien.

[395]On pourra objecter que ce sont là des rochers isolés (ḥidjar) plutôt que des montagnes. Il est vrai. Mais rien n’empêche de croire que le royaume du Kanem, dont l’extension fut autrefois très grande, n’ait exercé son autorité sur les montagnes du Ouadaï ou même du Darfour. Dans notre démonstration, nous avons tenu le plus grand compte des dimensions données par Léon l’Africain au royaume de Gaoga. Il se peut néanmoins que les données peu précises fournies par ce voyageur ne soient qu’un résumé des renseignements recueillis par lui auprès de diverses gens ayant réellement visité l’Afrique centrale. C’est l’avis du capitaine Modat, qui croit également qu’on doit placer au Darfour le centre du royaume de Gaoga. Que certains détails donnés par Léon puissent s’appliquer au Darfour, c’est possible. Mais, au XVIe siècle, il n’existait pas dans ce pays un État musulman comme celui de Gaoga. D’autres raisons, au surplus, combattent cette thèse. En définitive, nous restons persuadé que c’est le royaume du Kanem qui fut autrefois appelé Gaoga.

[396]« Léon nomme un certain royaume de Gaoga, que nous ne pouvons placer qu’entre le Chary et le Nil et qui aurait embrassé tout l’espace compris entre ces deux fleuves. » D’Escayrac de Lauture, Mémoire sur le Soudan, page 54. Cet auteur ajoute d’ailleurs que les assertions de Léon « ont besoin de preuves ».

[397]Barth, Reisen t. III, p. 382.

[398]Barth, Reisen, III, p. 381.

[399]Nachtigal, tome III, page 38.

[400]D’après Gaden (Manuel de la langue baguirmienne, p. 1) les Boulala auraient adopté la langue des Kouka après avoir conquis sur eux le Fitri.

[401]Reisen, II, 307.

[402]Sêf aurait eu trois fils : Ibrahim, Haroun et Djili el Kebir.

[403]Maga-birna : Boulala du birni.

[404]Pluriel de dourdour.

[405]Gorou, en toubou, signifie : mur, enceinte.

[406]En arabe : korrorat ma bedora.

[407]La tradition rapporte que, à ce moment-là, les Boulala avaient encore le teint rougeâtre.

[408]On trouve aussi, dans cette région, des ruines de constructions boulala à Bir Andjallaï.

[409]Chanson arabe.

[410]Chanson boulala (Toutes les chansons des Boulala sont en arabe).

[411]Sultan Ḥassen, tchéroma ngaré de Massakory, etc.

[412]Sanglier du pays.

[413]Appelée par ailleurs dolo et pipi.

[414]Que Dieu t’accorde la victoire ! الله ينصرك.

[415]Que Dieu prolonge ton existence ! الله يطول عمرك.


[329]II

LE FITRI


La partie du Fitri qui se trouve au nord de la lagune est un des coins les plus peuplés du pays que nous étudions. Cela tient à l’abondance de l’eau et à la fertilité du sol.

Le Fitri a à peu près 60 kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur 64 du Nord au Sud. Il contient 106 villages environ, avec une population de 13 à 15.000 habitants. Cette population augmentera vraisemblablement, car le Fitri est un centre d’attraction qui jouira désormais d’une sécurité absolue, par suite de l’occupation du Ouadaï par nos troupes.

Quand on connaît le Fitri, pays inondé pendant l’hivernage et où les moustiques et les taons abondent durant une grande partie de l’année, on se demande comment les indigènes peuvent aimer un pays pareil, et surtout comment ils peuvent rester dans les villages à proximité de la lagune. Et cependant un grand nombre de Boulala, installés au Baguirmi, au Dagana et ailleurs, n’aspirent qu’à y revenir. Tous donnent les mêmes raisons : « Le Fitri est le pays de nos pères, de nos mères, dar abbahatna, ammahatna. C’est là que nous sommes nés. Le Fitri est un pays excellent, semèhh bel hèn. Il y a de l’eau toute l’année dans la lagune et nous ne sommes point obligés de creuser des puits. Nous avons toujours de l’herbe verte pour les chevaux. Le mil, le sorgho, le maïs viennent mieux au Fitri que partout ailleurs. Si la récolte est mauvaise, nous avons le riz sauvage, le kréb et l’abou sabé, qui poussent dans la brousse. La lagune[330] nous donne du poisson, du settèb et du djadjélma. Jamais la faim ne tourmente les habitants du Fitri. De plus, la terre du Fitri nous donne du coton, avec lequel nous confectionnons des gabag pour nous habiller. Fitri akhèr men ed diar koullhoum, Fitri h’élou léna : le Fitri est supérieur à tous les autres pays, le Fitri nous est cher (nous est doux) »[416].

Nachtigal, qui disait un jour à un Boulala que le Fitri était un pays très désagréable, avait reçu une réponse analogue. Ce dernier lui avait répondu d’un air profondément étonné : « Mais y a-t-il donc un pays meilleur que le Fitri ! »

La terre du Fitri est généralement argileuse (tiné, ar. طين). De couleur noirâtre, cette terre est toute crevassée pendant la saison sèche[417] et la marche y est extrêmement pénible. Elle constitue parfois, surtout à l’Ouest et au Nord-Ouest de la lagune, de grandes plaines absolument nues.

Dès les premières pluies, le pays se couvre de mares. De plus l’eau de la lagune reflue dans des bras (regaba), qui rayonnent dans tous les sens. On trouve bien quelques coins sablonneux (gos), mais la région franchement sablonneuse ne commence guère que vers l’extrémité nord, du côté de Rahad es Salamat.

La lagune a une vingtaine de kilomètres de l’Est à l’Ouest, sur à peu près autant du Nord au Sud. Elle est alimentée par les pluies de l’hivernage et surtout par l’apport d’eau de la Batah et des autres baḥrs de moindre importance (baḥr Zillé, baḥr Marcha, baḥr Guéria). La lagune est plus petite qu’autrefois et elle a beaucoup moins d’eau. Quand Nachtigal visita le Fitri, à la fin de mars 1873, les hippopotames et les caïmans abondaient dans la lagune. Mais il y eut ensuite une série d’hivernages peu pluvieux et le pays fut désolé par la sécheresse (surtout en 1901). Il n’y avait presque pas d’eau dans la lagune et les indigènes purent tuer très facilement les hippopotames et les caïmans. Il semble d’ailleurs[331] qu’une espèce d’épidémie ait décimé en même temps les animaux sauvages, car les antilopes bubales, les buffles et les éléphants moururent en grand nombre. Les habitants de Boullong, Boul et Guéria purent vendre ainsi un gros stock d’ivoire, qu’ils n’avaient eu qu’à ramasser dans la brousse.

La lagune est habitée par une grande quantité d’oiseaux (canards, pélicans, oiseaux-trompette, etc.). En 1906, des Boulala apportèrent au lieutenant de Yao une patte de grand échassier, à laquelle se trouvait passé un petit anneau en métal portant le nom de Vogel. Les Boulala avaient trouvé cet oiseau sur les bords de la lagune et ils l’avaient assommé à coups de bâton, pour le manger ensuite. Or, Vogel a été assassiné aux environs d’Abéché en 1856. Il y avait donc 50 ans que l’anneau avait été mis à la patte de l’échassier. Le fait est assez curieux.

Pendant l’hivernage, le pays est inondé et on est obligé de faire un grand détour vers le Nord pour se rendre à Yao. On prend alors la route Kokoro-Amaguera-Guéla-Agana et Borio. Pendant la saison sèche de 1905, la lagune avait environ 0m,50 d’eau vers Modo et 1m,60 vers Nguélo. L’hivernage de 1906 fut très pluvieux. Il y eut une crue subite et extraordinaire de la Batah en septembre, et plusieurs indigènes furent noyés. Le sultan Ḥassen prétendait que, depuis 1890, la lagune n’avait pas reçu une pareille quantité d’eau. Aussi, vers la fin de la saison sèche qui suivit, la lagune contenait-elle encore plus de 2 mètres d’eau.

Il y a deux petites îles dans la lagune, Modo et Modjo, où l’on cultive du coton. Les habitants vivent au milieu des nuées de moustiques, qui les harcèlent même pendant le jour. On va à ces îles en pirogue.

La lagune est couverte d’herbes et de bois d’ambadj, ou herminiera (tororo). Les fruits de l’ambadj (djadjélma) et la tige d’une plante aquatique à fleurs blanches (settèb) sont comestibles. Le bois d’ambadj servait autrefois à confectionner des boucliers très légers (daraga, ar. درقة). Avant le combat, on les plongeait dans l’eau, afin d’en rendre le bois[332] plus dur. Les Boulala n’emploient plus ces boucliers et, à l’heure actuelle, on n’en trouve guère que chez les Kouri du Tchad. Le bois d’ambadj sert aussi à confectionner des lits très légers (tororo). La lagune contient des grenouilles (ambourbeté) et une espèce de poisson puant[418], très mou et avec de longs filaires dans le corps, qui s’enveloppe dans une coque en terre pour passer la saison sèche. Ce sont là les seules ressources que la lagune peut fournir aux Boulala.

La saison des pluies commence en juin pour finir en octobre. Pendant la saison des pluies et jusqu’en mars, les taons (tèr) et les moustiques (ناموس namous) sont la plaie du pays. Les moustiquaires en étoffe sont rares au Fitri. Le lit des Boulala (سرير serir) est généralement entouré de nattes : cela forme ainsi un petit réduit carré, dont on ferme soigneusement l’ouverture. Les Boulala font aussi des fourreaux en nattes, dans lesquels ils s’introduisent et qu’ils ferment ensuite sur eux.

Les Boulala n’ont presque pas de bétail : seulement quelques moutons. Ils ont des chevaux, mais ils sont obligés de prendre des précautions extraordinaires, pendant l’hivernage, pour les préserver de la maladie : ces animaux ne sortent pas et on fait de la fumée dans leurs cases, pour les mettre à l’abri de la piqûre des taons. Malgré ces précautions, l’hivernage est parfois désastreux pour les chevaux. Les quelques vaches qui restent au Fitri, pendant la saison des pluies, ne sortent que recouvertes d’un grand filet en corde tressée, traînant presque jusqu’à terre. Il faut dire cependant que, dans le nord du pays, ces inconvénients sont moins graves et que l’on trouve de beaux troupeaux dans certains villages, habités par les Arabes ; mais ces villages sont installés dans des endroits sablonneux.

Les Arabes du Ouadaï, réfugiés au Fitri, passaient la fin de la saison sèche sur les bords de la lagune. Avant cette époque, les chameaux porteurs qui venaient à Yao étaient[333] recouverts d’un grand filet, pour les préserver des piqûres des taons : mais les pauvres bêtes étaient parfois couvertes de sang et rendues absolument affolées par les attaques de ces affreux insectes. Il y a toujours des taons sur les bords de la lagune, et les nomades disaient que c’était à cause de cela que les portées de leurs chamelles ne réussissaient plus guère. Aussi profiteront-ils certainement de ce que le Ouadaï a été occupé pour aller, comme autrefois, passer la saison sèche sur les bords de la Batah.

La terre du Fitri est grasse et les indigènes y peuvent faire deux récoltes. Ils cultivent le petit mil (دخن doukhn), le sorgho (bérbéré), le manioc et le coton. Dans la brousse, on trouve diverses graines comestibles (kréb, abou sabé, helefof, etc.), et surtout le riz sauvage (رز rizz), extraordinairement abondant, qui est une grande ressource pour les Boulala. Dans le nord du Fitri, il y a beaucoup de palmiers-doum.

Avec la feuille fibreuse de l’hyphaene (zaf), les Boulala fabriquent des nattes (raga) et des paniers (sossel). Le zaf sert aussi à confectionner une corde grossière, mais on emploie l’écorce de la « calotropis procera » pour fabriquer de la bonne corde.

Le damaliscus abonde au Fitri pendant la saison sèche : il n’y a plus d’eau alors dans les mares et, comme cette antilope ne peut se passer de boire, elle est obligée de se tenir à proximité de la lagune. Pendant le jour, elle reste dans la brousse. Elle ne vient boire que pendant la nuit, et elle en profite, du reste, pour dévaster les champs de sorgho, au grand désespoir des Boulala. Au petit jour elle décampe. Les habitants du Fitri ne sont pas chasseurs. Ils n’ont d’ailleurs que des lances ou des sagaies, presque pas de fusils, et ils ne savent pas, comme les Kouka, se servir de chiens pour chasser le gibier. Ils laissent donc les damaliscus tranquilles et ces antilopes sont relativement peu craintives. C’est ainsi que, allant à Yao par la route d’hivernage, en février 1907, avec une troupe de tirailleurs montés, nous[334] avons vu, dans la plaine crevassée située entre Guéla et Agana, une grande quantité de ces antilopes : une troupe d’entre elles coupait tranquillement le chemin que nous suivions, à une centaine de mètres devant nous, sans se soucier aucunement de notre présence. Dans l’après-midi du même jour nous trouvions encore une bande très nombreuse de ces antilopes. Elles étaient paisiblement couchées à l’ombre, à environ 150 m. à gauche de notre route. Les tirailleurs, en passant, s’amusaient à gesticuler et à crier pour leur faire peur. Mais, à part un vieux mâle qui s’était levé et nous observait, le troupeau ne bougea point. Plus tard, nous eûmes l’occasion de voir deux damaliscus qui, revenant de la lagune, s’étaient arrêtés à côté du poste de Yao et regardaient les tirailleurs faire l’exercice. Tout cela n’étonnerait point, s’il s’agissait d’animaux sauvages ne voyant l’homme que très rarement. Mais ces antilopes passent 6 ou 7 mois de l’année au Fitri, et c’est pourquoi la chose est assez curieuse.

Il y a également au Fitri, mais en moins grande quantité, la gazelle (غزال r’ezal), l’antilope bubale (têtel), l’antilope grise à cornes tirebouchonnées (ketenbour), le kob (abouhurf) et le phacochère (hallouf, ar. هلوف).

Le lion (doud, bach) était autrefois très abondant au Fitri. Nachtigal rapporte même qu’il attaquait l’homme, et le fait est confirmé par les Boulala. Cependant, d’une façon générale, le lion n’est pas dangereux, car, dans ces pays giboyeux d’Afrique, il trouve facilement de quoi apaiser sa faim : il se sauve la plupart du temps, lorsqu’il rencontre un homme dans la brousse. Au sujet du lion du Fitri, Nachtigal rapporte une certaine histoire, qui lui avait été racontée, au Bornou, par le faqih ouadaïen Adem. Celui-ci disait, que pendant la nuit, un lion avait enlevé sa captive, qui était couchée auprès du feu. Le faqih et ses compagnons s’étaient alors levés et avaient poursuivi le lion, en l’insultant et en le frappant à coups de bâton. Et le lion avait lâché la captive[419].[335] Présentée ainsi, la chose peut paraître étrange. Nachtigal dit cependant que le faqih Adem était « ein glaubhafter Mann ». Il y a donc lieu de croire ce dernier. D’ailleurs, les Bellas et les Pouls de la région de Zinder emploient un procédé analogue pour mettre le lion en fuite, lorsqu’il réussit à pénétrer, la nuit, dans un troupeau : ces indigènes prennent une torche de paille enflammée et ils frappent le lion à coups de bâton.

Le lion était autrefois beaucoup plus abondant qu’à l’heure actuelle, au Fitri. Cela tient sans doute à ce que le nombre des armes à feu s’est considérablement accru, par suite de notre arrivée dans le pays. Ce fauve est cependant loin d’être rare et, au poste de Yao, on l’entend rugir fréquemment du côté du Nord, vers Kenga. Il prélève son impôt sur les troupeaux des Arabes nomades, qui passent la saison sèche au Fitri, et ces indigènes sont venus à plusieurs reprises porter leur doléances au lieutenant de Yao.

Habitants du Fitri. — La majeure partie de la population du Fitri est formée par les Abou Semen (sing. : Abou Semenaï ou Am Semenaï). Les chefs des villages boulala portent le nom de khalifa et les chefs des villages am semen celui de kaïdala.

Il y a aussi des villages kouka (Malabesse, Kabara, Moyo, Seïta).

Des Arabes, qui habitaient autrefois le pays au nord de la Batah, sont venus s’installer au Fitri et y ont fondé des villages : Djaadné (Rahad es Salamat, Kokoro, Berraïa, Souar, Amtalha, Guern el r’ezal), Oulâd Hemed (Tiakalé, Abouguidad).

Il y a aussi des Kreda Djeroa (Azara), des Bornouans et des gens d’origine dadjo (Koudou)[420].

Il y a enfin un village de Djellaba (Melmé). Ces marchands[336] font du commerce entre le Médogo, Tchekna et Fort-Lamy. Leur village a beaucoup perdu de son importance depuis notre arrivée dans le pays : le trafic des captifs et des armes ayant été supprimé, et tout commerce avec le Ouadaï interdit, les Djellaba ne pouvaient plus se livrer à leurs fructueuses opérations d’antan.


[416]فترى خير من الديار كلهم فترى حلو لنا.

[417]C’est la « terre cassée » du commandant Lenfant.

[418]Dipneuste.

[419]Nachtigal, tome III, page 41.

[420]Les habitants de Debeker, au sud-est d’Aouni, et d’Abouguern, près de Moïto, sont également d’origine dadjo.


[337]III

LES BABALIA


Nous avons déjà montré que, après Ibrahim ben Dounama (1288-1306), des Kanembou quittèrent le Kanem et vinrent s’installer dans le pays situé entre le bas Chari et la région du Tchad appelée Karga, non loin des trois rochers de Ḥadjer Tious (ou Ḥadjer el Lamis).

Les indigènes disent que cette émigration a eu lieu sous la conduite de deux princes appartenant à une branche cadette de la famille royale du Kanem, mais il est fort probable que le fractionnement en deux tribus ne s’est produit que plus tard. Nous avons dit que le chef du mouvement s’appelait ʿAli Gatel Magabirna. La tradition rapporte que les gens du plus âgé des deux princes, qu’on dit être frères, ont formé la tribu des Babalia, et ceux du plus jeune la tribu des Boulala. Le nom de Babalia paraît vouloir signifier « les gens du père Ali » (nas baba Ali).

Les Babalia n’ont pas joué de rôle historique. Ils ont eu peut-être un certain degré de puissance, car ces indigènes aiment à raconter que leurs ancêtres possédaient autrefois 750 karnak (forteresses). Peut-être aussi faut-il rapporter ce qu’ils disent à la dynastie royale du Kanem.....

Quoi qu’il en soit, les Babalia se battirent entre eux et se dispersèrent. On les trouve actuellement un peu partout : dans la région du Tchad, où ils vivent avec les Arabes Assâlé (Bout el Fil), à Tchekna, Erla, Morbo, Boul, etc.

[338]Ils n’ont gardé qu’un souvenir assez vague de leur première origine. Beaucoup d’entre eux racontent qu’ils sont les derniers descendants d’une tribu venue autrefois de l’Yémen ou de Médine — allusion à l’origine arabe des princes de la dynastie des Sêfiya, à laquelle étaient en effet apparentés les ancêtres des Babalia et des Boulala.

Les Babalia parlent la langue des populations au milieu desquelles ils vivent : arabe, baguirmien, kenga, tar lis. Un lien de sympathie, une idée de solidarité ont survécu au naufrage de la tribu. C’est ainsi, par exemple, qu’un Babalia de Morbo, se rendant à Tchekna, sera très bien reçu par ses frères, s’il vient à faire connaître sa qualité de Babalia.



[339]IV

LES KOUKA


Les Kouka sont originaires du pays montagneux qui porte le nom de Ḥadjer Mogomo (Mâo, Mabré, Béna, Oubri, etc.), situé à l’est de Guéra. Leur ancêtre Ḥassen el Kouk, qui a donné son nom à la tribu, alla s’installer à Dolkho, dans le Médogo actuel, entre El Birni et Migni. Les Médogo habitaient alors le pays d’Amfourou, tout près de El Birni.

Médogo[421] et Kouka prétendaient avoir des droits sur la région dont le centre est la montagne appelée aujourd’hui Ḥadjer Médogo. Les deux tribus étant proches parentes, on décida de ne pas se battre : le différend serait tranché par la montagne elle-même. Le chef des Kouka était fils de Ḥassen Béli, et l’ancêtre des Médogo s’appelait Moudgo abou Léya. On demanderait donc à la montagne si elle devait appartenir aux gens de Béli ou à ceux de Moudgo[422].

[340]Les Médogo avaient, au préalable, caché un vieillard dans les rochers. Le matin du jour où devait avoir lieu la consultation, ils firent sadaga[423] et donnèrent la liberté à un taureau, consacré à la montagne, afin de s’attirer les bonnes grâces de celle-ci[424]. L’épreuve eut ensuite lieu. Les Kouka crièrent les premiers : Ko Béli ! Ko Béli ! Mais la montagne ne répondit rien. Après eux, les Médogo appelèrent : Ko[425] Moudgo ! Et la réponse se fit entendre immédiatement :  ! Cela parut concluant aux Kouka, qui allèrent alors s’installer au Fitri, où ils régnèrent sur les Abou Semen.

Nous avons déjà parlé, à propos des Boulala, des relations entre Am Melki et Kouka et du rôle que ceux-ci jouèrent au Fitri et dans la région au nord du Ba Batchikam. Nous avons également raconté comment ils furent vaincus par les Boulala. Après sa défaite, le chef des Kouka, ʿAli Dinar Gargâ, s’enfuit vers l’Est et mourut du côté de Korbo. Obligée de quitter le Fitri, sa tribu se fractionna et les Kouka partirent dans diverses directions. Quelques-uns, peu nombreux, restèrent au Fitri ; les autres allèrent s’installer dans les montagnes d’Aouni, au Tania, à Boul et Guéria, au Médogo, surtout dans la vallée de Batah (Koundiourou, El Krenik), et jusques au Kanem (Goudjer). Les Kouka ne jouèrent plus, dès lors, de rôle politique.

Les Kouka sont grands et bien bâtis ; leur teint est noir (asoued). Leurs femmes ont l’habitude de porter sur la tête une grosse tresse, faite soit avec des cheveux, soit avec du poil de mouton. Cette tresse (djemiré), grosse sur le front comme la moitié du poignet, finit sur la nuque en se recourbant en l’air. Elle est enduite de beurre et saupoudrée de terre rouge (rechad). Sur le front, à la naissance de la tresse, se trouve un petit morceau de bois noir, de forme carrée.[341] Les cheveux pendent, de chaque côté du visage, en tresses plus ou moins épaisses. Comme chez tous les autres indigènes, certains petits détails dans la coiffure servent à distinguer les femmes mariées de celles qui ne le sont pas. L’hygiène de la tête laisse fort à désirer, chez les femmes kouka, et leur coiffure, qui n’est déjà pas esthétique, répand parfois une odeur infecte : il arrive même que les vers se mettent dans la tresse en poil de chèvre. Il faut dire, d’ailleurs, que les Kouka sont connus pour leur grande saleté. Les autres indigènes trouvent qu’ils sentent mauvais — ce qui n’est pas peu dire[426] : « Kouka afenin ! Aïn men Kouka misl el khadem afen ! Nadem ma bechilha mera. Les Kouka sentent mauvais ! La femme kouka est semblable à une captive, elle pue ! Personne n’en veut comme femme. »

Les Kouka, comme tous les Lisi, sont de médiocres musulmans. Ils mangent la viande de phacochère (hallouf) et la grenouille (ambourbeté). Ils ont de nombreux chiens[427], avec lesquels ils chassent le gibier de la brousse (têtel, abouhourf, hallouf, etc). L’animal, poursuivi par les chiens, s’arrête pour leur tenir tête, et les Kouka profitent de ce qu’il est ainsi occupé à faire face aux chiens, pour le tuer à coups de sagaie. Le guépard (semoua) est arrêté de la même manière.

[342]Les Kouka ont toujours été opprimés et pillés par leurs maîtres. Ceux qui habitent entre le Dagana et le Fitri (Ngourra, Débébé, Abou Koakib, Mouti, Gamzous, Aouni, Aïssené, Falé) ont chacun de leurs villages installé au pied d’une montagne. Cette montagne servait de refuge en cas d’alerte, lorsque les Kreda ou les Ouadaïens étaient signalés.

Au nord de la région habitée par ces Kouka, commence le pays sec et sablonneux des Kreda[428]. Vers le Sud, se trouvent les rochers de Kalkélé, Abou Gattïé, Gono et Moïto. La dépression de Moïto, inondée pendant l’hivernage, ne contient cependant pas de mares permanentes. La mare qui dure le plus est celle d’Abou Ndroua, à l’ouest de Gono. Tous les indigènes s’accordent à dire qu’il y avait autrefois un lac permanent à Moïto et que sur ses bords vivaient des pêcheurs kotoko.

M. Chevalier a signalé la présence de l’ancien lac Baro, entre Aouni et Ngourra : « Le Baro, dit-il, est une grande dépression sans arbres. Ancienne lagune comblée, il n’y a pas de berges et son niveau, au centre, se trouve à 5 m. à peine au-dessous des terrains environnants. Des glacis gazonnés de plantes annuelles s’élèvent en pente insensible jusqu’à une lisière boisée. Cette lagune, sensiblement alignée N.-E.-S.-O., s’étend depuis les environs de Gamzouz jusqu’à Ngourra, c’est-à-dire sur une longueur de plus de 60 km. » M. Chevalier ajoute que le Baro est sans rapport avec le Baḥr el Ghazal et que « c’est donc vraisemblablement la terminaison d’un ancien bras du Tchad, sans relation depuis longtemps avec le lac »[429].

Le nom de baro est également donné par les indigènes aux parties du terrain qui gardent longtemps l’eau de l’hivernage et dans lesquelles poussent le kreb et le riz sauvage[430] : on[343] en trouve quelques-unes sur la route de Moïto à Massakory.

La région de Moïto est appelée Tinguili par les Kouka, et le pays montagneux Moïto-Ngourra-Aouni est quelquefois désigné sous le nom de Dâr el Ḥadjer (pays des montagnes). Les montagnes de Moïto et d’Aouni présentent les mêmes caractères que celles du Sud-Est. Presque toutes contiennent des grottes (karkour, pl. karakir), dans lesquelles on trouve parfois de l’eau. Cette eau peut être à fleur du sol[431], comme a Débébé et à Moïto, ou dans des puits d’une vingtaine de mètres de profondeur, comme à Aouni.

Après avoir d’abord dépendu du Baguirmi, les Kouka d’Aouni relevèrent, plus tard, de l’aguid el Baḥr. Ils étaient traités comme les Abou Semen et les Djenakheré, et les Ouadaïens ne se faisaient aucun scrupule de les réduire en esclavage. C’est ainsi, par exemple, que Haggar Kebir, arrivant du Baḥr el Ghazal, vint assiéger la montagne d’Abou Koakib, dans le courant de 1898.

Les habitants du village s’étaient réfugiés au milieu des rochers. Mais il n’y avait pas d’eau dans la montagne, et Haggar, qui le savait, s’installa tranquillement autour du puits qui se trouve dans la plaine. Les Kouka restèrent quatre jours dans cette horrible situation : des enfants moururent de soif. Enfin, ne pouvant plus tenir, ces malheureux furent obligés de quitter leur retraite, le 4e jour, et de se livrer aux Ouadaïens. Haggar prit 70 femmes et jeunes filles, 30 enfants, et partit pour Abéché, laissant les habitants d’Abou Koakib dans le plus atroce désespoir. Tels étaient, avant notre arrivée dans le pays, les exploits ordinaires des bandes ouadaïennes.

Acyl essaya aussi, avant son arrestation (1903), de piller les Kouka d’Aouni. Mais il échoua piteusement. Les habitants se réfugièrent, avec leurs troupeaux, dans la montagne. Comme celle-ci contient de la terre végétale et qu’il avait plu, les animaux y trouvèrent de l’herbe en quantité[344] suffisante. Les Kouka, ayant du mil et de l’eau, purent attendre tranquillement le départ des Ouadaïens, qui se retirèrent sans avoir rien pris. Diado échoua dans les mêmes conditions, à Gamzouz.

Il n’y a plus de Kouka au Tania. On en trouve à Guemra (sur la route de Bokoro à Moïto), à Sigdia et Bouloulou (sur la route de Bokoro à Lahmeur), à Delbini et Tchok (sur la route de Bokoro à Abouraï).

Autrefois la Baṭaḥ[432] de Laïri, qui sert encore de déversoir au Baḥr er Riguéïg, apportait les eaux du Chari, pendant l’hivernage, jusque dans la grande mare au sud-est de Moïto, au nord de Rededioun, entre Gogo et Imméda[433]. Lorsque la Baṭaḥ était ainsi pleine d’eau, les Kouka de Tchok, Delbini et Bouloulou prenaient le poisson dans de grands paniers d’osier, de forme cylindrique et de plusieurs mètres de longueur, comme le font, encore actuellement, les Kouka de Boul et Guéria. Mais, surtout depuis 1902, le régime de la Baṭaḥ a beaucoup changé. L’eau ne dépasse plus guère Gama et Nabagaïa. Quand le Chari monte beaucoup, l’eau dépasse El Bakhas. Tout cela dépend naturellement de la crue du fleuve et non de la quantité d’eau tombée dans le pays. Ainsi, pendant l’hivernage de 1906, qui fut cependant très pluvieux dans la région du Tchad, l’eau ne dépassa pas Nabagaïa. L’hivernage de 1907 fut beaucoup moins pluvieux, et nous avons cependant trouvé, au commencement de septembre 1907, plus de 1m,50 d’eau à El Bakhas.

[345]Les indigènes racontent également que, pendant les hivernages pluvieux, les eaux du bassin du Fitri, amenées par le baḥr Guéria, et celles du baḥr et Tiné, arrivant par le baḥr Bourda, communiquent entre elles, grâce à l’inondation de la zone intermédiaire, et se mélangent dans la lagune Ebé. D’après eux, on pourrait reconnaître la provenance du poisson pêché alors dans la lagune Ebé, et dire si ce poisson est du Baḥr et Tiné ou de la lagune Fitri. La communication ne se produirait qu’exceptionnellement : elle aurait eu lieu par exemple, pendant l’hivernage de 1901[434].

Il y a aussi quelques villages de Kouka au Fitri et au Médogo. On trouve enfin des Kouka au Ouadaï, sur les deux rives de la Baṭaḥ, depuis Lemka jusqu’à Birket-Fatmé.

La Baṭaḥ vient du côté de la frontière du Darfour et traverse la région moyenne du Ouadaï. A El Melemm (le confluent), au sud du pays kachméré, elle reçoit le plus important de ses affluents, la Béṭèḥa (petite Baṭaḥ). Cette dernière rivière est formée par le Mondjobok, ou Mourra[435], et par la résultante du Lobbode et du Delal. Après El Melemm, la Baṭaḥ continue à traverser le pays des Massalat (Am Ḥadjer, Mourdaf), passe dans celui des Masmadjé (Naïmoun, Abéchaï, Es Safik, Kindoué, Birket-Fatmé) et pénètre ensuite dans le dar Kouka. Nous ne connaissons que la partie de la Baṭaḥ comprise entre le Fitri et Birket-Fatmé.

La Baṭaḥ est à sec pendant la plus grande partie de l’année. Son lit, qui est couvert d’un sable très fin, peut avoir une centaine de mètres dans sa plus grande largeur. L’eau est peu profonde et il suffit, généralement, de creuser des puisards de moins de deux mètres pour en obtenir. La profondeur de l’eau peut varier d’ailleurs avec les endroits et, pour un même point, avec les différentes époques de l’année. A Seïta, au mois de février, on avait l’eau à 1m,50. Au même[346] endroit, vers le mois de juin, les puits avaient cinq à six mètres, alors que, plus loin, à Sourra, à Atya, à Birket Fatmé, il suffisait de creuser le sol peu profondément pour obtenir de l’eau. Il y a aussi, dans le lit de la Baṭaḥ, des mares (birké), qui s’assèchent plus ou moins rapidement.

Le baḥr fournit toujours de l’eau en quantité suffisante, pour subvenir aux besoins des populations sédentaires et nomades, qui habitent ou qui campent sur ses bords. Ainsi, pendant la saison sèche de 1903, qui avait été cependant précédée d’une période de pluies insuffisantes, la Baṭaḥ ne cessa pas de donner de l’eau.

Les rives de la Baṭaḥ sont couvertes d’une végétation touffue, qui contraste parfois avec le reste du pays, notamment avec la partie située au nord[436]. Sur ses bords, vivent de nombreux cynocéphales[437], des rhinocéros, des lions et toute sorte de gibier : antilopes, girafes, etc. Les rhinocéros et les lions sont particulièrement nombreux et rendent la région assez dangereuse : on trouve souvent leurs traces à côté des puisards creusés dans la Baṭaḥ. Quand le poste-frontière d’Atya fut créé (commencement de 1908), le lion venait, pendant la nuit, rôder tout autour de l’enceinte. D’ailleurs, les fauves ne se montraient pas seulement que la nuit, et, une fois entre autres, l’un des tirailleurs préposés à la garde du troupeau du poste tua trois lions dans la même journée.

Les indigènes affirment que, en amont de Birket Fatmé, on trouve des fosses d’eau permanente dans le lit de la Baṭaḥ : elles contiendraient du poisson et même des caïmans (?). Les Massalat sont, paraît-il, une population de pêcheurs. En tout cas, à Birket-Fatmé, nous n’avons vu qu’une mare insignifiante, et encore ne contenait-elle que de l’eau de pluie, car l’hivernage était déjà commencé (juillet 1907).

[347]A partir de Seïta, la Baṭaḥ se divise en un grand nombre de bras. Elle reçoit alors, sur sa rive gauche, les baḥrs Millémé, Zillé et Marcha.

La crue de la Baṭaḥ a lieu vers le commencement de septembre. Elle roule alors, pendant une huitaine de jours, une quantité d’eau plus ou moins considérable. L’hivernage de 1907 ayant été peu pluvieux, la Baṭaḥ n’a coulé que pendant quatre ou cinq jours : l’eau couvrait alors un tiers de la rive et avait environ 1m,50 de hauteur.

Les Kouka ont été pillés sans merci par les Ouadaïens, et la région qu’ils habitent, si peuplée et si prospère autrefois, a actuellement l’air désolé et misérable. C’est que la ligne de la Baṭaḥ était la voie ordinaire des aguids ouadaïens, venant se poster à Atya, Koundiourou ou El Krenik pour surveiller la frontière du Fitri. Leurs hommes et leurs chevaux vivaient sur le pays : on s’emparait du mil et des quelques moutons que possédaient les malheureux Kouka, et on leur enlevait même le vêtement qu’ils avaient sur le corps. Rien ne saurait donner une idée de la rapacité et de la brutalité de la valetaille[438], qui accompagne généralement les bandes ouadaïennes. Abusant de la terreur qu’inspirent les aguids, ils se font apporter, par les habitants, des vivres et surtout de la merissé. Au moment du départ, ils enlèvent jusqu’aux ustensiles de cuisine et jusqu’aux nattes des pauvres Kouka. C’est quelque chose d’incroyable. En février 1907, lors d’une reconnaissance à la frontière du Fitri, nous avions campé dans un rahd, qui se trouve à l’est de Malabesse. Là, nous avions remarqué que des nattes étaient cachées dans les arbres. Comme nous nous en étonnions, le chef du village nous avait alors expliqué que, par peur des Ouadaïens, les habitants cachaient de la sorte tout ce qu’ils possédaient de plus précieux. Ils n’avaient pas tout à fait tort d’ailleurs, car, dans le courant de la même année,[348] le village fut attaqué et incendié par le koursi Hesseïni. Aussi, les indigènes, qui savent de quelle manière les gens du Ouadaï entendent le pillage, ont-ils l’habitude de dire : « Kan ieqderou, et terab koullah bechillouh. S’ils pouvaient le faire, ils emporteraient même la terre avec eux ». Déjà, avant la création du poste d’Atya, beaucoup de Kouka avaient émigré au Fitri et au Médogo, où nos armes et l’autorité du sultan ʿAbd er Raḥman les mettaient à l’abri des incursions ouadaïennes. L’occupation du pays par nos troupes empêchera désormais les aguids de venir piller ces pauvres gens, qui, avec les Diongor de l’Abou Telfan, ont eu beaucoup à souffrir de la domination du Ouadaï[439].

Les Kouka comprennent un certain nombre de fractions. Les plus considérés d’entre eux portent le nom de Kouka ḥourrin (ou ḥirar). Les autres, Kouka ma ḥourrin, Kouka haouanin (deremdi), étaient aussi maltraités que les Abou Semen du Fitri : parmi ces derniers, nous citerons tout particulièrement les Kouka Amdena.


[421]Les Médogo appartiennent à la même famille que les Kenga et les Kouka. Le chef ouadaïen Moudgo vint s’installer dans le pays, avec ses Abou Senoun, et y établit sa domination sans lutte. Ouadaïens et aborigènes formèrent, en se mélangeant, la population actuelle des Médogo. L’arrivée de Moudgo dans la région à l’est du Fitri est bien antérieure à l’installation, au Ouadaï, de la dynastie d’ʿAbd el Kerim ben Djamé.

[422]Les Médogo avaient dit aux Kouka : « Neseï besara. El ḥadjer ouagef da. Nadouh bes. Nous allons tenter une épreuve. La montagne est devant nous. Appelez-là ! » Le mot besara signifie, régulièrement : pénétration, perspicacité. Il est employé ici dans le sens de mebsara (ar. بصر) : preuve évidente.

[423]Aumône, sacrifice.

[424]Ce taureau est appelé boubkoyo par les indigènes.

[425], signifie : montagne, en tar lis et en kenga. En baguirmien, signifie : terre, poussière, cailloux ; pour désigner une montagne, on emploie le mot toto.

[426]Nous nous rappellerons toujours certain recensement du village d’Aouni : le soleil était déjà haut et l’odeur des Kouka nous incommodait tellement que nous étions obligés de rester à une certaine distance d’eux. Il est facile d’imaginer dans quelles mauvaises conditions hygiéniques vivent ces indigènes. Ce qu’écrit le lieutenant-colonel Mangin, dans Troupes Noires (Revue de Paris, 1er et 15 juillet 1909). « La race nègre est le produit d’une dure sélection qui s’opère par une effrayante mortalité infantile » nous fait songer à une constatation qui s’imposa à nous, lors du recensement des Kouka : dans beaucoup de villages, celui d’Aouni en particulier, presque toutes les femmes étaient enceintes ou avaient un petit enfant dans le dos, et cependant le chiffre des gamins déjà avancés en âge était dérisoire.

[427]Aussi n’y a-t-il pas moyen de dormir, quand on campe dans un village du Kouka. C’est, durant toute la nuit, un véritable concert d’aboîments.

[428]La ligne Massakory-Aouni est la limite sud de la région sablonneuse.

[429]Chevalier, L’Afrique centrale française, page 352.

[430]C’est peut-être là l’explication du nom de Baro, donné à l’ancien lac dont parle M. Chevalier.

[431]El mé raged.

[432]C’est une erreur d’écrire Ba-Tah, sous prétexte que dans certains idiomes de l’Afrique Centrale le monosyllabe ba signifie fleuve, rivière (Ba Mbassa, Ba Batchikam, etc.). Le mot baṭaḥ est arabe. En arabe régulier, baṭḥa بطحاء, abṭaḥ ابطح, baṭiḥa بطيحة signifient : vaste lit d’un torrent. Dans le dialecte du Tchad, baṭaḥ بطح a un sens analogue et désigne une rivière temporaire, un baḥr.

[433]C’est d’ailleurs de là que vient le nom de Debaba, donné à la région. Debaba a le même sens que le mot régulier medebb : lieu où l’eau s’écoule. La partie de la Baṭaḥ comprise entre Bouloulou et Lahmeur est aussi appelée el birké : étang, bassin, mare.

[434]L’eau dépassa alors le village de Tchok.

[435]Passe au village de Mourra, où est né l’ex-sultan du Ouadaï, Doud-Mourra : le lion de Mourra.

[436]« A une heure de Mandélé, 8 décembre 1880. — Continua la via eccelente, la pianura immensa, la vegetazione ubertosa e, presso all’acqua, richissima ». Matteucci.

[437]Il y en a d’énormes.

[438]On désigne parfois ces gens-là sous le nom de « charognards », et il faut avouer qu’ils méritent bien cette appellation.

[439]Le pays kouka et dadjo fut notamment ravagé par l’aguid el Djaadné, en avril 1904. Les Ouadaïens avaient un excellent moyen pour savoir où était caché le mil des indigènes qu’ils pillaient. Ils prenaient les hommes les moins maigres du village et tenaient à chacun d’eux le raisonnement suivant : « Tu es gras, donc tu te nourris bien, donc tu as du mil, que tu as caché. Tu vas nous montrer immédiatement l’endroit où il se trouve ». Le pauvre diable était obligé de s’exécuter : sans cela, les mauvais traitements venaient à bout de sa résistance ; s’il s’entêtait, il risquait la mutilation, voire même la mort.


[349]V

LES MÉDOGO


Le pays actuel du Médogo était occupé par des indigènes de même origine que les Kouka et les Kenga, lorsque Moudgo arriva dans la région avec ses Ouadaïens (Abou Senoun et Mandala). Il réussit à y établir sa souveraineté, par le seul ascendant d’un état de civilisation plus avancé. Ses successeurs, Léya, Batara, Salemi, continuèrent son œuvre. Nous avons déjà vu, à propos des Kouka, comment les descendants de Moudgo restèrent les seuls maîtres du pays. En souvenir de cet événement, un taureau est consacré à la montagne et erre en liberté. Quand il meurt, il est remplacé : Boubkoyo a toujours un successeur. La fusion se fit petit à petit entre les Abou Senoun et les autres indigènes. Leurs descendants furent appelés Médogo (sing. Médagaoui)[440], du nom du chef ouadaïen qui était venu autrefois s’installer dans le pays. La montagne reçut le nom de Ḥadjer Médogo.

Le sultan du Médogo, qui réside à El Birni, au pied de la montagne, commande le pays limité par le Fitri, à l’Ouest, et la Baṭaḥ, au Nord et à l’Est. Du côté du Sud, sa souveraineté s’étend jusqu’à Djahia.

Autrefois, les Médogo étaient quelque peu en rivalité avec les Boulalala du Fitri. D’autre part, des luttes intestines pour la conquête du pouvoir éclataient assez fréquemment. C’est[350] ainsi que le gros village de Dokotchi[441], sur la Baṭaḥ, fut formé par les gens d’un prétendant vaincu, qui avait dû quitter le Médogo.

Les seuls Européens qui aient visité le Médogo, avant l’arrivée des Français dans la région du Tchad, sont les deux voyageurs italiens Massari et Matteucci. Ils ne firent d’ailleurs que traverser rapidement le pays, du 13 au 19 décembre 1880. Partis de Mandélé, sur la Baṭaḥ, ils passèrent au pied de la montagne du Médogo et se dirigèrent vers le Fitri, par la route de Gamsa. Le « diario » de Matteucci ne présente que peu d’intérêt[442]. Cet explorateur pensait décidément trop à sa « cara Bologna[443] » : il n’avait pas le temps de s’occuper du pays.

Le Médogo dépendait de l’aguid el Djaadné, qui y faisait lever l’impôt : il venait quelquefois piller ce pays, comme en juillet 1904. Cependant, l’origine maba de leurs sultans valait aux indigènes de la région certains ménagements de la part des Ouadaïens. Quand nous fûmes installés au Fitri, le Médogo entra dans notre zone d’influence et se détacha de plus en plus du Ouadaï. Jusqu’au commencement de 1908, la situation du sultan ʿAbd er Raḥman resta extrêmement délicate, car il n’était pas à l’abri d’un coup de main de la part des Ouadaïens, et, d’un autre côté, son intérêt lui commandait pourtant de se rapprocher des Français. La création du poste-frontière d’Atya a mis fin à cet état de choses.

Le centre de la plaine du Médogo est à peu près marqué par la montagne appelée Ḥadjer Médogo, au pied de laquelle se trouvent plusieurs villages, dont la résidence du sultan, El Birni. La montagne a environ 200 m. de hauteur. A son sommet, se trouvent treize puits ou sources, qui donnent[351] une eau très claire. La montagne servait autrefois de refuge en cas de danger. Signalons encore les collines rocheuses de Petit Migni, Grand Migni, et Abou Zerafa.

La montagne de Djahia, vers le Sud-Ouest, est plus importante que le Ḥadjer Médogo. Ses habitants (nas Djahia) ont gardé une semi-indépendance. Les Djahia n’avaient pas à redouter d’attaque, car on ne peut pénétrer dans la montagne que par un sentier étroit et difficile, commandé par plusieurs plates-formes. En 1902, ils assaillirent pendant la nuit l’escadron de spahis, qui avait campé dans la plaine, non loin de leurs rochers.

La population du Médogo est très variée : Médogo, Kouka, Boulala, Pouls, Bornouans (Goumro, Malouaya, Barouella), Dadjo et Arabes. Il y a, en outre, des populations mixtes : les Djahia, par exemple, qui tiennent le milieu entre les Kenga et les Kouka. Ces indigènes sont restés confinés dans leur montagne et ont pris un cachet particulier. Leur langue est intermédiaire entre le kenga et le tar lis, et leurs femmes portent la grosse tresse des femmes kouka, abou semen, médogo et boulala. Ils sont presque tous fétichistes.


[440]Le sultan du pays est appelé ʿAbd er Raḥman el Médagaoui.

[441]Les gens de Dokotchi et ceux de ʿAbd er Raḥman se battirent encore en septembre 1907.

[442]Pellegrino Matteucci ed il suo diario inedito, pages 661 et 662.

[443]« E ripenso a Bologna !... Il pensare a Bologna non basta.... Bologna, la mia cara Bologna, è sempre la note dominante del mio pensiero, etc., etc. ».


[353]QUATRIÈME PARTIE


LES FÉTICHISTES


Les fétichistes sont nombreux dans les montagnes du Sud. Nous étudierons les deux populations que nous avons surtout connues, les Kenga et les Diongor. Nous parlerons également des Abou Semen du Fitri d’origine kenga, et enfin, pour terminer, nous dirons quelques mots des Sokoro, Fagnia et Boua.


[354]I

LES KENGA


LES KENGA ET LES LISI

Les populations suivantes : Kenga, Abou Semen, Baguirmiens, Kouka et Médogo, ont la même origine. La tradition le rapporte et la très proche parenté de leurs langues le confirme.

Les Kouka, les Médogo et les Boulala sont appelés Lis ou Lisi par les Baguirmiens. Ils parlent la même langue, le tar Lis[444]. Les Abou Semen parlent le tar lis, qui est la langue du Fitri, et se servent aussi, entre eux, d’un dialecte kenga. La langue du Baguirmi tar Bagrimma, dérive du kenga. Il existe enfin une multitude de dialectes, qui tiennent à la fois du kenga, du bagrimma, et du tar lis. Ces dialectes varient parfois de village à village, mais, étant donné que les indigènes connaissent généralement les trois langues, lesquelles sont d’ailleurs proches parentes, cela ne présente aucun inconvénient.

Les indigènes rapportent que les Baguirmiens sont les descendants de chasseurs kenga, qui vinrent s’installer dans la région actuelle du Baguirmi et y organisèrent un royaume. Les Abou Semen du Fitri sont également d’origine kenga : nous le verrons plus loin. Nous avons déjà montré, d’autre part, que les Boulala sont des Kanembou qui firent[355] la conquête du Fitri et s’y mélangèrent aux Abou Semen et aux Kouka. Les populations initiales sont donc : les Kenga, les Kouka et les Médogo[445]. Ces peuplades ont entre elles des liens étroits de parenté et sont venues, toutes les trois, des régions montagneuses situées à l’est du Guéra. Voici d’ailleurs, d’après les indigènes, quels seraient leurs ancêtres.

Ngaréla, ancêtre des Kenga de Mataïa.

Kadingna, ancêtre des Kenga du chef Séri (Aboutiour).

Godéo, ancêtre des Kenga du chef Chèkher (Aboutiour).

Tchéré, ancêtre des Kenga de l’aguid el Khèl Aboutiour).

Massnia, ancêtre des Baguirmiens.

Hérélla, ancêtre des gens d’Erla.

Djiguilbi, ancêtre des For (Baguirmiens).

Ḥassen el Kouk, ancêtre des Kouka.

Moudgo abou Léya, ancêtre des Médogo.

Nous nous sommes déjà occupés des Kouka et des Médogo, à propos des Lisi. Nous allons maintenant étudier les Kenga.

LA POPULATION KENGA

Les Kenga habitent le pays de Boullong, Mataïa, Abouṭiour, Barma, etc. Ils ne sont plus très nombreux, une grande partie de cette population ayant autrefois émigré, principalement au Baguirmi et au Fitri.

Comme tous les indigènes de ces pays du Sud, les Kenga ont leurs villages installés au pied de quelques petites montagnes : ils cultivent leurs champs de mil dans la plaine. Autrefois, après la récolte, ils mettaient le grain dans des cachettes[356] disposées au milieu des rochers. Si la montagne ne contenait pas de source ou de puits, des réserves d’eau étaient tenues prêtes, en même temps que les réserves de mil. Quand les ennemis approchaient, les Ouadaïens, par exemple, qui venaient souvent piller le pays et y enlever des esclaves, des cris stridents signalaient leur arrivée[446]. Les habitants du village se réfugiaient aussitôt dans la montagne et se cachaient au milieu des gros blocs de rochers. Si la montagne était assez grande, les Kenga pouvaient ainsi échapper aux Ouadaïens, lesquels n’osaient guère s’aventurer dans les ḥadjer[447], car les Kenga les repoussaient facilement à coups de sagaie et en faisant rouler sur eux de grands quartiers de roc. Si les Ouadaïens tentaient une espèce de siège, les Kenga consommaient leur mil et leur eau de réserve et attendaient patiemment le départ de leurs ennemis. Mais il arrivait parfois, car les plus hautes de ces montagnes ont à peine quelques centaines de mètres, que les Kenga n’étaient ni suffisamment abrités ni suffisamment éloignés des Ouadaïens, qui pouvaient alors les tuer à distance.

Les Kenga ont le teint noir (azreq : noir-gris, asoued : noir). La nuance chocolat, que l’on trouve parfois dans cette population, semble être plus fréquente chez les femmes. Les Kenga sont grands et bien bâtis. Ils ont les cheveux longs et arrangés en petites tresses. Les femmes mariées ont la tête rasée. Les cheveux des jeunes filles sont coupés très courts et certaines parties de la tête sont rasées, de façon à obtenir ainsi des dessins particuliers. Les femmes et les jeunes filles portent des anneaux de cuivre aux bras : à la cheville, elles ont des anneaux spéciaux, qui se prolongent derrière, à la façon d’un éperon, en formant une espèce de gros losange.

Les Kenga sont de grands buveurs de merissé, boisson[357] fermentée faite avec le mil. Ils sont fétichistes et ont des pratiques religieuses très grossières. Ces pratiques ressemblent beaucoup, d’ailleurs, à celles des autres fétichistes de cette partie de l’Afrique : Dadjo, Sara, Banda, Kreich, etc. Ils ont une petite case pour leur divinité et ils y déposent des bourmas pleines de merissé. Abouṭiour possède un de ces sanctuaires (margaïa), qui est réputé dans toute la région. Les Kenga suspendent aussi, à un grand bâton planté en terre, les os des animaux tués à la chasse[448].

Les Kenga croient aux sorciers et aux jeteurs de sort (en arabe, massas ; en kenga, merla). Quand on veut interroger la divinité, pour savoir si l’hivernage sera pluvieux, si la récolte de mil sera abondante, si les siyâd ed doukhmat[449] viendront piller le pays, etc., les indigènes se rassemblent autour de la margaïa. La cérémonie commence tout d’abord par un bruit assourdissant de bandalas et de gangas, qui sont battues à tour de bras. Une femme, revêtue d’un grand vêtement blanc et coiffée d’une calotte rouge, est assise sur un foundouq[450] renversé. La divinité communique volontiers avec la prêtresse, et c’est pourquoi, dans les cas graves, celle-ci est interrogée en grande pompe par les chefs de la tribu. L’être suprême parle par la bouche de cette sibylle, qui prophétise ou fait connaître les ordres de celui qui l’inspire. Les Kenga disent que l’inspiration divine provoque chez elle un tremblement convulsif, accompagné d’une sueur abondante, et que ses yeux sont alors égarés[451].

[358]Ces indigènes croient aussi au mauvais œil. Lorsqu’une personne meurt et que sa mort ne semble pas naturelle, ce n’est point Dieu qui l’a tuée, c’est quelqu’un de méchant qui lui a jeté un sort (massas). On recherche alors ce dernier. Quand on le découvre, on lui prend sa femme, ses enfants, ses biens et on le tue sans pitié. Cette croyance aux sorciers est tellement ancrée dans l’esprit des Kenga, que parfois un malade se croit persécuté et crie : « Foulan iechrob dammi, iakoul kebdi, etc.[452] ». Les parents du malade courent alors à la maison du prétendu sorcier et le massacrent ; ou bien celui-ci est traîné devant la personne à laquelle il a jeté un sort et il est mis en demeure de faire cesser ses maléfices. Le malheureux a beau se défendre, si le malade continue à souffrir, on frappe son prétendu persécuteur à coups de chicotte ; si le malade meurt, on tue le sorcier.

Quand un Kenga a rendu le dernier soupir, les femmes poussent immédiatement des cris suraigus pendant plusieurs heures. Viennent ensuite les lamentations et les pleurs, qui durent environ deux jours. Pendant ce temps, une fosse est creusée dans un champ de mil, à côté du village. Les hommes se tiennent accroupis et silencieux tout autour. Les habitants des villages voisins viennent prendre part au deuil : les hommes s’asseoient au milieu de ceux qui entourent la fosse et les femmes se joignent aux pleureuses.

L’enterrement a ensuite lieu. Deux hommes prennent le cadavre sur leurs épaules, et, dans les cas de mort considérés comme suspects, on interroge le défunt pour savoir qui l’a tué. « Dis-nous qui t’a tué ?... Est-ce la divinité[453] ?.... Est-ce un sorcier ?.... Si c’est un sorcier, nous te vengerons..., etc. ». On pose ainsi des questions au cadavre. Si[359] l’on vient à croire que celui-ci répond par l’affirmative à l’un des noms qui sont cités, l’indigène qui lui a jeté un sort est immédiatement appréhendé et tué. Si le prétendu sorcier se défend de toute mauvaise action, on lui fait subir une épreuve. On lui ordonne de monter au sommet d’un arbre et de se jeter en bas. S’il ne se fait aucun mal, c’est qu’il a raison : il n’est pas sorcier. Si, au contraire, il se tue ou bien se casse les reins ou les jambes, il est traîné en dehors de la place et jeté en pâture aux vautours. Aboutiour possède un grand acacia (harazaya), qui servait beaucoup autrefois à ce genre d’épreuves[454].

Le tam-tam des Kenga est très curieux, car il offre de réelles différences avec les divertissements qu’on est habitué à voir chez les populations musulmanes.

Au centre, se tiennent les instruments. Autour d’eux, tournent les jeunes filles qui, pour cette occasion, se surchargent les bras et les jambes d’anneaux en cuivre. Elles mettent autour des reins un petit pagne de cotonnade rayée[455], sur lequel est disposée une ceinture de petites perles (loulou). Cette ceinture, étroite devant, s’élargit sur la croupe et recouvre le pagne presque entièrement. Elle est faite de petites perles de différentes couleurs, blanches, bleues, rouges, etc., et produit un joli effet. Autour du cou, elles ont diverses parures, qui tombent sur la poitrine. Le cercle des jeunes filles tourne lentement, chacune d’elles ayant la main droite sur l’épaule droite de celle qui la précède. Puis, les jeunes filles font à-droite, tournent le dos aux musiciens et, se prenant les mains, balancent les bras en cadence, d’avant en arrière et d’arrière en avant. Leur cercle continue à tourner doucement de la sorte, en faisant un bruit métallique d’anneaux entrechoqués.

[360]Les hommes forment le cercle extérieur. Ils portent sur la tête, différents ornements en paille tressée : couronnes, coiffures bizarres, etc. Ils marchent lentement, en cadence, et font de temps en temps face aux jeunes filles. Ils agitent leurs armes : couteaux, couteaux de jet (kourbadj), sabres, casse-tête, bâtons avec un grand crochet en fer (pour désarçonner les cavaliers), etc. Les jeunes filles chantent et les hommes reprennent[456]. Puis, tout d’un coup, les hommes se précipitent sur les jeunes filles, en brandissant leurs armes et en poussant de grands cris.

Les femmes mariées se reconnaissent à ce qu’elles ont la tête rasée et à ce qu’elles portent, autour des reins, une ceinture faite de plusieurs rangées d’une fibre rouge. Elles peuvent prendre place avec les jeunes filles.

A dire vrai le tam-tam des Kenga nous a paru plus agréable que celui des indigènes musulmans. Ceux-ci, les Arabes mis à part, ne chantent généralement pas. De plus, leurs femmes ont la triste habitude de passer de fréquentes couches de beurre sur leur chevelure. Le beurre, divers autres ingrédients, la poussière, finissent par transformer les cheveux en une série de grosses tresses, qui pendent de chaque côté du visage. Quand il y a tam-tam, la chaleur et la transpiration amènent le ramollissement de tout ce qui est contenu dans les cheveux : le beurre fond et dégoutte sur le cou et les épaules. Comme l’hygiène de la tête, chez ces populations, ne consiste guère que dans l’application fréquente de couches de beurre, il en résulte, lors des tams-tams, ou dans un marché, à l’heure de midi, une odeur particulière qui saisit fortement à la gorge, surtout quand on n’y est pas habitué. Cela n’a pas lieu chez les Kenga et, quoiqu’ils ne soient pas plus propres que les autres indigènes,[361] on n’est pas incommodé par l’odeur dont nous venons de parler.

Les Kenga seraient venus de Mogo, au sud-est de l’Abou Telfan. Ils refoulèrent les Am Tchorlo, Kouka qui occupaient alors le pays actuel de Boullong, Mataïa, Abouṭiour. Ils vainquirent leurs voisins, les Babalia, et leur imposèrent un tribut. La domination des Kenga s’étendit ainsi jusqu’à Guéria et la lagune Ebé. Nous avons déjà dit que le royaume du Baguirmi fut fondé par des Kenga de Mataïa.

Les Kenga furent ensuite soumis par les Ouadaïens. Leur pays dépendait de l’aguid el Djaadné, à qui ils payaient régulièrement un tribut[457]. Cela n’empêchait pas d’ailleurs les Ouadaïens de venir les piller de temps en temps. Les Kenga se réfugiaient alors dans leurs montagnes.

Ces montagnes ont quelques kilomètres de tour et moins de deux cents mètres de hauteur ; chaque village est situé au pied de l’une d’entre elles. Ces montagnes, qui ont été rongées par les eaux de pluie[458], se composent de gros blocs de rochers, aux contours polis et arrondis, entassés les uns sur les autres. La forme et l’aspect rougeâtre de l’une d’entre elles, Abouṭiour (ابو طيور), la font ressembler, de loin, à un énorme bonnet phrygien. Son nom[459] vient de ce que de nombreux pélicans ont installé leurs nids au sommet de la montagne, qui est tout blanchi par leurs excréments. Ces oiseaux vont pêcher le poisson dans les lagunes Ebé et Fitri. Les petits pélicans, qui tombent au pied de la montagne et ne peuvent s’enfuir, agrémentent l’ordinaire des Kenga.

Les Kenga de Mataïa et d’Abouṭiour disent appartenir à la même famille que les sultans du Baguirmi. Les divers chefs kenga conservent la lance d’un de leurs ancêtres et,[362] dans les grands jours, un homme, qui marche devant eux, la porte avec la plus grande vénération.

Chaque village a un chef, parfois même deux. Une vieille rivalité divise toujours les habitants de Mataïa et ceux d’Aboutiour : les premiers auraient enlevé autrefois, paraît-il, des femmes du village d’Abouṭiour. Les Kenga étendaient, dans le temps, leur domination sur certains villages situés au pied du massif de Guéra. Encore actuellement, d’ailleurs, des Diongor viennent chaque année aider les Kenga à faire la récolte du mil.

On trouve des Kenga à Boullong, Mataïa, Abouṭiour, et dans les villages environnants. On en trouve aussi quelques-uns au sud de cette région et, du côté de l’Est, dans le massif de Guéra.

La crainte des incursions ouadaïennes et l’habitude prise de vivre cachés dans leurs montagnes ont fini par donner aux fétichistes de toute cette contrée une mentalité particulière. Ils sont méfiants, hostiles aux étrangers, et pillent assez souvent ceux qui passent au pied de leurs rochers. Ils se figurent que la montagne les met à l’abri de toute répression et, non contents de commettre des exactions au détriment de paisibles commerçants indigènes, ils ont parfois même pris une attitude hostile à notre égard. En octobre 1907, lors de l’arrestation d’un chef kenga de Mataïa, Bendjéré, les gens du village attaquèrent le détachement du lieutenant Carbou, et cet officier dut faire ouvrir le feu, afin de pouvoir se dégager.

Il ne semble pas, du reste, que les Kirdi aient renoncé à leurs habitudes de pillage, car des nouvelles assez récentes ont signalé des désordres et des brigandages dans toute cette région montagneuse.


[444]Tar Lis ou tar Lisi : langue des Lis, des Lisi.

[445]Cela n’est vrai que jusqu’à un certain point pour les Médogo. Ces indigènes tirent leur nom du chef ouadaïen Moudgo, qui vint avec ses gens s’installer dans la région montagneuse située à l’est du Fitri. Mais ce noyau d’étrangers se fondit dans la masse de la population habitant déjà le pays des Ḥadjer, laquelle appartenait à la même famille que les Kenga et les Kouka.

[446]Ces cris bizarres sont obtenus en déplaçant rapidement la main sur le côté droit de la bouche.

[447]Ḥadjer : cailloux, pierres, montagne.

[448]Les Kenga creusent dans la brousse de grandes fosses, qui sont soigneusement dissimulées par des branchages de la terre et de l’herbe : il leur arrive de prendre ainsi beaucoup de grosses antilopes (bubale, damaliscus, ketenbour, etc.).

[449]Surnom donné aux Ouadaïens. Voir tome II.

[450]Grand vase en bois, qui sert à piler le mil.

[451]« Le mode de consultation et de réponse de la femme interrogée rappelle tout à fait le procédé employé par la pythonisse de Delphes. Il n’y a bien entendu aucun emprunt, aucune imitation, mais il est curieux de relever l’identité du procédé, ce qui prouve qu’à l’époque où fut instituée la consultation de l’Oracle de Delphes, la mentalité des Grecs ne était au même stade que celle des Kenga. » (Note de M. René Basset.)

[452]« Un tel boit mon sang, mange mon foie..... »

[453]Quand un indigène meurt de mort naturelle, les autres disent que c’est Dieu qui l’a tué : Allah bes qetelah.

[454]Il est bien évident que, depuis que nous occupons le pays des Kenga, ces pratiques barbares ne sont plus tolérées.

[455]Le petit pagne blanc, avec de larges raies bleues, est le vêtement habituel des femmes kenga.

[456]Lors d’un grand tam-tam que nous avons vu à Abouṭiour, les habitants de ce village chantaient la victoire des blancs sur le djerma Abou Sekkin et l’aguid el Baḥr Badjouri, qui avaient pris honteusement la fuite à Abou Nabaq.

[457]Deux subordonnés de cet aguid, le djerma Smaïn et le koursi Hesseïni ould Amtelaïd, vinrent piller le village d’Abouṭiour en mars 1906.

[458]Les montagnes sont toujours entourées d’une bande sablonneuse qui est plus ou moins large.

[459]Abou Ṭiour : la montagne aux oiseaux.


[363]II

LES ABOU SEMEN


Le terme de Abou Semen ou Am Semen est employé, au Fitri, pour désigner les indigènes qui habitaient le pays avant l’arrivée des Boulala.

Ces gens-là n’étaient pas de bons musulmans, mais ils observaient certaines pratiques de l’islamisme. On ne pouvait donc pas les appeller Kirdi (fétichistes). On se servit alors d’un terme mitigé et on leur donna le nom de Abou Semin, Abou Semen (les hommes qui jeûnent)[460], parce qu’ils suivaient les prescriptions du Coran pendant le Ramadan[461].

Voyons maintenant quelle est l’origine de ces Abou Semen. D’après la tradition, le Fitri a d’abord été occupé par les Pouls. A ceux-ci succédèrent des Kenga venus du Sud-Est, qui s’installèrent autour de la lagune, cultivèrent le mil et le coton et pêchèrent le poisson du Fitri. Que ces indigènes fussent pour la plupart d’origine kenga, cela ne doit faire aucun doute. Le fait est d’abord rapporté par la tradition. De plus, les Abou Semen se servent entre eux du kenga et ils conservent encore quelques-unes des pratiques fétichistes de leurs frères des montagnes. Enfin le nom de Kenga, donné par eux à l’un des villages du Fitri, est, à cet égard,[364] caractéristique. C’est surtout aux indigènes d’origine kenga que s’applique le nom d’Abou Semen.

Le Fitri fut ensuite conquis par les gens de Ḥassen el Kouk, qui venaient de quitter le Médogo. Les Abou Semen subirent alors la domination des Kouka, et elle leur fut très dure. Plus tard, les Am Semen firent appel aux Boulala, qui vainquirent les Kouka et les chassèrent du Fitri.

Les Kenga (Gollo, Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, Gorko, Kenga, etc.)[462], les Dadjo (Koudou), les Kouka (Malabesse Kabara, Moyo, Seïta), habitant le Fitri, sont désignés généralement du nom d’Abou Semen ou Am Semen (sing. : Am Semenaï).

Les Abou Semen sont fort méprisés : on les considère comme une population d’esclaves (ʿabīd, ma haouanīn, ma ḥourrīn ; deremdi ou nderinderi). Ils furent autrefois odieusement maltraités par les Boulala : le sultan Gadaï, qui ruina le Fitri pour obtenir la faveur des Ouadaïens, envoyait à Abéché de nombreux esclaves abou semen.


[460]صام ṣam, يصوم, iṣoum : jeûner ; ṣoum et ṣiam : jeûne.

[461]C’est du moins l’explication qui nous a été donnée dans le pays. M. René Basset croit qu’elle a été imaginée après coup. « L’étymologie de semen expliqué par l’arabe soum ne me paraît pas admissible. Comment expliquer le n ? »

[462]Les premiers Kenga qui vinrent au Fitri s’installèrent sur les bords de la lagune, à Gollo ; ceux qui suivirent se fixèrent à Denni, Toffolo, Modomo, Gamsa, etc.


[365]III

LES DIONGOR


Les Diongor habitent le Guéra et l’Abou Telfan. Au point de vue physique, ils ressemblent aux Kenga. On les reconnaît cependant à ce qu’ils ont sur le front des lignes de petits points. Leurs femmes ont des scarifications sur le ventre et sur les reins : elles ont la lèvre inférieure percée et elles introduisent dans cet orifice une longue paille ou un morceau de cuir, qui tombe sur la poitrine. Les mœurs et la religion sont les mêmes que chez les Kenga. La langue est différente.

Les Diongor habitent surtout le massif de Guéra. Ce massif semble être le plus important de tous ceux qui se trouvent dans la région comprise entre le Darfour, le Tibesti et le lac Tchad. Il a une longueur d’une vingtaine de kilomètres environ et, au milieu des petites montagnes isolées qui l’environnent, il produit un aspect imposant par sa masse et son élévation. Sa hauteur est notablement inférieure à 1.000 m. La montagne est couverte de villages diongor ; on en trouve partout : au pied, sur les flancs et sur le sommet.

Le pays est situé, depuis quelques années, dans notre zone d’influence. L’affaire de Tialo (1906), qui coûta la vie au djerma Smaïn, a enlevé cette région aux Ouadaïens, qui n’y paraissent plus guère. C’est pourquoi les Diongor du pied de la montagne peuvent actuellement cultiver la plaine en toute sécurité. Ils récoltent principalement les différentes variétés de mil, le sorgho, le maïs, les arachides et le[366] tabac[463]. Il y a également des champs de culture à l’intérieur de la montagne, laquelle contient de l’eau durant toute l’année. Grâce au refuge qu’elle constituait pour eux, les Diongor restèrent toujours indépendants. Mais comme les villages sont nombreux, une centaine environ, dont quelques-uns comptent plusieurs milliers d’habitants, les Diongor étaient obligés d’utiliser la moindre parcelle de terrain. Rien ne saurait donner une idée de la vie que menaient ces pauvres gens, seuls à être restés indépendants dans leur âpre montagne, alors que les pays d’alentour étaient sans cesse sillonnés et pillés par les Ouadaïens. A la saison des pluies, quand l’eau entraînait le peu de terre qui constituait le champ de mil de maint Diongor, celui-ci reconstituait son champ avec de la terre rapportée, afin de pouvoir se procurer le mil indispensable à sa misérable existence. Inutile de dire que les habitants du pied de la montagne voyaient très souvent leurs récoltes devenir la proie des Ouadaïens, lorsqu’elles n’étaient pas tout bonnement saccagées ou incendiées. Les Diongor surpris dans la plaine étaient réduits en esclavage.

La montagne était le refuge des Diongor et les faisait vivre. Tous les efforts des Ouadaïens, pour réduire ce foyer d’indépendance, échouèrent piteusement. Le sultan ʿAli lui-même y subit un sanglant échec, et le souvenir de cette aventure est resté très vif dans l’esprit des indigènes. Il est naturel d’ailleurs que, étant donnée la personnalité de ʿAli, le vainqueur du mbang Abou Sekkin, la victoire des Diongor ait eu un grand retentissement.

On raconte que ce sultan avait dit un jour à l’un de ses familiers : « Dis-moi donc quel est le pays qui n’obéit pas à mes ordres ? » L’autre lui répondit alors : « Oui, tous les pays, depuis le Darfour jusqu’au Tchad et depuis le Chari jusqu’au Borkou reconnaissant ta puissance. Seuls, les[367] Djenakheré du Guéra sont restés indépendants et jamais personne n’a réussi à pénétrer dans leur montagne ». ʿAli fut, dit-on, piqué par cette réflexion et il voulut réduire les Diongor.

Le sultan du Ouadaï s’avança vers le Guéra avec son armée et attaqua le massif du côté de son extrémité nord. Mais les Ouadaïens, obligés de se servir des mains pour escalader les flancs abrupts de la montagne, ne purent pas utiliser leurs fusils à pierre. De plus, les Diongor faisaient rouler sur eux d’énormes blocs de rochers, qui rebondissaient le long de la montagne et venaient écraser des groupes entiers d’hommes. Les soldats de ʿAli, épouvantés par cette lutte inégale et reconnaissant d’ailleurs l’inutilité de leurs efforts, prirent la fuite. C’est alors que s’avança, au bruit sourd des noungaras, le contingent du valeureux Meri, aguid ez Zebada, le chef favori du sultan. Tout en marchant à la montagne, Méri se moquait des fuyards et leur faisait ses adieux sur un ton enjoué : « Sama léna ! Adieu, mes amis, car je ne sais si je vous reverrai ». Il se précipita sur les rochers, à la tête de ses hommes, en brandissant son fusil et en criant son mépris aux inabordables Diongor : « la Djenakheré, Kirdi, Oulâd el Kafir ! » Mais il fut bientôt tué, et sa troupe se replia en désordre sur le reste de l’armée.

De nombreux Ouadaïens trouvèrent la mort dans cette affaire. Il faut d’ailleurs que le sultan ʿAli, homme d’une énergie et d’une ténacité peu communes, ait subi des pertes considérables, pour qu’il se soit résigné à être vaincu par des fétichistes. Les Diongor, après avoir dépouillé les cadavres, en firent un grand tas, et ce monceau de morts cachait, paraît-il, le tronc d’un gros arbre, que l’on peut encore voir sur les lieux. Cet échec fut très sensible à ʿAli, qui mourut sur la route du retour à Abéché.

Les habitants du Guéra furent dès lors laissés tranquilles[464].[368] Seul, Acyl, quelque temps avant son arrestation (1903), essaya de pénétrer dans la montagne. Son camp était installé dans la plaine, non loin du village diongor de Am Mbazera (au sud-ouest de l’endroit attaqué par ʿAli). C’est à peine si les gens d’Acyl purent escalader les quelques contreforts qui se trouvent de ce côté du massif. Quand ils virent les énormes rochers qui roulaient sur eux, ils prirent prudemment la fuite.

Grâce à l’impunité que leur assurait la montagne, les Diongor tombaient sur tous ceux qui passaient à leur portée[465]. D’un autre côté, il était imprudent pour eux de s’aventurer dans la plaine. Ces habitudes de pillage réciproque étaient normales dans toute la région des fétichistes. C’est pourquoi, à force de vivre en se tenant sur leur gardes, le caractère de tous ces Kirdi, des Diongor en particulier, a été rendu méfiant. Ils sont toujours portés à croire que l’on veut, suivant la méthode ouadaïenne, les piller, les molester, enlever leurs femmes et leurs enfants et les réduire eux-mêmes en esclavage. Rendus très craintifs par les attaques auxquelles ils ont été en butte pendant de longs siècles, l’apparition d’une troupe dans la plaine les fait sauter sur leurs armes et se sauver dans la montagne, car ils sont persuadés que l’on vient à eux avec des intentions hostiles. Il faudra quelque temps pour leur faire entendre le contraire, ces primitifs ne comprenant pas, au premier abord, quel but, autre que le pillage, peuvent se proposer les étrangers qui viennent dans leur pays. C’est pourquoi ils ne se décideront que bien lentement à quitter les misérables champs de l’intérieur de la montagne, pour aller cultiver la magnifique plaine qui s’étend tout autour.

Les Diongor ont de nombreux chevaux et quelques petites chèvres, qui broutent autour des cases[466]. Chaque village du pied de la montagne possède un petit groupe d’Arabes Hémat (ʿAmer), qui ont des vaches et quelques moutons et fournissent[369] leurs protecteurs de lait et de beurre. Les montagnes de toute cette région des fétichistes produisent du miel.

Les gens de Guéra, quoique insoumis, dépendaient nominalement de l’aguid el Djaadné.

Les Diongor habitent aussi l’Abou Telfan, où se trouve une ligne de collines rocheuses presque orientée du Nord au Sud. On raconte que Moḥammed Chérif, arrivant dans la région avec ses Ouadaïens, y chercha vainement un endroit pour camper. Il se serait alors écrié : dâr da tolfan, ce pays est idiot ! Le mot resta et le pays fut appelé Abou Telfan : le pays idiot.

Autrefois, les Arabes Missiriyé (ḥoumr et zourg) venaient passer la saison sèche dans cette région, qui était restée jusque-là à l’abri des razzias ouadaïennes. Mais depuis 1905, tout a bien changé. Après son échec de Yao, le djerma ʿOthmân alla piller l’Abou Telfan et, depuis, la situation n’a fait que s’aggraver. Les Missiriyé ne viennent plus dans le pays, et les pauvres Diongor, obligés de se cacher dans la montagne pour ne pas être réduits en esclavage, ne peuvent pas cultiver leurs champs de mil. La misère était si grande dans l’Abou Telfan, en 1906, les Ouadaïens y avaient fait de si belle besogne, que les Diongor vendaient leurs enfants pour quelques moudd de farine de mil. Disons d’ailleurs, en passant, que, chez les fétichistes (Kenga, Diongor, etc.), il n’est pas rare de voir les parents céder leurs enfants pour payer une dette ou pour faire un achat quelconque[467].

Les Ouadaïens, voyant leurs ressources en esclaves diminuer[370] de jour en jour, se sont rabattus sur ce malheureux pays, qu’ils ont ruiné et dépeuplé. En 1907, le capitaine Bordeaux trouva, dans une caravane de Tripolitains se rendant d’Abéché à Benghazi, un lot d’esclaves capturés dans l’Abou Telfan. Ces pauvres gens furent délivrés et renvoyés chez eux, par le Kanem, Bokoro et Yao.

Avant les razzias fréquentes de ces dernières années, l’Abou Telfan comprenait environ une cinquantaine de villages. Le sultan du Médogo, ʿAbd er Raḥman, était en relations très amicales avec une partie de ses habitants. On y trouve, indépendamment des Diongor, quelques Toundjour et Pouls. Les Oulâd ʿAmer, qui y étaient autrefois, ont quitté le pays et sont actuellement installés entre Moïto et Bokoro. L’Abou Telfan est rentré, depuis quelque temps, dans notre zone d’influence[371] et, de ce fait, la situation de ce pays va en s’améliorant.

Les Diongor s’enduisent le corps d’huile et d’onguents. Comme ils ne se lavent guère, ils répandent une odeur désagréable. D’étroites relations de parenté les unissent aux Saba, qui habitent la région de Sorki : les deux populations auraient une origine commune et parleraient la même langue. En tout cas, Kossat, le second du chef de Sorki, reçut un excellent accueil des habitants de Guéra. Les Saba de Sorki, très nombreux, ont le commandement sur les autres indigènes habitant leur pays : Boua, Fagnan, Komin (du côté de Kidil), Bolgo et aussi quelques Arabes.

Les Kirdi de la région comprise entre les montagnes des Kenga et celles de l’Abou Telfan forment une population plus ou moins mêlée.

Les Korbo sont apparentés aux Diongor. Ils parlent une langue se rapprochant de celle parlée au Guéra. On dit que ces indigènes seraient le produit d’un mélange de Diongor, de Dadjo et même de Pouls (?). On commence déjà à trouver chez eux les déformations des lèvres, qui vont s’exagérant au fur et à mesure que l’on descend vers le Sud et atteignent leur maximum de hideur chez les femmes de certaines tribus sara. Le groupe de Korbo comprend plusieurs villages, situés au pied des montagnes : Korbo, Narbé, Toumka, Garbodjo, Tialo. Les habitants possèdent quelques troupeaux et surtout des chevaux. La montagne de Korbo est une véritable forteresse et ses nombreux habitants ont pu défier bien des attaques. Au commencement de 1903, Acyl y essuya un échec sérieux, qui coûta la vie à son cousin Adem Kordé.

Les Kirdi du groupe de Bara sont apparentés à ceux de Korbo.

Les Dadjo sont également nombreux dans toute cette région. Ils habitent Déléb, Douziad, Kedja, Azi, Amdakou, Abéréché[468] et les villages à l’ouest de Bara : Sewilwil, Zama,[372] etc. Ils forment également les groupes de Banda[469] et de Mongo. La colline rocheuse de Mongo est entourée d’un certain nombre de villages : Térémélé, Robiana, Baldié, Gadiéra, Djokhana, Tagda. Les habitants de ces lieux possèdent quelques troupeaux et, réfugiés dans leurs rochers, ils peuvent faire une certaine résistance. Les Dadjo dépendaient autrefois soit de El Mâgné (Azi, Douziad, Abéréché, etc.), soit de l’aguid el Masmadjé (Sewilwil, Banda, Mongo, etc.). Ils sont assimilés aux Kirdi par les autres indigènes : beaucoup d’entre eux ont cependant adopté les pratiques musulmanes.

Indépendamment des Diongor et des Dadjo, ces montagnes sont encore habitées par des Kenga, des Kouka, etc., qui se sont mélangés au reste de la population. On y trouve des femmes qui ont des coiffures analogues à celles des femmes lisi[470].


[463]Dans toute cette contrée, les Kirdi se sont fait une spécialité de la fabrication des bourmas de toute grandeur et des pipes en terre cuite.

[464]Cependant l’aguid el Djaadné, en août 1904, après avoir simulé une marche sur le Fitri, tourna brusquement au Sud et alla piller Zama.

[465]Les insulaires du Tchad (Boudouma et Kouri) agissaient de même.

[466]Ces animaux cherchent parfois leur nourriture dans les immondices. C’est pourquoi des indigènes de Boullong, venus avec notre détachement, ne voulurent pas manger d’un cabri que nous avait offert le chef d’Am Mbazera. Ils disaient que les cabris de ce village se nourrissaient de doungues (immondices, ordures). Nous avons constaté plus tard, que les indigènes de la Côte-d’Ivoire ne partagent pas du tout cette manière de voir : leurs moutons et leurs cabris qui se tiennent constamment dans les villages et se nourrissent surtout d’épluchures de bananes et d’ignames, fournissent d’ailleurs une viande excellente ; celle des « moutons de case » est même tout particulièrement appréciée.

[467]C’est ainsi que nous avons trouvé au Guéra des Toundjour du Kanem, qui y étaient venus acheter des captifs. Un Diongor leur avait vendu son enfant pour quelques pagnes avec lesquels il comptait payer une dette urgente. Indépendamment des captifs que l’on se procure ainsi, d’une façon régulière, il y a également les indigènes qui sont enlevés et réduits en esclavage, soit qu’ils appartiennent à des fractions ennemies, soit qu’ils aient tout bonnement le tort de passer à côté de la montagne. Ceux qui, parmi ces derniers, ont été pris très jeunes, s’attachent à leurs ravisseurs et ne veulent plus ensuite les quitter. Nous citerons, par exemple, le fait suivant : Lors d’une reconnaissance dans le Guéra (octobre 1907), certains indigènes soumis, qui avaient à se plaindre des Diongor, suivirent notre détachement. Un Kenga d’Abouṭiour, entre autres, réclama son fils qui, tout jeune, avait été enlevé par les gens d’Am Mbazera. L’enfant avait grandi depuis et se trouvait, à ce moment-là, âgé d’environ 13 à 14 ans. Quand nous voulûmes le rendre à son père, il se mit à pleurer et à se rouler par terre, en disant qu’il ne partirait pas, qu’il voulait rester avec les Diongor..... Très ennuyé, comme on peut croire, par cette situation bizarre, nous essayâmes de lui parler de la peine qu’il allait faire à ses parents, en particulier à sa mère, laquelle attendait à Abouṭiour le retour de l’enfant perdu. Le jeune Kenga devenu Diongor se releva alors et répondit avec la plus grande vivacité. Son discours, qui nous fut traduit en arabe, débutait à peu près ainsi : « Mon père, ma mère, marada, je m’en f..... Je ne les connais pas et je ne veux pas les connaître. Je suis toujours resté avec les Diongor, je me considère moi-même comme Diongor et je ne veux pas aller demeurer avec les Kenga. Ici je bois de la mérissé, etc... »

[468]Ces villages se trouvent sur la route d’Abou Zérafa au Guéra, ou dans les environs. Ils furent souvent pillés par les Ouadaïens, Acyl razzia complètement Azi, en 1902.

[469]Notons que deux villages de cette région portent les noms de Sara (chez les Kenga) et de Banda (chez les Dadjo) : le fait est très curieux.

[470]L’occupation du Ouadaï par nos troupes, en assurant la tranquillité des pays fétichistes, va permettre aux indigènes de descendre dans la plaine pour y faire leurs plantations. Kenga, Diongor, Dadjo pourront circuler et faire du commerce en toute sécurité, et la région trouvera enfin une prospérité qu’elle n’a jamais connue. Cependant, après les événements du Massalat, des Ouadaïens réfractaires se sont réfugiés dans l’Abou Telfan, dans les premiers mois de 1911 : il sera donc nécessaire de les traquer et de débarrasser définitivement le pays de ces bandes malfaisantes, qui n’ont jamais laissé derrière elles que la ruine et la désolation.


[373]IV

LES SOKORO


Les Sokoro habitent la région de Babna, Bédanga, Bondjo et Méré. On en trouve aussi quelques-uns entre Bédanga et Melfi (Ngogmi-Boudia).

Ces indigènes appartiennent à la même famille que les Kenga : leur langue est apparentée au kenga et Nachtigal dit qu’elle présente quelques points de contact avec le maba[471].


[471]Sahara und Sûdân, t. II, p. 689.


[374]V

LES FAGNIA


Les Fagnia ou Fagnan habitent principalement, au sud de Boli, la région comprise entre le pays des Boua et le lac Iro. Ces indigènes, qui étaient souvent razziés par les Arabes et par l’alifa de Korbol, durent se réfugier sur des rochers, où ils installèrent leurs villages. Ils sont agriculteurs. Certains d’entre eux, surtout dans les districts du Sud, sont musulmans, et cela leur vaut d’être appelés Nouba par les Arabes.



[375]VI

LES BOUA


Les Boua résident dans tout le pays au sud de Melfi, et particulièrement dans la région Damraou-Korbol-Gamkoul. Ces indigènes ont la réputation d’être très belliqueux. Ils habitaient autrefois du côté de Merdja, au nord-est de Melfi, où ils eurent à repousser une attaque des Pouls.

L’alifa de Korbol, qui commandait aux Boua, était le vassal du sultan du Baguirmi. Les luttes furent d’ailleurs fréquentes entre Baguirmiens et Boua. Au moment où nous occupâmes le pays, l’alifa avait réussi à s’affranchir de toute dépendance. C’est nous qui avons rétabli l’autorité de Gaourang sur les Boua. L’accord ne régnant pas entre le sultan et l’alifa, ce dernier fut exilé à Bol : on le renvoya plus tard à Tchekna. Les Boua du chef Ouédou ont fait, tout dernièrement, une tentative d’exode au Bornou (1908).

Les Boua sont bien bâtis et vigoureux : leur teint noir est généralement assez foncé. Quoique divisés en un grand nombre de fractions, ils possèdent cependant un dialecte commun. Leur langue se rapproche plus ou moins du baguirmien et Nachtigal dit qu’elle présente, sur certains points, quelque analogie avec celle des Pouls[472].

Les Boua sont des fétichistes vaguement islamisés. Ils sont agriculteurs, et leurs villages se trouvent au pied des rochers qui parsèment le pays.

FIN DU TOME PREMIER

[472]Sahara und Sûdân, II, 689.


[377]APPENDICE


Addition à l’article Les Senoussi, ch. II : Les Toubou (p. 127 et suivantes).

Une section méhariste est installée en réserve à Tahoua. Elle aide la section de l’Azbin à assurer la protection de l’azalaï, caravane de Touareg qui, deux fois l’an, va chercher le sel du Kaouar : l’azalaï de mars comprend 3.000 chameaux ; l’azalaï d’octobre a plus d’importance et compte environ 10.000 chameaux.


Les Senoussia ont fortifié solidement le point de ʿAïn Galakka. De nombreux guerriers — il y a, paraît-il, plus de 500 réguliers, pourvus d’un uniforme et armés de fusils à tir rapide — assurent la domination de Si Aḥmed Chérif au Borkou.

Une garnison ottomane, avec 6 pièces de canon et un colonel, se trouvait à Bardaï, dans le Tibesti. Il est probable qu’elle évacua le pays dès le début de la guerre italo-turque. Les Turcs ne se sont jamais installés à ʿAïn Galakka, où les Senoussia restent les maîtres absolus. Il est donc fort probable, ainsi que nous l’avons déjà dit, que les Khouân n’ont arboré le drapeau ottoman que pour faire échec à l’occupation française.

Si Aḥmed Chérif attache une importance capitale à la possession de ʿAïn Galakka. Le bruit a même couru qu’il songeait[378] à évacuer Koufra pour venir s’installer au Borkou. Il convient de n’accueillir ce renseignement que sous toutes réserves : l’oasis de Koufra est un point très bien situé, en plein centre des contrées qui reconnaissent l’autorité spirituelle de Si Aḥmed Chérif, et il semble peu probable que ce dernier se résigne à l’abandonner.

La sécheresse de l’année 1911 a provoqué une disette effroyable dans le Tibesti et le Borkou, qui, en temps normal, sont déjà des pays essentiellement déshérités. Les dattes et les quelques céréales de la contrée n’ont fourni que de lamentables récoltes. Les habitants ont été obligés, pour vivre, d’abattre un grand nombre de chameaux.

Les Senoussia du Borkou mènent une vie misérable, par suite de l’impossibilité où ils se trouvent d’assurer leur ravitaillement en grain. Au surplus, les fructueuses razzias de bétail, au détriment des indigènes soumis à notre autorité, deviennent de plus en plus problématiques. Néanmoins, les Khouân restent toujours nos adversaires irréductibles : un de leurs rezzous est venu, en août 1911, piller la région de Djadjidouna, en plein Territoire de Zinder.

Notons également qu’une mission allemande — comprenant un officier, mais soi-disant scientifique — a, malgré l’opposition diplomatique de la France, pénétré au Tibesti, venant de Mourzouk. Ce fait, s’ajoutant à d’autres intrigues allemandes en Tripolitaine, a dû avoir une sérieuse influence sur la brusque décision des Italiens d’envahir le vilayet, pour profiter de la situation créée par l’affaire marocaine et, d’autre part, mettre un terme à certaines convoitises étrangères.



[379]TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER


Pages.
Avant-propos I
PREMIÈRE PARTIE
I. — Les populations du Kanem.
I. — Les Kanembou 1
II. — Les Ḥaddâd nichâb 49
III. — Les Toundjour 73
IV. — Les Oulâd Slimân 85
V. — Le lac Tchad 104
DEUXIÈME PARTIE
II. — Les Toubou.
I. — La population toubou 113
II. — Les Tedâ 122
III. — Les Ammâ Borkouâ 161
IV. — Les Toubou du Kanem 167
V. — Les Toubou du Baḥr el Ghazal et du Ouadaï.
Les Kreda 175
Les Kecherda 199
Les Noreâ 204
Les Cheurafadâ 207
VI. — Les Ḥaddâd Gourân 209
VII. — Petite étude pratique de la langue toubou (dialecte des Dazagada) 213
TROISIÈME PARTIE
III. — Les Lisi.
I. — Les Boulala 291
II. — Le Fitri 291
[380]III. — Les Babalia 337
IV. — Les Kouka 339
V. — Les Médogo 349
QUATRIÈME PARTIE
IV. — Les Fétichistes 353
I. — Les Kenga 354
II. — Les Abou Semen 363
III. — Les Diongor 365
IV. — Les Sokoro 373
V. — Les Fagnia 374
VI. — Les Boua 375
Appendice 377


ANGERS. — IMPRIMERIE ORIENTALE A. BURDIN ET Cie, RUE GARNIER.

Note du transcripteur :